mardi 30 mai 2017

Le grand combat nucléaire de Tarzan - Jean-Pierre Andrevon

Le grand combat nucléaire de Tarzan - Jean-Pierre Andrevon

  • Le grand combat nucléaire de Tarzan. La nouvelle qui donne son titre au recueil est finalement la plus courte. Tarzan n'est pas content quand une centrale nucléaire vient s'installer pas loin de sa forêt, alors lui et ses potes animaux vont tout casser. Rien de bien folichon, mais le twist final est bienvenu : Tarzan est un vieillard, et son armée animale est en fait une armée de robots construits avec l'argent des droits d'auteur de ses aventures. Quand à la véritable faune, elle est éteinte depuis longtemps.
  • Un nouveau livre de la jungle des villes. Dans le futur, les humains ont tout fait péter et n'existent plus qu'à l'état de quelques hordes sauvages. Le flambeau de l'intelligence est détenu par leurs créations : les machines. Celles-ci suivent vainement leur fonction originelle, que ce soit entretenir une ville, explorer la galaxie ou massacrer tout ce qui ressemble à un hominidé. C'est sans compter l'arrivée de Petit Homme, qui va être élevé par les machines. Quand il est petit, il est persuadé d’être lui aussi fait de métal et de circuits électriques. Pour affronter la vérité, il va devoir partir faire une petite quête initiatique. J'aime particulièrement le personnage de la sonde. C'est une machine programmée pour l'exploration spatiale, et Petit Homme, en tant que dernier humain un peu évolué, est la seule autre personne sur la planète susceptible d’être également intéressée par l'exploration : c'est normal qu'ils deviennent potes. 
  • Les rats. L'histoire d'une horde de rats vivant dans une cave. C'est, bien sur, une parodie de l'histoire humaine. Les rats s'entretuent sous l'influence de chefs, finissent par avoir une société structurée et décident d'envahir la surface. Ce manque d'auto-régulation déclenchera leur extermination par des forces supérieures, les humains. Le parallèle avec l'humanité est évident, c'est donc dommage qu'Andrevon insiste dessus assez maladroitement à la fin.
  • Toute la mémoire du monde. Un récit intéressant qui prend trop de temps à démarrer. Je ne comprend pas pourquoi l'auteur, au lieu de privilégier la clarté, choisit volontairement une opacité qui ne peut que dérouter inutilement le lecteur. Dans le futur, les humains ont, comme d'habitude, ruiné leur civilisation et leur environnement. Les sociétés nouvelles luttent activement contre tout ce qui pourrait inciter au développement technologique. Mais c'est une lutte difficile contre la nature humaine, lutte peut-être vouée à l'échec. Cette nouvelle contient une description technique de centrale nucléaire assez marrante, car le temps ayant fait ses ravages, le personnage raconte absolument n'importe quoi.
  • Les enfants ont toujours raison. Une nouvelle de qualité qui rappelle The Veldt (La Brousse) de Bradbury. Un gamin dont la famille n'est guère attentionnée se retrouve doté d'un superpouvoir : son père bosse dans une centrale nucléaire et les radiations ne sont pas sans effet. Sa sœur a moins de chance, elle a un troisième bras. Sa capacité, c'est de faire disparaitre les gens. Comme il à neuf ans, il en abuse. Beaucoup.
Ce petit recueil m'avait interpelé, le titre étant assez curieux. A noter que l'illustration est de l'auteur, et il y en a d'autres à l'intérieur. Un premier contact avec Jean-Pierre Andrevon plutôt convainquant. L'écriture fait parfois un peu trop "littérature jeunesse" et les thèmes se recoupent beaucoup, mais j'en lirai plus.

158 pages, fréquence 4

dimanche 28 mai 2017

Fumée - Tourgueniev


Fumée - Tourgueniev


L'action de ce court roman se déroule dans une station thermale allemande, endroit typique pour ce genre de récit, la bonne société russe ayant tendance à s'y entasser. Litvinof, lui, est un homme du commun : il se contente d'attendre à cet endroit sa fiancé. Pour tromper l'ennui, il passe un peu de temps avec les autoproclamés gens à la mode du coin, qui se révèlent bien entendu être certes sympathiques, mais parfaitement exaspérants. Et le voilà qui tout d'un coup tombe sur la belle Irène, son amour de jeunesse. En un instant sa passion le reprend, et le voilà tiraillé entre une femme belle et flamboyante, mariée à un général et habituée à un certain rythme de vie, et sa fiancée, gentille campagnarde au grand cœur qui ne peut rivaliser avec les charmes et la vivacité d'Irène.

La plume de Tourgueniev donne à cette histoire d'amour en apparence classique une réelle profondeur. Sans surprise, la description des tourments et des sentiments est brillante, mais ce qui frappe le plus est peut-être le dénouement. Pas de grand drame, pas de retournement de situation, pas de passion s'achevant dans un éclat de violence. Non, juste le retour à la morne réalité. On retrouvait déjà cette tendance dans Premier amour. Ce choix de la sobriété est peut-être plus puissant que tout envol romanesque. Mentionnons également que Tourgueniev, à travers le personnage de Potoughine, vieil intellectuel calme et triste, glisse en passant quelques dissertations sur l'âme russe et sa nature servile :
Voilà comment M. Goubaref est parvenu au haut de l'échelle. Il a toujours frappé au même endroit et il a fini par percer. On voit un homme ayant une haute opinion de lui-même, qui a foi en soi, qui ordonne, qui ordonne, c'est l'essentiel ; on s'est dit : Il doit avoir raison et il faut l'écouter. Toutes nos sectes se sont ainsi fondées. Le premier qui prend un bâton en main a raison.
 Ou encore quelques perles de satire sociale :
Je connais un excellent homme, père de famille, d'un certain âge, qui fut réellement au désespoir, parce que, se trouvant un jour dans un restaurant de Paris, il demanda une portion de bifteck aux pommes de terre, tandis qu'un vrai Français dit à côté de lui : Garçon ! bifteck pommes ! Mon ami faillit en mourir de honte, puis il criait partout : Bifteck pommes ! et enseignait aux autres cette manière de s'exprimer.
  233 pages, 1867, stock

mardi 23 mai 2017

Le problème à trois corps - Liu Cixin


Le problème à trois corps - Liu Cixin

Un roman de SF absolument génial. Le problème à trois corps est le premier tome d'une trilogie, mais peut sans souci se lire seul. Ça commence pendant la révolution culturelle chinoise, et se termine avec une civilisation extraterrestre qui transforme des protons en ordinateurs. Bref, c'est foisonnant. L'intrigue est simple mais malaisée à résumer à cause de la façon dont elle est présentée. Disons qu'il vaut mieux y aller à l'aveugle tant l'auteur joue sur le sens de la découverte. Du coup, pour qui passerait par ici et voudrait lire ce livre : passez directement à la conclusion ! En gros, un centre de recherche chinois cherche de la vie extraterrestre... et la trouve. Une scientifique reçoit un message d'une autre civilisation, et décide de trahir son espèce en invitant les aliens à conquérir la terre. Pourquoi un tel choix ? Le roman est traversé par deux grands problèmes qui tendent à dégoûter les humains d'eux-mêmes : les errances idéologiques, guerres et autres violences, et le carnage environnemental d'une humanité qui se croit au sommet de la pyramide de la création. Du coup, comme beaucoup de gens partagent ces idées, il se forme une sorte de société secrète qui œuvre activement à la chute de l'espèce humaine.

Mais pourquoi les aliens veulent-ils conquérir la terre ? Il se trouve que leur planète fait partie d'un système à trois soleils, système hautement instable. Il est impossible de prédire les mouvements de leur planète, qui se retrouve régulièrement plongée dans des ères chaotiques qui réinitialisent leur civilisation. Pour eux, la terre, avec son système stable, est un véritable paradis.

S'il y a une chose que je peux reprocher au roman de Liu Cixin, c'est de faire un peu de la rétention d'information. C'est à dire qu'au lieu de narrer les événements linéairement et chronologiquement, il prend pendant une bonne partie du récit le point de vue de gens qui ne comprennent pas grand chose à ce qu'il se passe et tentent d'y voir clair. C'est un peu frustrant, car on comprend rapidement que le personnage qui est introduit en premier est au cœur de tous ces problèmes, mais l'auteur s'interrompt dans sa narration pour passer à autre chose et remettre à plus tard les révélations. Mais ces reproches sont mineures tant Le problème à trois corps est un roman parfaitement maitrisé et brillant de bout en bout. Liu Cixin passe avec brio d'un thème à l'autre, d'une idée brillante à une autre encore plus étonnante. Il jongle avec l'histoire de la Chine, les codes du roman policier, la notion de progrès scientifique, des concepts de physique complexes mais amenés de façon habilement didactique, une vision originale du premier contact, des problématiques environnementales... Et une bonne partie du récit se passe dans jeu vidéo, où l'auteur joue avec le problème du système à trois corps de façon ludique, et avec beaucoup d'humour. J'ai particulièrement aimé les derniers chapitres, qui prennent place au cœur de la civilisation alien. On y trouve des échos des problématiques terrestres : là-aussi des êtres intelligents doutent de leur propre espèce et décident de la trahir. Le dialogue entre un traitre s'étant sacrifié pour envoyer un message d'avertissement à l'humanité, civilisation pourtant si lointaine et si différente de la sienne, et la figure d'autorité suprême de sa planète, qui pense avant tout à protéger son espèce à tout prix, est un moment particulièrement touchant.

Je pourrais continuer pendant un moment à faire les louanges du Problème à trois corps. C'est un roman qui déborde tellement de bonnes idées qu'il échoue peut-être à former un véritable tout, mais c'est un prix bien léger à payer pour pouvoir profiter de littérature aussi intelligente, mature et inventive. D'habitude, les pavés qui en plus d’être massifs font partie d'une trilogie, ça m’insupporte un peu, mais là, j'ai hâte de lire la suite.

424 pages, 2006, actes sud

lundi 22 mai 2017

Carnet de voyage : Croatie → Turquie

Contexte.
Mon cousin Clément était décidé à faire un voyage relativement long. Son projet : partir de chez lui, c'est à dire de Grenoble, pour aller à Istanbul. Pourquoi Istanbul ? Les billets d'avion pour le retour n'étaient pas chers. Il prévoyait de faire le chemin avec un ami, en stop et en tente. Pour des raisons pratiques assez évidentes, stop et tente ont rapidement été remplacés par bus et auberge. Quand au compagnon de voyage, après quatre jours de vadrouille et d'inconfort, il a décidé de rentrer chez lui pour, entre autres choses, jouer à Dofus. Du coup, un matin, Clément me raconte toutes ces péripéties, et me demande si je serais partant pour le rejoindre. Jusqu'à ce moment, je regardais ce voyage de loin, avec un enthousiasme certain. Je passe une journée à cogiter, et finalement, ayant la chance d’être dans une période sans trop d'obligations, je prends mes billets d'avion le soir même. Le plan : rejoindre Clément à Dubrovnik une bonne semaine plus tard. Entre temps, Clément descend la cote adriatique, et ses aventures, si elles ne manquent pas de surprises, sont une autre histoire.

Ce n'est pas la première fois que je tente de tenir un carnet de voyage. Par contre, c'est la première fois que la tentative se transforme en réussite.
8 avril : Dubrovnik (Croatie)
Réveil à 4h10. Porté par l’enthousiasme du voyage, je me sens en pleine forme. A l’arrêt de bus pour aller vers l'aéroport, alors qu'il fait encore nuit, un mec m'aborde pour me demander où je vais. Malgré mon manque d’enthousiasme, qui doit être évident, il continue la discussion et se lance sur l'Europe : « Nan mais l'Europe, on sait plus où ça commence, où ça s’arrête, à quoi ça sert, pourquoi on y est... » Hum, je me demande bien pour qui il va voter. Dans le bus, on se retrouve avec les voyageurs, les gens qui vont au travail et la faune qui sort de boite.
L'avion décolle juste pour le lever de soleil. Lever très rapide, d'un orange flamboyant, qui s'incruste dans ma rétine. Alors que j'essaie de griffonner dans mon carnet, j'en suis tout ébloui, au sens propre. En bas, on voit la brune matinale flotter entre les collines. Une fois arrivé, je choppe un bus pour retrouver Clément à la gare routière. Contact établi avec succès. On mange tranquillement devant le port, je suis surpris par le froid et par le bleu vif de la mer. Cette couleur particulière serait due à l'absence de sable. On va poser nos affaires à l'auberge, et on part vers la vieille ville. Ça fait vraiment ville médiévale, les hordes de touristes en plus. Les remparts sont énormes, mais pour y grimper, c'est 20€. On passe notre tour. Superbe intégration de la ville, vieille comme récente, dans son paysage de montagnes arides qui s'élèvent presque directement de l'eau claire. Après avoir exploré l'endroit, et s’être longuement affalés sur une jetée, retour par un petit parc fort agréable, mais pollué par une quantité incroyable de déchets jetés par les gens depuis les bancs. Une vieille un peu troublée fait des aller-retours compulsifs, d'autres picolent dans un coin. Courses, puis diner sur un banc devant le port, après le coucher du soleil. Ensuite, tentatives pour organiser la suite du voyage. Absolument rien n'est prévu à l’avance, et mon précédent voyage en Europe de l'est effectué de cette façon m'avait laissé l'idée qu'un peu de prévision, ce n'est pas si mal. Sur le coup, j'ai l'impression que ça va être un peu galère. Impression qui sera démentie par la suite.


9 avril : Dubrovnik (Croatie)

Réveillé à 6h30. Pendant que Clément dort comme un bébé, j'essaie de prévoir nos moyens de transport. On laisse nos gros sacs à l'auberge, et on part grimper une montagne. Ce chemin était une sorte de pèlerinage, à chaque tournant il y a une gravure du christ. En haut, une station touristique est desservie par téléphérique. Il y a des points de vue, et un resto cher. On se pose avec une vue sublime sur la ville et la mer pour manger notre pique-nique. Le temps est parfait. Avec un tel paysage, on ne peut que se balader dans le coin pour prendre des photos. Les touristes, dans leur quasi-totalité, ne sortent pas du bâtiment aménagé pour eux. A l'extérieur, il n'y a personne. On s'aventure vers une ruine aperçue au loin. Un vieux fort de la guerre de Yougoslavie. Il y a un petit bunker au toit inquiétant, des baraquements, des tours au quatre coins, des murs avec meurtrières. Impacts de balles, gravures sur les parois. On a l'impression que des ruines récentes se mélangent à des ruines plus anciennes. Il y a un petit autel pour les victimes de la guerre, avec des queues de roquettes rouillées et de vieux morceaux de masques à gaz. Clément s'approprie une pièce de 1988. Mes reproches ne parviennent pas à vaincre son insatiable cupidité. De cet endroit on a toujours une splendide vue sur les montagnes et la mer. On imagine des soldats montant la garde, vingt ans plus tôt, à l'affut de troupes ennemies. On redescend tranquillement, et devant une gravure du christ, j’entends un gamin allemand mentionner le Golgotha. A son age, je ne connaissais pas ce terme. A Dubrovnik, les petites ruelles en escalier sont aussi innombrables qu'adorables. La ville étant construite essentiellement à flanc de montagne, c'est inévitable. On se pose à l'auberge avant d'aller vers un plan couchsurfing. Une sorte de cave avec la clé planquée dans un coin. D'après l’hôte, il y a déjà sept personnes. Quand on arrive, aucune n'est là, juste leurs sacs. A neuf dans ce trou on s'imagine mourir par asphyxie, du coup on effectue une retraite stratégique vers l'auberge. Sur le chemin, on s'égare un peu. Une vieille essaie de nous aider, mais elle ne parle pas un mot d'anglais. Pour lui faire plaisir, on suit la direction qu'elle nous indique, même si ça nous parait suspect. Après quelques culs-de-sac, on finit par tomber sur une énième interminable ruelle en escalier qui nous ramène vers notre destination.
 

10 avril : Dubrovnik (Croatie) → Kotor (Monténégro)

Encore réveillé à 6h30, mais encore bien dormi. On part en exploration assez tôt. Direction la partie de la ville plus récente, et une colline à grimper. On atteint une rue très touristique : restos, hôtels... Puis un chemin pour se balader le long de la côte. De petits escaliers descendent régulièrement vers l'eau, où un peu de béton rend les rochers praticables pour la baignade. En parlant de béton, on assiste tout autour à un impitoyable bétonnage de la côte. Partout, des chantiers de construction. Les hôtels de luxe poussent dans tous les coins, avec bruit et fureur. Triste ambiance. On les imagine en ruine, dans quelques décennies. On fuit vers les collines et la forêt. Tout d'un coup, il n'y a plus personne. En trois ou quatre heures, le nombre de gens croisés se compte sur les doigts d'une main. Chemin agréable sous les arbres. On parvient en haut d'une colline (Velika Perka, 171m), il y a une antenne géante au sommet. On persiste encore un peu jusqu'à avoir une vue fantastique sur la côte. Bizarrement, on tombe sur une tortue. On se pose au soleil et au vent, par terre face à la mer, pour manger. Le soleil cogne, mais on est bien. Puis on reprend le chemin après être redescendus, et ça devient de plus en plus escarpé. Des oiseaux à houppette se posent devant nous pour repartir un peu plus loin quand on arrive. On contourne un hôpital agréablement niché entre les arbres, puis on arrive encore à un point de vue génial à coté d'une chapelle. C'est l'occasion de se fait plaisir en prenant la pose sur les photos. Devant nous la ville, les montagnes, la mer, le soleil. On retourne à l'auberge via la ville. Là on est posés, bière pour Clément, cidre pour moi. Bientôt le Monténégro. Je me sens bien, et j'ai le visage tout rouge, après le soleil de la journée. Je suis content d’être là. Ça fait du bien de bouger, de voir Clément, d’être ailleurs, de faire autre chose. Parfois il y a ce désir du calme de chez soi, mais il ne faut pas s'y laisser prendre.
On attrape le bus, direction Kotor, la plus petite ville de notre voyage. Splendide paysage de la côte Croate, puis poste-frontière. Un garde-frontière me demande dans un français bancal où je vais, je réponds en hésitant : je ne sais pas vraiment vers où on va exactement au delà du très court terme. Puis, changement d'ambiance au Monténégro. Montagnes colossales et extrêmement accidentés qui prennent pied directement dans la mer. Le bus suit le bord de l'eau, le long d'une côte qui fait des tours et des détours invraisemblables. La lune parait immense quand elle plane juste au dessus des montagnes. On arrive à Kotor. Vieille ville entourée de remparts, ruelles, escaliers, des chats partout... Retour à l'auberge, puis les courses sont l'occasion de profiter de la nette augmentation de notre pouvoir d'achat. Par exemple, les bières : 0,68€ le demi-litre. On se pose dans un coin tranquille et mal éclairé de la vieille ville. C'est paisible.


11 avril : Kotor (Monténégro)

Ce matin, les cloches sonnent à 6h. Puis elles font un vacarme énorme à 7h. J'en profite pour aller me doucher : je ne ferai pas plus de bruit que les cloches. Je retourne dans le lit, et je crois que dans un coin, il y en a deux qui se câlinent avec conviction. Clément somnole. Tout d'un coup j'entends : « Can you guys go somewhere else to do this ? Cause I'm right up here. » Ça vient du lit juste au dessus de celui dont viennent les bruits suspects, qui cessent juste après. Aujourd'hui, une bonne marche nous attend. Une montagne à grimper, plus haute que celle de Dubrovnik. Chemin en escaliers, pics acérés. Magnifique vue sur les montagnes, la mer, la ville, et les anciennes murailles qui s'étendent dans les hauteurs au dessus de Kotor. On arrive à un village en ruine, avec une église. Ce serait le moment de se diriger vers les remparts, mais on décide de pousser plus haut, jusqu'à une crête. Comme toujours en montagne, c'est un piège : on croit arriver au sommet, mais de nouvelles hauteurs émergent au fur et à mesure. On mange avec une vue fantastique, dans un calme parfait. Petite exploration là-haut. Des masses de roches abruptes et brisées, ressemblant à des coulées de lave. On redescend, et cette fois on va vers le fort, où l'on retrouve les touristes. On se remet à grimper, sur de vrais escaliers cette fois. Je commence à être épuisé. Dans les ruines du fort, il y a un père de famille bedonnant qui s'amuse avec un drone, pendant que sa femme essaie de tenir les gosses. Descente finale par un chemin adorable, plein de fleurs et de plantes toutes vertes. Puis cidre, biscuits et banane, de quoi atténuer un peu la fatigue qui s'accumule. Passage à l'auberge, Clément veut prendre une douche et laver du linge. Moi, j'ai un gros coup de barre. Clément veut aller examiner des bâtiments abandonnés pas loin, je me contente dans l'ensemble d'attendre dans un coin, à essayer vainement de faire des ricochets. Je me reprends un peu et commence à m'introduire dans un énorme hôtel en ruine pour retrouver Clément. On rebrousse chemin quand on entend des bruits indiquant que les lieux sont occupés. Le soir, on part s'asseoir sur les remparts. Les chaises d'un bar trainent, on en profite pour bien s'installer. On est dans le noir, seuls, avec vue sur les lumières de la petite ville, les montagnes et le ciel. Je suis crevé.

12 avril : Kotor (Monténégro) → Podgorica (Monténégro)

Réveil paresseux. Après avoir bien pris notre temps, on va se balader près de la mer. L'espèce de plage à gravier est assez ignoble, pleine d'algues. On continue, jusqu'à arriver à une église entourée d'un cimetière où les noms sur les tombes sont écrits en cyrillique. Il y a des gens qui, sur les tombes, ont pour nom « Joke ». On est vraiment crevés, et on s'installe devant le bras de mer et la montagne qui nous domine de l'autre coté. On mange sur le chemin du retour, et on somnole en plein soleil sur les quais. Je mets mon maillot sur ma tête pour éviter de cramer. Retour à l'auberge, dont la salle commune est occupée par une colo française. Ils font une session communication avec leur monitrice, les enfant lui disant ce qui leur convient ou non, et inversement. Direction la gare routière, et en route pour Podgorica.
Devant un tunnel, il y a un feu rouge indiquant une circulation alternée, avec une grosse queue. Le chauffeur passe à contre-sens, dépasse tout le monde et ignore le feu. Mouais. Sur la route, on voit beaucoup de chantiers abandonnés, à moitié terminés. Ce sera une constante à partir de là. Dans ce paysage ultra montagneux, on croise souvent des zones de travaux visant à élargir ou rénover la route, sans doute pour la mettre aux standards européens. On traverse aussi un tunnel encore en construction, on passe sous la machine semi-cylindrique qui sert à finaliser les murs. Podgorica, capitale du Monténégro, est une ville étrange. On observe une totale anarchie entre zones résidentielles et zones commerciales. Trainent par endroits quelques grandes serres. Les immeubles, des tours de béton, sont séparés par des terrains vagues. On y voit même un troupeau de chèvres. La gare routière est assez difficile à situer. Selon la carte, on est en plein centre, mais on se croirait dans un banlieue HLM un peu paumée. On a le temps de s'y balader juste un peu avant de prendre nos billets pour le bus de nuit : dix heures de trajet pour Niš, en Serbie.


Nuit du 12 avril au 13 avril : Podgorica (Monténégro) → Niš (Serbie)

Le bus est rempli à ras bord. Les gens ne respectent absolument pas les numéros de place inscrits sur les tickets, Clément et moi ne sommes pas à coté. Après seulement quinze minutes de trajet, première pause dans une sorte de resto de bord de route. Il y a des chiens errants à l'air minable qui mendient de l'attention. On attend que le bus reparte. On s'installe à nos place, et on est plongés dans une ambiance unique. Les lumières sont éteintes, il fait noir, on ne distingue rien à l'extérieur, il n'y autour de nous que des locaux dont on ne comprend pas la langue. La femme à coté de moi me donne quelques biscuits. Je sens que dormir va être quasi impossible. Il y a deux écrans dans le bus, qui tout d'un coup se mettent à projeter 3h10 pour Yuma puis, plus tard, Jumper. Sans le son, sous-titrés dans je ne sais quelle langue, probablement en Serbe, mais je n'ai pas grand chose de mieux à faire. J'observe Clément dormir sur l'épaule de sa voisine, chose qu'il niera fermement. On arrive au double passage de frontière entre minuit et une heure. Ils regardent dans les soutes à bagage et prennent toutes les pièces d'identité. Entre deux pauses, je somnole, et dors même un peu. 


13 avril : Niš (Serbie)

On arrive vers 7h au lieu de 5, après avoir croisé plein de maisons à moitié terminées mais habitées. Soit 12h de trajet. Clément a réservé l'auberge vers 3h du matin, l'hôte n'a pas eu le temps de voir, du coup on le réveille. En fait, c'est un appartement avec deux chambres transformées en petits dortoirs. Le mec, un serbe massif de 110 kilos, a passé la nuit sur le canapé. Je ne me sens pas trop fatigué, mais c'est trompeur. On est allé se balader, d'abord dans un vaste marché où on trouve à peu près de tout, sauf des plats cuisinés. De vieilles femmes ratatinées avec des foulards vendent des légumes, des gens s'assoient dans des coins pour ventre leur trois oignons, ou quelques fringues. Puis direction la forteresse, un grand coin de campagne derrière de hautes et larges murailles. Des ruines antiques, ottomanes ou chrétiennes, des ruines récentes, des bars, de l'herbe... On explore un vieux bâtiment squatté et humide, où trainent plein de lingettes hygiéniques. Graffs modernes cohabitent avec peintures murales communistes. On passe a l'appart pour payer l'hôte après avoir retiré du liquide en monnaie locale, et on se pose dans un resto. A partir de la Serbie, vu les prix locaux, on n'hésitera pas à aller une ou deux fois par jour en restaurant. On marche un bon moment pour aller sur une colline où trône un monument : trois gigantesques poings levés en béton. Sur cette colline, les nazis ont tué dix mille ou quinze mille serbes. J'aime cette architecture monolithique. On fait une sieste sur l'herbe. Mauvaise idée, on en ressort encore plus crevés. Sur le chemin du retour, on se fait suivre par un chien errant. Il y en a plein, ils sont très calmes. De retour à l'appart, épuisé par une nuit quasi blanche, je me mets au lit à 17h, pour vraiment m'endormir vers 20h. J'ai bien dû dormir une douzaine d'heures. Pendant ce temps, Clément, plus en forme, fait des choses qui n'impliquent pas obligatoirement le sommeil.


14 avril : Nis, Serbie

Au réveil, il fait très frais. Début d'un petit rhume. Clément, comme d’habitude, va mettre encore un moment à émerger. On va vers le nord, vers un camp de concentration. On le rate, mais on continue quand même pour passer à la gare. Bon, finalement, il se trouve que ce n'est pas non plus la direction de la gare, mais ça aura été l'occasion de passer devant les gigantesques locaux de Philip Morris international, qui ont l'air très joyeux. Au retour, on trouve finalement le camp, mais c'est fermé très exactement ce jour là. Après avoir retraversé le centre, on est tombés, en cherchant Tinkers Alley, sur la cathédrale orthodoxe. Les gens font la queue pour embrasser des idoles et donner de l'argent. Les prêtres se baladent et dessinent des croix sur le front de ceux qui font la queue pour l'idole centrale. Il y a d'autres autels, les gens se signent, se penchent pour les embrasser, donnent de l'argent et recommencent. Ils achètent des bougies qu'ils plantent dans des endroits spéciaux avec un fond d'eau. La cathédrale est pleine de peintures dorées et colorées, il y en a sur tous les murs. A la sortie, il y a des vendeurs de bonbons et de ballons. Conditionnement visant à associer dès le plus jeune age l'idée de rituel religieux à celle de friandise sucrée ? Ensuite, resto local. On nous donne d'abord un menu en serbe, puis un en anglais quand on explique qu'on n'y comprend rien. Est-ce qu'on a l'air de locaux ? Il faut dire qu'il n'y a quasiment aucun touriste dans cette ville, ce qui est rafraichissant. L'aprèm, on décide d'aller vers la tour des crânes. C'est, comme son nom l'indique, une tour avec des crânes. Mais c'est fermé, là aussi. Par contre le chemin est sympa : mélange de jolies maison et de taudis, de terrains vagues et de parcs. A un moment, le trajet piéton passe tout naturellement une voie ferrée, détail surprenant par rapport à nos standards de français. On enchaine à travers des barres de HLM, endroit étonnamment sympathique. C'est boisé, calme, vivant. Et au milieu des immeubles de béton on finit par arriver sur l'église de Constantin. Encore une fois il y a des vendeurs de glace à l'extérieur, des jeux pour enfant, et des mendiants. Des gens font la queue jusqu'à l'extérieur, et comme on n'est pas là pour embrasser l’icône, on les dépasse en se sentant un peu coupable (enfin, je me sens un peu coupable, pas Clément). C'est bondé à l'intérieur, un prêtre chante, il y a une procession d'enfants. A gauche, il n'y a que des femmes. On met un moment à s'en rendre compte, et on change de coté pour aller à droite, où il y a surtout des hommes, mais aussi quelques femmes. On écoute et on observe les gens baisser la tête, se signer, faire la queue pour embrasser l'idole et donner de l'argent. Clément va dehors, mais moi je reste encore, fasciné. Sur le retour, c'est encore assez calme. Il y a peu de voitures sur les larges avenues. Détail remarqué par Clément : on ne voit absolument personne à la peau noire. Détail qui sera également vrai en Bulgarie. On se pose dans un parc, puis on va acheter les billets de bus pour le lendemain. On s'installe sur les quais pour un goûter à base de bière, de carottes et de bananes. Il y a beaucoup de gens qui font ça autour de nous, les carottes en moins. On attrape les derniers rayons du soleil, et on croise encore des chiens errants, il y en a partout dans cette ville. A l'appartement-auberge, les gérants ont déplacé toutes nos affaires dans l'autre chambre. Un couple de je ne sais plus quel pays avait réservé la chambre à trois lits, alors ils voulaient la chambre à trois lits, pas celle à quatre. En comparaison, on est « des clients idéals ». Toute la petite famille est là, avec la femme et la fille du serbe massif. La mère nous dit, pour présenter sa fille : « It's my dauther, she is in puberty right now. »


15 avril : Nis, Serbie → Sofia, Bulgarie

Journée qui commence de façon paresseuse pour s'achever différemment. On quitte l'appartement à 11h, et on va vers un resto local. Après avoir demandé notre chemin, on tombe dessus. Ils ne doivent pas voir beaucoup d'étrangers. Un mec à une table à coté parle à peu près français, je laisse à Clément le soin de faire la conversation, et au final il nous compose un menu. C'est délicieux. Le patron nous offre une pinte supplémentaire. Après être repassés chercher nos affaires, direction le bus. Dans cette ville, il y a partout des affiches du président qui, si j'ai bien compris, n'a été élu que de façon modérément démocratique.
On arrive à l'auberge à Sofia et, surprise, le tenancier est un français de 21 ans, Theos. Il y a aussi un groupe de huit français, tous en école d'ingénieur, ou quelque chose de similaire. On passera quelques jours avec eux. Leur culture d'école est intéressante. Ils ont tous leur surnom, des vêtements à l’effigie de leur école, un collier fait par leur "filleul"...  Et en plus est attendue une horde de quarante erasmus qui se baladent en Europe de l'est de façon totalement éclair. A cause d'une erreur, il manque huit lits dans l'auberge. Clément suggère que, vu qu'on a chacun un matelas dans notre sac, on leur laisse notre lit : je donne mon accord du bout des lèvres. Entre temps, les gens commencent à picoler. La bière locale peut s'acheter à 1€25 les deux litres, mais c'est de la pisse. Il y en a de la bonne aussi. Théos nous fait gouter des cocktails de son cru, je suis septique. Entre les huit français et les erasmus qui picolent aussi, s'ennuient sur leurs lits ou courent partout en criant à cause des problèmes de réservation, je m'ennuie un peu. Quand certains commencent à aller se coucher, c'est mieux. Theos à un plan pour une teuf dans un vieux bâtiment soviétique abandonné, pas trop loin de l'auberge. Il ne peut pas y aller tant que son patron n'est pas arrivé, sinon il n'y aurait personne de l'équipe à l'auberge. Après pas mal d'attente, il nous donne l'adresse. Clément et moi, accompagnés d'une partie des huit français et d'un seul erasmus, français aussi, on s'élance, motivés. Je suis quasi sobre, mais Clément est bien entamé. Un type nous guide par GPS, mais pour n'avoir à compter sur personne pour rentrer, je prends des repères visuels sur le chemin. On arrive, le son s'entend de loin. C'est toute une zone un peu abandonnée, plus précisément dans une grande barre de buildings. Les français de l'école d'ingés sont tout excités, du genre « wow c'est trop extrême », « jamais fait ça de ma vie » ou « viens on choppe des meufs ». Un fois l'entrée payée, on rentre, et on monte les escaliers. Il y a plein de bordel vaguement artistique. Dans l'ensemble, c'est charmant. Gros son en haut, vraiment chouette. Il y a des filles légèrement vêtues qui dansent derrière les barrières, et pendant un moment une slave grande et blonde agite habilement son ventre nu, debout sur une enceinte, avant de retomber dans les bras de son copain. Des gens portent des lunettes de soleil, un vieux en chemise blanche à l'air de se chercher un jeune homme, et on danse avec plaisir. La musique me plait, surtout au début, elle a des connotations industrielles et noise, des variations dissonantes qui font plaisir. La rythmique fait son boulot, elle évoque le bruit des bottes d'une armée en marche. Comme dit Alain à propos de l'enthousiasme guerrier, « l'objet réel du culte, c'est bien l'action même, commune, réglée, rythmée ». La musique et la danse permettant de libérer pacifiquement ces pulsions, c'est intemporel. On fait un tour dehors, on croise les autres français qui s'en vont, mais Clément et moi, on y retourne. On se pose sur un canapé au fond de la salle, ce qui se révèle étrangement agréable. Joli spectacle. Bon moment, j'ai pu bien danser. Le retour, je le fais de mémoire, avec les repères pris plus tôt. On rentre dans l'auberge bondée. Il est 6h du matin, certains français dorment sur les canapés, d'autre sont assis dans l'escalier, la tête dans les bras, l'air à moitié mort. J'éclate de rire en les voyant, on dirait un tableau qui pourrait s'intituler Âmes en perdition dans le purgatoire. Je sais que je ne dormirai pas plus d'une heure avant de me faire réveiller par les erasmus, mais je déplie mon matelas, ramasse des draps qui trainent sous une table pour me faire un oreiller et une couverture, et je m'endors.


16 avril : Sofia (Bulgarie)

Comme prévu, je suis réveillé une heure plus tard par les gens qui commencent à émerger de leur propre sommeil troublé. Rapidement je me lève, range mes affaires et pars en quête d'un lit libéré encore chaud. Et là, horreur, je trouve un lit encore vierge, dans lequel personne n'a dormi. J'aurais pu m'y coucher directement ! Bref, je m'y glisse, y reste assez longtemps à subir l'agitation ambiante, puis parviens à arracher quelques heures sommeil. Clément vient s'affaler sur le lit du dessus. J'éprouve le vif désir de manger des légumes.
En fin de matinée, on part gambader. L'auberge, malgré les apparences nocturnes, est vraiment en plein centre. On arrive rapidement face à de grands bâtiments massifs, style communiste, probablement des ministères, coupés par de vastes avenues. Beaucoup d'églises et de cathédrales, notamment celles d'Alexandre Nevski, avec des piliers colossaux. On s'y installe, on observe les gens qui font la queue pour embrasser les idoles, qui repartent avec une bougie allumée dans les mains. On constate quelques variations mineures par rapport aux scènes de culte vues en Serbie. Les murs sont peints de couleurs multiples et de personnages variés. On n'est pas très frais, mais je suis plus en forme que Clément cette fois, il est complétement dans les choux. On s'assoit sur un banc, à coté d'un accordéoniste. La ville est bien calme. Je lis les textes anglais décrivant les restaurants sur la carte de la ville, ils sont absolument hilarants tellement ils sont mal écrits. Exemple :
Rooftop Bar : The Perfect Setting For A Memorable Date, Perfect Finish Of The Stressful Business Day Or Enjoyable Friends' Gatherings. Rooftop Gastro Bar Live Cuisine Dishes Contribute To Optimal Health And Wellness. Located On The Highest 9th Floor.
On chemine un peu et on rentre. Clément essaie de dormir, et je reçois un message d'une amie autrichienne qui me demande de l’héberger. Pas de bol, je ne suis pas chez moi. Je passe un bon moment à chercher quelqu'un pouvant lui donner un toit à ma place, et juste quand je trouve, elle décide de prendre d'autres trains vers l'Espagne. Je l'hébergerai à son retour. Ensuite, je papote avec une hollandaise, à l'auberge. J'entreprends rapidement de passer au crible ses convictions. Elle est croyante, mais hors institution. Elle passe seulement quatre jours en Bulgarie. Je l'invite à manger avec nous ce soir, et on finit inévitablement la soirée à essayer de s'expliquer nos systèmes démocratiques respectifs.


17 avril : Sofia (Bulgarie)

Il pleut, le froid est étonnamment glacial. Polaire toute la journée sous ma veste. Le matin on se ballade, on fait des églises, et on retourne dans la grandiose cathédrale Nevski. On remarque que l'une des icônes, que les gens viennent embrasser, contient un doigt momifié. Quelle joyeuse vénération de la vie. Un prêtre fait signe à Clément de ne pas mettre ses mains dans ses poches. C'est plus ou moins férié, lendemain de Pâques, et beaucoup d'endroits sont fermés. On croise quelques monuments communistes, notamment un soldat de l'armée rouge trônant sur une colonne, tenant son arme au dessus de sa tête, visible de loin. Au dessous, soldats, soldates, paysans, ouvriers et enfants unissent leur forces dans des fresques en relief qui offrent au regard un sens du mouvement très réussi. A un autre endroit, un monument énorme est en ruine, ou alors n'a jamais été terminé. Vision étonnante faisant penser à l'éléphant de Gavroche : il y a une porte, et on imagine aisément des squatters y élire domicile. On passe ensuite beaucoup de temps à marcher dans un  parc qui ressemble par endroits à une véritable forêt. Ça grouille d'écureuils. L'un d'entre eux dévore des graines "hélicoptère" juste au-dessus de nos têtes : elles nous retombent sur le crâne. J'ai l'occasion de regarder de près le travail de l'écureuil et d’apprécier la précision professionnelle de son grignotage. On voit au loin la montagne qui domine la ville, perdue dans les nuages, puis on passe se réchauffer dans un énorme centre commercial, on s'y perd presque. Le retour se fait plus rapidement, sous la pluie Au diner, une pizza d'une rare qualité, mention spéciale à la sauce tomate fraiche. Les autres français vont comme nous à Plovdiv le lendemain, et projettent eux aussi d'aller explorer quelques ruines communistes.


18 avril : Sofia (Bulgarie) → Plovdiv (Bulgarie)

C'est fou le nombre de casinos en Europe de l'est, particulièrement en Bulgarie. Il y a aussi énormément de publicités pour des jeux d'argent. On arrive à se faire rembourser la nuit passée sur le sol, bon plan car de toutes façons ce n'était pas une nuit consacrée au sommeil, et on met les voiles. Avant d'attraper le bus de midi, on passe rapidement à la basilique sainte Sophie (je crois que c'est ce nom). Rien de spécial, sinon les catacombes plutôt grandes, pleines de tombaux, et prétextes à des amusements pas très matures de notre part. Elles sont un peu trop éclairées, ça nuit à l’atmosphère. En allant vers le bus, on passe par une mosquée. Changement d'ambiance. Moquette, murs blancs avec inscriptions en arabe, motifs abstraits. On est sans trop savoir pourquoi dans un bus ultra confort, et l’hôtesse nous donne des petits gâteaux.
Le reste de mes notes pour cette journée est assez difficilement déchiffrable car rédigé dans un état d’ébriété très avancé. L'auberge de Plovdiv a l'air agréable, on est dans le même dortoir que les huit autres français, avec une jolie vue sur la ville. Comme Rome, Plovdiv est bâtie sur plusieurs collines : on commence par la plus proche, c'est à dire celle sur laquelle on se trouve déjà. Au sommet, quelques ruines, et une vue superbe sur les autres collines, la ville et les montagnes au loin. On enchaine avec un vieux théâtre romain, fort bien remis en état. On va ensuite se boire une bière sur une autre colline, et on galère pour trouver un point d'approche. On escalade tant bien que mal des amas de roches assez pentus, pour finalement s'installer avec, ce sera habituel à Plovdiv, une vue grandiose sur la ville et les montagnes. Il fait froid, on est exposés au vent, il est temps de fuir. Pour le repas, on tente une intrigante chaine de restaurants locale, "Happy". La nourriture y est tout à fait tolérable, le pichet de vin aidant, mais ce n'est pas le plus intéressant. L'atmosphère de l'endroit est surprenante. Serveuses en mini jupes et photos érotiques de mauvais goût partout sur les murs. Et dans les toilettes, des photos de femmes intégralement nues. Au-dessus des urinoirs, des photos de femmes qui regardent vers le bas en rigolant. Je me demande ce qu'il y a dans les toilettes pour femmes. Et avec tout ça, le resto à l'air de revendiquer une ambiance familiale. On a à notre gauche, prenant tout un mur, une galerie de photos montrant des clients satisfaits, la plupart en famille avec des enfants souriants. Autour de nous, plusieurs couples. Et toujours ces serveuses aux cuisses à l'air. Cette chaine a du trouver une sorte de sweet spot unique, il y en a dans tout le pays. On enchaine en allant dans un bar, et je commence à être éméché. On croise complétement par hasard les autres français, et on les rejoint dans un autre bar. Un mec essaie de nous vendre des chaussettes, il viendra retenter le coup dans le restaurant où l'on sera le surlendemain soir. On passe ensuite encore dans un autre bar, mais je ne suis plus en état de comprendre ce qu'il se passe. Clément se ramène avec deux pintes, ce qui n'est vraiment pas raisonnable. Le reste est très flou. Je me souviens avoir tenté de gribouiller le résumé de ma journée dans mon carnet, et avoir envoyé des messages compromettants. Quand au retour, il est particulièrement confus.


19 avril : Plovdiv (Bulgarie)

J'arrive pour le petit-déjeuner avant tous les français, j'entends People are strange, et il y a des concombres et des tomates : j'en avais besoin. Je parle avec un italien. Il voyage depuis un an et demi, en vélo. En chemin il a rencontré une fille, en Asie. Elle faisait du stop, lui du vélo, ils se croisaient régulièrement jusqu'à ce qu'ils forment équipe. Il ne prévoit pas encore de fin à ce voyage, il veut profiter d’être libre. Là il bosse un peu à l'auberge, avec sa copine. Je me sens assez frais, malgré les débordements de la veille. On part à 11h, l'impression de fraicheur ne tarde pas à se dissiper pour révéler une triste vérité : j'ai la gueule de bois. Globalement, je serai crevé toute la journée. On se ballade de vestige douteux en monument moyen. On arrive à une petite basilique en ruine, abritée sous un bâtiment moderne. On nous y projette des films publicitaires sur la ville, on se barre avant la fin. Ensuite quelques églises, dans la veine des précédentes. On veut aller à l'odéon. On en voit les ruines, mais c'est fermé. On mange dans un petit parc, entre chats et chiens errants, c'est charmant. Les bulgares font comme nous sur les bancs autour. On se motive a aller gravir une colline, "Liberation Hill". C'est comme un morceau de forêt sauvage au cœur de la ville. Au sommet, un monument énorme à la gloire de l'armée rouge. Une esplanade, et la gigantesque statue d'un soldat. Il y a quelques autres personnes, mais c'est très tranquille, on y reste un moment. La vue est superbe, comme les fois précédentes. Après la descente, on passe par une moquée très ancienne. J'ai envie de m'assoupir sur la moquette. On tente une expo d'art moderne, mais là encore c'est fermé. On se rabat sur les rues, et on rentre doucement à l'auberge. Les autres français arrivent, et on apprend qu'il y a un repas organisé ce soir à l'auberge : on s'y joint. Je suis claqué, il y a plein de gens qui parlent fort, je reste la plupart du temps assis dans mon coin. Clément se pose un moment sur le canapé à coté de moi, il est très amusé de me voir jouer sur mon portable pendant que tout le monde est en train de parler juste à coté. Mais les français finissent inévitablement par parler politique, et certains savent manier les mots, je me surprends à les écouter avec attention, et même à dire quelques phrases. Je vais me glisser sous mes draps, je suis seul dans le dortoir, c'est agréable. Clément vient me dire qu'il sort avec les autres, et l'italien me demande si je suis malade. C'est comique. Non, j'ai juste envie de dormir.


20 avril : Bouzloudja (Bulgarie)

Je suis réveillé à 6h par le froid. Je sors, et découvre que certains ne se sont pas encore couchés. Sur le coup, je vais simplement prendre ma douche. En sortant, je constate qu'un français, resté sur le canapé, n'est clairement pas en bon état. Il a dû beaucoup, beaucoup boire. Il dort, ou plutôt comate, assis. Soudain, il baisse son pantalon et, sans se lever, pisse généreusement par terre puis, toujours sans se lever, remet son pantalon, et retourne dans son sommeil de plomb. Je suis le seul témoin de la scène. Je juge nécessaire d'en informer le tenancier de l'auberge, mais celui-ci a l'air de s'en foutre complétement. Il n'a pas dû boire son café matinal. J'informe quelques potes du pochetron, et on tente de le déplacer à l'extérieur pour éviter que ce genre d'incident ne se renouvelle. Sachant qu'on doit passer la journée avec les huit français, je me dis que ça promet. Au fil de la journée, et avec l'aide de Clément, je vais pouvoir retracer les événements de la nuit. Quand je me suis levé, un français papotait avec une bulgare. En fait, il avait passé toute la nuit à vouloir s'incruster dans son lit. Mais son pote, le pochetron, a lui passé toute la soirée à saboter ses tentatives en faisant le gros lourd. Il s'en justifiera toute la matinée, encore imbibé d'alcool : « Mais c'était pour le fuuuun, le fuuuun ! » Le dragueur n'a pas l'air de partager son opinion, il lui en veut, mais ça ressemble surtout à une façon de rejeter sur quelqu'un d'autre l'échec de ses ambitions libidineuses.
Heureusement, quelques-uns ont été plus sages et sont en mesure de conduire les voitures qui vont nous mener jusqu'à Bouzloudja, ancienne salle de congrès communiste plantée au sommet d'une montagne à deux heures de route de la ville. On se dirige vers l'agence de location de véhicule, qui se révèle ne pas être là où elle était sensée être. Après quelques échanges téléphoniques chaotiques avec le responsable, on cherche ailleurs. Après la paperasse, on se met en route. Chemin sans histoire, à part une petite anecdote. Je suis sur une banquette arrière, avec deux autres français. Pendant une pause, ils s'amusent avec je ne sais quel gadget de leur portable à calculer leur fréquence cardiaque. Ils ont à peu près la même. Quand vient mon tour, elle est si basse qu'ils croient à une erreur. Au second essai, le chiffre reste le même : j'ai une fréquence cardiaque de bon sportif. Et le détail qui fait tout : on a fait ces essais pendant qu'un de leurs potes allait leur chercher de la bouffe dans un McDo. Enfin, je ne suis même pas certain que le rythme cardiaque ait le moindre rapport avec l'alimentation.
On commence à gravir la montagne en voiture, et petit à petit la pluie se transforme en neige. Au bout d'un moment, la neige accroche sur la route. On continue un peu, mais ça devient impossible, le chauffeur choisit de ne prendre aucun risque. Il met la voiture sur le bas coté. L'autre voiture, dans laquelle est Clément, continue un peu plus loin et disparait dans le blanc. Il neige, il y a du vent, il fait très froid. Un moment après, on voit les autres arriver à pied : c'est le moment du débat. Que faire ? S’arrêter si près du but ? Finalement, une voiture qui passe nous informe que notre objectif est à vingt minutes à pied, on décide tous sauf un de tenter le coup. De tout le groupe, Clément et moi sommes les mieux équipés. On a des chaussures de marche et des coupe-vents, mais les autres non : ils sont en chaussures de ville. Leur motivation m'impressionne un peu. On s'élance, on suit la route jusqu'à arriver à un croisement. Première erreur : on voit un signe en cyrillique vers la gauche et des panneaux pour des hôtels de l'autre coté, on va naturellement vers la gauche. On tombe face aux statues de deux gros points tenant des flammes, on se croit proches du but. On erre un peu dans le coin et, mauvaise idée, on se sépare. La météo est atroce, on ne voit pas à dix mètres, mes sourcils gèlent.


On fait un point GPS en se mettant en pingouins, puis on décide de suivre un chemin qui grimpe de façon très rude vers le sommet, du moins on l'espère. Au début des arbres nous maintiennent à l’abri, mais on en sort rapidement pour arriver à ce qui ressemble à une crête, pour autant qu'on puisse en juger avec la visibilité pourrie. Avec le vent de coté c'est difficile de tenir debout, on tangue, et la neige ne tombe plus de haut en bas, elle se déplace de gauche à droite, et gèle instantanément sur nos vêtements. Je sens ma chaleur corporelle s'évaporer lentement, mais en même temps l'adrénaline me pousse à rigoler tout seul. On commence à s'espacer, les autres se perdent dans la tempête devant comme derrière. Et soudain, en face, une forme vague semble sortir des nuages. On y est. Après l'effort, après l’excitation causée par de telles conditions, on se sent juste heureux d'y être. Les derniers mètres se font en courant, la joie au cœur. Une tour énorme disparait dans le brouillard, et au dessus de nous, la fameuse soucoupe. On fait le tour. Toutes les entrées sont habillement condamnées, il y a même des caméras de surveillance. On sent que l'endroit est régulièrement ouvert par des gens équipés, et refermé par d'autres. L'un d'entre nous explore un passage souterrain, via un trou dans le sol, mais il faut apparemment plonger trois mètres d'un coup : on n'est pas suicidaires. Tant pis pour l'intérieur. Il est temps de rentrer, cette fois par la route, après un large escalier. On se prend un peu les pieds dans les congères, mais le temps commence à devenir un peu plus paisible. On croise un couple francophone qui grimpe à pied, et une voiture pleine de jeunes locaux aux crânes rasés qui n'ont pas l'air troublés par leurs dérapages sur la neige. On parvient à repartir. Dans la voiture, quand j'essaie de plier mon coupe-vent, je me rends compte que mes doigts ne m’obéissent qu'à moitié. Figés par le froid, je ne parviens pas à en faire ce que je veux : je dois attendre qu'ils se réchauffent. C'était un moment puissant, le genre de chose qui devient un souvenir qu'on ne se lasse pas de raconter.
On s’arrête dans un village pour trouver à manger. Il y a là une église particulièrement dorée, qu'on visite, mais les églises, c'est quand même nettement moins marrant que les vieilles ruines communistes.
 

21 avril : Plovdiv (Bulgarie) → Edirne (Turquie)

Ce matin, on dit adieu aux français et on part gambader sur une nouvelle colline. Il n'y absolument personne, c'est un petit morceau de nature paisible, avec une vue de rêve. Il y a un joli contraste entre une vieille tour d'horloge et une moderne tour de communication envahie d'antennes variées. On dépense nos dernières pièces de monnaie locale pour faire quelques provisions, et on lève le camp. Après quelques errements on se retrouve dans un petit bus pour un voyage qui va s'avérer surprenant. Au début il n'y a pas grand monde, mais plus de gens montent à un arrêt plus proche de la frontière : que des locaux. Clément se renseigne à propos de l’arrêt à Edirne : c'est assez loin du centre. Le steward, appelons-le comme ça, nous dit qu'il s'arrangera. Il nous demande de bien vouloir transporter de l'alcool pour lui par la frontière, dans les limites légales. Clément donne son (c'est à dire notre) accord. On se rapproche de la frontière, et le bus fait un dernier arrêt. C'est la folie : quasiment tous les passagers sortent pour aller chercher de l'alcool et en planquer partout. Cet arrêt, c'est une base de contrebande. On peut observer les camionnettes d'où dépassent des caisses de bouteilles. Ils en planquent dans tous les coins du bus, et je vois une femme s'attacher des bouteilles tout autour de la ceinture pour ensuite les cacher sous ses habits. Elle rigole devant mon expression consternée. Bon, autant profiter de la pause de façon constructive, alors on va pisser dans un terrain vague. On reprend place dans le bus, où l'ambiance est un peu plus tendue. On passe le coté Bulgare de la frontière sans accroc. Dans l'espace intermédiaire, tout le monde s'élance en courant vers un magasin sans taxe pour faire le plein de tabac, si j'ai bien compris. Du coté turc, nos cartes d’identité créent un léger problème, on doit patienter loin des autres pendant un bon moment. Il fait un froid surprenant, et on observe de loin les gens du bus passer à la fouille des bagages et transporter nos sacs. On ne voit pas les détails, mais tout semble se passer sans souci. C'est un peu suspect, les gardes-frontières sont dans le coup ou sont juste incompétents ? Il y a même un pack de bières de deux litres qui traine dans le coffre du bus, l'air de rien. Tous les passagers du bus rigolent, on sent un soulagement commun. Après un arrêt incompréhensible où le steward part avec une cafetière vers une station d'essence, on se fait lâcher au bord de la route. Sans qu'on puisse se l'expliquer, une voiture nous attend, Clément et moi, pour nous emmener au centre d'Edirne. Le steward donne un objet mystérieux au chauffeur, qui ne parle pas un mot d'anglais, et nous voilà partis. Clément essaie de faire la conversation (son courage m'impressionne) et, pour continuer dans le surprenant, ce type habite à dix mètres de notre auberge. On s'y installe, et on repart tout de suite à l'aventure. Il y a plein de mosquées énormes, tellement proches les unes des autres que notre sens logique en est tout confus. On en visite une, impressionnante. Énorme coupole, énormes tapis. Puis on va dans le bazar, c'est épuisant. Après un repas dans un endroit douteux, on décide de goûter les pâtisseries locales. Ces choses, de petits tas de graisse, de sucre et de pâte feuilletée, sont délicieuses. Dans la principale rue piétonne et commerçante, il y a une sorte de fête, avec des enfants qui dansent en chantant. La plupart des femmes ont un style occidental, on a vraiment l'impression d’être à un carrefour des civilisations. A l'auberge, un français prend plaisir à discourir sur l'architecture turque pendant qu'on se relaie pour l'écouter poliment.


22 avril : Edirne (Turquie)

Ce matin, lever à 7h. Horreur, la douche est tiède. Je lis sur un canapé et, au bout d'un long moment, Clément émerge. Premier arrêt : la vieille mosquée. Modeste de l'extérieur, divisé en neuf coupoles, elle a du charme. J'aime particulièrement les calligraphies géantes sur les murs, à l'intérieur. La seconde mosquée de la matinée est beaucoup plus imposante de l'extérieur. Elle a essentiellement une seule coupole géante. Les hordes de touristes turcs comment à arriver. Au début, on avait peur de manquer de respect aux lieux sacrés, mais vu comment ils se comportent, on n'a pas de souci à se faire. Dehors, un faux cimetière avec des pierres tombales ottomanes, et juste à coté, un vrai cimetière, toujours avec des pierres tombales ottomanes. Errant là au milieu, un mec essaie de nous vendre des colliers. Après avoir goûté le thé local, on se dirige vers une mosquée plus lointaine. L'office de tourisme étant apparemment fermé en cette saison, on se dirige sans vraiment de carte. On s'enfonce dans des quartiers en état douteux : masures à demi effondrées, poules qui picorent dans les poubelles, chiens errants. On arrive face à un long pont, très mince, sans trottoir. On se croirait à la campagne. Il y a des gens qui travaillent dans des champs, d'autres qui guident un troupeau de vaches, tout ça entre deux énormes mosquées. On arrive à ce qu'on suppose être une mosquée et, surprise, l'entrée est payante. Bon, c'est pas cher, on y va. En fait, c'est une vieille université de médecine transformée en musée. Des tas de touristes turcs se bousculent pour admirer des mannequins figés dans des postures de leur supposée vie quotidienne. On n'est guère captivés. On va à la mosquée voisine, mais je commence à en faire une overdose : j'éviterai toutes celles qu'on croisera le reste de la journée. Après un repas dans une cantine, on se reprend des pâtisseries locales : un délice à la pistache dont je n'ose pas imaginer les détails nutritionnels. On se dirige ensuite vers la frontière grecque, et on arrive dans un endroit boisé, mélange de jardin public et de terrain vague. Beaucoup de gens y font des barbecues. On se retrouve au bord du fleuve, et c'est étrange, on dirait un chantier de route abandonné. Les gens font leur ballade ici. On continue pour découvrir que malgré les apparences, le chantier ne serait pas abandonné, il y a au moins une pelleteuse en fonctionnement. On revient par les bois et sur le retour, on tente les loukoums. De gros tas de sucre gluants. On s'occupe ensuite, non sans difficultés, de chopper un ticket de bus pour demain. Repas dans une autre cantine, et exploration d'une nouvelle variété de pâtisseries : des espèces de boules de poils sucrées. Quand on les mord, ça tombe en filaments, puis en poussière. Absolument ignoble, mais hilarant.


23 avril : Edirne (Turquie) → Istanbul (Turquie)

On prend donc un premier bus pour aller à la gare routière. Endroit étrange, on s'assoit près d'un élevage de paons. La porte est ouverte, et les paons se barrent tranquillement sous nos yeux étonnés. On se fait presque agresser par le serveur du bar du coin, il tient vraiment à ce qu'on lui prenne du thé. Notre bus arrive, il est plein de locaux. Globalement, dans cette journée pleine de voyages en bus, on observe un nombre incroyable de drapeaux turcs accrochés aux bâtiments, aussi bien des petits aux balcons d'appartements individuels que d'autres, gigantesques, couvrant des façades entières. Souvent ils sont accompagnés de portraits géants d'Ataturc (je suppose que c'est lui). Bref, ça sent bon le nationalisme. On arrive dans la banlieue d'Istanbul, et c'est juste monstrueux. Des quartiers résidentiels à n'en plus finir, des tours d'habitation énormes de tous les cotés, et d'autres en construction, portant également d'immenses drapeaux. Je n'aime pas ces endroits, ça écrase l'individu, ça écrase l’environnement, et dans mon esprit vient flotter le concept délicat de régulation des naissances. On se fait larguer dans une gare routière, entre routes, ponts, béton et Ikea géant avec son drapeau géant... On attend une navette qui devrait nous amener dans le centre. Ensuite, après quelques galères pour se procurer des billets de tram, on parvient à notre auberge, en plein Sultanahmet. Elle n'est pas fantastique, mais c'est seulement 6€ la nuit. Toute la fatigue et la lassitude du voyage me retombe dessus. Istanbul, c'est grand, c'est bruyant, c'est absolument bondé. On se balade entre les mosquées, dans un jardin, sur les quais, dans les bazars. Je suis crevé


24 avril : Istanbul (Turquie)

Après une bonne nuit de sommeil, je me sens mieux. Apparemment un iranien a ronflé toute la nuit : merci les boules quiès. Petit déjeuner fourni par l'auberge, il y a des légumes, ça fait plaisir. Puis on commence la journée par la mosquée bleue. Il y a toute une organisation pour gérer les touristes, qui doivent entrer par une porte désignée. La mosquée, rien de spécial par rapport à celles vues avant. Juste des tonnes de touristes. Les femmes doivent prier dans des coins à l'arrière, alors que les hommes ont toute la place devant. Par contre, de l'extérieur, la mosquée en jette, avec ses six minarets. Ensuite, direction Sainte Sophie. C'est toute une agitation devant, il y a une sorte de cérémonie avec beaucoup de présence policière. Il y a des grosses voitures qui arrivent régulièrement, avec à l'intérieur des gens riches et puissants. Il y a aussi leurs serviteurs, qui conduisent leurs voitures et leur courent après pour prendre leurs manteaux, et d'autres, avec des armes, pour les protéger. On se résigne à débourser pour prendre une sorte de carte musées, et on entre dans Sainte Sophie. Comme pour les mosquées, le suis un peu lassé des églises et cathédrales, aussi grandes soient-elles. Mais le fait que ce soit un lieu de culte chrétien transformé ensuite en mosquée donne à cet endroit un certain cachet : les motifs arabes côtoient les icônes chrétiens. On va ensuite au Topkapi Palace, résidence des sultans. C'est juste énorme. Des bâtiments luxueux dans tous les coins, harem, pavillons, jardins... J'ai besoin de calme : on va manger des falafels. On repart vers le grand bazar. Pour entrer, il faut passer un détecteur de métaux. C'est étrange, ça ressemble plus à un centre commercial qu'à l'image qu'on peut avoir d'un bazar. Mais je suppose que ces deux types d'endroits servent aux mêmes buts. On traverse la golden horn, et on suit une route pas très captivante pas loin de la côte. Ensuite, on grimpe une pente agressivement abrupte vers Taksim Square. On sent qu'on entre dans un quartier très aisé. On redescend par Istiklal, une rue piétonne commerçante pleine de commerces internationaux. On constate une présence policière et militaire extremement importante. Bus blindés plein de flics, camions anti-émeutes avec canons à eau, barrières devant les ambassades. Puis on arrive à une petite place où quelques personnes, après une séance de fouille par les autorités, installent une série de portraits au sol. Les forces policières découragent quiconque de s’arrêter. On rentre vers Sultanahmet en passant par des rues débordant de commerces. A l'auberge, discussion inévitablement politique avec un français, et je joue aux échecs et aux dames avec un slovaque et un turc tout excité à l'idée de montrer son talent Si j'en crois ma mémoire, je vois à Istanbul moins de femmes en burka qu'à Munich.


25 avril : Istanbul (Turquie)

Direction les quais, pour chercher la petite croisière à 6€ qui nous tente. Notre plan original était d'aller passer une journée près de la mer noire, mais ce n'est pas la porte à coté, et on en a un peu marre de prendre le bus. Du coup, on se contente de prendre un bateau qui va remonter le Bosphore direction la mer noire, sans toutefois l'atteindre vraiment. Deux heures aller, trois heures dans un village, et deux heures retour. Le bateau est loin d’être plein. Une fois sortis, à l'avant pour admirer la vue, le vent se révèle glacial. Pendant un bon moment on enfile toutes nos couches de vêtements disponibles, mais on finit par aller chercher refuge à l'intérieur. On voit très clairement la pollution au-dessus de la ville, elle prend la forme de vastes nuages flous, entre l'orange et le marron. Autour de nous circulent des bateaux cargo et d'autres de tourisme. Plus on se dirige vers le nord, plus il y a de verdure. On observe quelques quartiers résidentiels boisés, d'un autre standing que ceux traversés à notre arrivée dans la ville. On débarque à Anagolu Kavagi, et on commence tout de suite à grimper vers le château qui domine le village, en se faisant agresser en chemin par des rabatteurs de restaurants. Un homme nous fait entrer dans l'enceinte du château, c'est étrange, il n'y a que nous. Il semble que ce soit un site archéologique, sans grande activité. Jolie vue sur la mer noire et le pont suspendu qui la précède. Istanbul est au loin, de l'autre coté. On retourne se poser au village pour manger. Cet endroit est un tiers authentique, un tiers piège à touriste et un tiers base militaire. On croise un vendeur d'orange ambulant qui gueule dans un mégaphone d'une voix sévère. De loin, en l'entendant sans le voir, on imaginait des militaires informant la population d'un couvre-feu. Le retour en bateau est un peu plus somnolent qu'à l'aller. On passe un moment à l'auberge, et on rencontre un nouveau français. Clément essaie d'organiser la soirée avec un turc qu'il a rencontré à Venise. Mustapha, c'est son nom, est allé en Espagne s'acheter un saxophone tellement les instruments de musique sont chers en Turquie. Il jouait dans la rue pour financer son voyage. Avec l'autre français, on part manger (des falafels pour moi !), et ensuite on traverse le pont pour rejoindre le turc vers Istiklal. Comme on a de l’avance, on se met en quête d'un bar. Une fois installés dans un endroit quasi vide, une bière à la main, chère, sans surprise, le mec qui joue de la guitare se met à nous parler. Il explique que le tourisme est en très net déclin depuis trois ans, à cause des attentats et de la situation politique trouble du pays. Seuls les arabes continuent de venir, « parce qu'ils ont l'habitude des explosions ». Il évoque le déclin de son pays, le manque d'éducation. Il regrette que tant de gens ne lisent pas, ne s'intéressent pas à l'art, soient si aisément manipulables. Il mentionne aussi la montée de l'autoritarisme et de l'islam obscurantiste, et la dévaluation de la monnaie. On doit le quitter, il nous faut aller rejoindre Mustapha. Lui aussi est un turc très occidentalisé. Converses, jean bien coupé, chemise à carreaux et blouson de cuir. On marche un moment, lui aussi parle de son pays, de la main de fer du pouvoir. « Si tu dis du mal d'Erdogan, t'es mort. Vous, vous êtes français, vous n'avez rien à craindre, mais pour les turcs, ce sont des temps difficiles. » Il affirme son attachement à la démocratie, évoque l'importance du pouvoir islamique, qui imprègne dangereusement les institutions étatiques. Il nous amène dans un bar, un repère de metalleux. Un groupe joue en live, avec du chant féminin. On ne s'entend plus vraiment parler, mais la musique est bonne, ça fait plaisir. On arrive sur Enjoy the silence, et on repartira sur Sad but true. Entre temps, quelques hymnes, notamment Aces high, Fear of the dark et la très bienvenue Wherever I may roam. Sur le chemin du retour, on passe par d'interminables quartiers commerçants totalement vides, des milliers de boutiques qui attendent le matin pour revivre. A l'auberge, on essaie de se coucher sans faire de bruit.


26 avril : Istanbul (Turquie)

La dernière journée du voyage : ce sera une journée paresseuse. Je me lève à 9h30, je crois que c'est le lever le plus tard de tout le périple. On prend notre temps pour partir vers 11h. On se ballade, en passant par une autre église reconvertie en mosquée. On fait le musée de la mosaïque et le musée des arts islamiques qui, sans surprise, échouent totalement à capter notre attention. On prend soin d'éviter le musée du tapis avant d'aller manger dans une nouvelle cantine. Ensuite, retour dans le parc traversé deux jours plus tôt, mais cette fois il ne pleut pas : c'est l'occasion de s’affaler dans l'herbe. Clément est très enthousiaste à l'idée de faire une sieste, et je me laisse tenter aussi. Pour le retour, on marche le long du Bosphore : la mer d'un coté, les murailles du palais de l'autre. C'est la dernière occasion de manger des pâtisseries turques, on jette notre dévolu sur une sorte de gâteau composé à 70% de pistaches qui nous faisait de l’œil depuis un moment. Le vendeur nous le vante comme étant un « viagra turc ». Je ne suis pas certain que ce soit exact, mais au moins c'est très bon sans être nutritionnellement révoltant. Le rabatteur d'un coiffeur nous saute dessus et essaie de toutes ses forces de nous persuader qu'on a besoin d'une bonne coupe. Il appelle son patron, nous montre le catalogue, s'insurge de l'apparence de nos cheveux. Il a l'air sincèrement peiné quand on s’enfuit.


27 avril : retour en France

Lever très matinal. Clément et moi nous séparons avant le lever du soleil : nous n'allons pas au même aéroport. J'attends la première rame de tram de la journée, et autour de moi les vendeurs de pâtisseries ambulants s'installent, la luminosité augmente doucement et les chats s'étirent.

Ce fut, je crois pouvoir le dire, un très bon voyage.

vendredi 19 mai 2017

Nous - Evgueni Zamiatine


Nous - Evgueni Zamiatine

Un classique de la dystopie. On ressent clairement l'influence qu'il a pu avoir sur Huxley et Orwell, mais aussi sur Silverberg ou Levin. Dans un futur fort lointain, l'humanité existe sous l'autorité de l’État Unitaire, un pouvoir on ne peut plus totalitaire. Les hommes vivent dans de gigantesques immeubles transparents, où ils peuvent observer les faits et gestes de leurs voisins. Faits et gestes qui sont sans surprise, puisque toutes les vies sont soumises à un emploi du temps unique, rationnel, inspiré du taylorisme. Les rideaux ne peuvent être tirés sur les parois transparentes que pendant les séances sexuelles, prévues et organisées scientifiquement.

Le narrateur est un bon citoyen. Son travail, c'est de construire l'Intégrale, un vaisseau qui doit répandre la sagesse de l’État Unitaire sur d'autres mondes. Sa petite vie bien organisée est pourtant toute chamboulée quand il rencontre l'amour. Il va apprendre les sentiments antiques, les joies du chaos, les plaisirs de la nature. Mais bien sur tout va foirer, et après un dialogue avec la figure d'autorité, il va être de force réintégré au grand tout. On le voit, c'est une trame on ne peut plus classique pour ce genre de littérature. Mais, bien que je n'en sois pas certain, c'est peut-être Zamiatine qui en est l'origine. Par exemple, dans Meccania, autre dystopie en avance sur son temps, datant celle-ci de 1918, soit deux ans avant Nous, on ne trouve absolument pas cette trame.

Mais on ne peut parler du roman de Zamiatine sans s'attarder sur son écriture (qui, si j'en crois mes modestes connaissances, me semble typiquement russe). Comme c'est précisé en préface, cette écriture est en totale opposition avec le monde qu'elle décrit. Ce monde est froid, rationnel, paisible, totalitaire, et à l'inverse cette écriture est éclatée, furieuse, fragmentaire, passionnée. J'ai lu Nous d'une seule traite. La plume de Zamiatine est d'une habilité époustouflante (et sans doute la traduction aussi). L'esprit enflammé et confus du narrateur est hypnotique, on croirait lire un poème en prose. D'un point de vue purement littéraire, pour qui s'attache à la beauté qu'il est possible de créer avec des assemblages de mots, Nous est juste brillant. Le style change radicalement pour les deux dernières pages, quand l'esprit du narrateur est devenu à l'image de sa société. Du coup, l'écriture n'est pas juste belle pour le plaisir de la beauté : elle sert à exprimer la tension d'un personnage, tension qui existe en réaction à une société aliénante. Or, dans les deux dernière pages, on ressent la disparition totale de cette tension qui, malgré les souffrances qu'elle cause, est aussi un souffle vital.

Par contre, aussi habile que soit cette écriture, elle a l’inconvénient de nuire à la clarté du récit. Si j'étais absolument happé par ma lecture, il m'arrivait souvent de ne pas comprendre la moitié des évènements, surtout vers la fin. Ce qui est un peu frustrant. Cela n’empêche pas le roman de Zamiatine de briller par sa qualité. Il exprime particulièrement bien cette éternelle opposition entre le chaos inné et vital de l'homme, et la recherche d'organisation et de contrôle sans laquelle une société ne peut exister. Zamiatine explore la tentation de nier ce chaos, la tentation paradoxale d'espérer une libération par le renoncement à la liberté.

233 pages, 1920, actes sud

mercredi 17 mai 2017

Metro 2034 - Dmitry Glukhovsky

Metro 2034 - Dmitry Glukhovsky

Si Metro 2033 m'avait enthousiasmé, sa suite est loin d'avoir eu le même effet. Comme l'indique le titre, on est environ une année après le premier roman. Dans une station un peu paumée du métro, des phénomènes étranges commencent à se produire : des gens disparaissent, meurent, une station ne répond plus. Hunter, laissé pour mort dans le roman précédent, prend la situation en main avec quelques compagnons. Il semblerait qu'une épidémie mortelle menace le métro, et le compte à rebours est lancé pour éviter la contamination.

Dans Metro 2033, le personnage principal, c'était le métro. Toutes les errances d'Artyom, toutes ses rencontres, permettaient au lecteur de se faire petit à petit une image de ce vibrant monde souterrain. Le métro prenait vie au fur et à mesure qu'Artyom l'explorait, parlait avec les gens rencontrés par hasard et échappait à la mort. L'intrigue globale, si elle servait de fil conducteur et offrait un final plutôt réussi, était une invitation au voyage, une quête initiatique. Mais dans Metro 2034, il n'y a plus grand chose à découvrir, et Glukhovsky ne s’embête pas à créer des terrains inconnus. A part le début qui se passe dans une nouvelle station, la plus grande partie de l'intrigue se déroule dans des endroits déjà connus du lecteur du précédent roman. C'est d'autant plus gênant que Glukhovsky se sent obligé de tout réexpliquer pour les nouveaux venus. On pourrait supposer que si l'accent n'est pas cette fois mis sur l'exploration du métro, c'est que l'auteur s'est concentré sur l'histoire. Là aussi, déception. Il ne se passe pas grand chose, il n'y a guère d'enjeux. Tuer les gens contaminés ou trouver une cure, c'est tout. En plus, c'est encore plus bavard qu'avant, je me suis souvent senti obligé de lire une ligne sur deux pour ne pas m'ennuyer.

Le truc, c'est que Glukhovsky a décidé d'écrire un roman intime et de se concentrer sur quelques personnages. Hunter, mélange entre un ours sauvage et un sous-marin nucléaire, est un cliché ambulant. Fort, viril, sans peur, courageux, violent, indépendant, torturé... Mouais. Son compagnon, Homère, est un peu plus intéressant. Il est vieux et n'a qu'une ambition : écrire un roman. S'il se lance à l'aventure, c'est pour trouver l'inspiration. Dommage que ses interminables doutes et monologues ne soient guère passionnants. Artyom est de retour, aussi. On se demande bien pourquoi, car vu qu'il n'y a aucun rapport avec ses aventures précédentes, il se contente de jouer un rôle secondaire que n'importe qui d'autre aurait pu remplir. Jusque là, rien de génial, mais rien non plus de vraiment horrible. Le véritable problème, c'est Sacha, une jeune fille de 17 ans. Quand on lit de la SF des années 50 ou 60, on n'est guère surpris par le sexisme ambiant. On ne s'en réjouit pas, mais bon, c'est l'époque, alors on se concentre sur autre chose. Mais là, ce roman a été publié en 2009, et Sacha est tout simplement insupportable. Dans Metro 2033, il n'avait aucun personnage féminin, et il faut croire que ça valait mieux. Sacha n'existe qu'en tant que femme. Les hommes ont des personnalités, des ambitions, des particularités, et Sacha, elle, est juste une représentante de son sexe. C'est à dire qu'elle sert de princesse en détresse (plusieurs fois) et d’intérêt amoureux (à plusieurs personnages masculins). Elle est définie par son innocence, sa compassion et sa beauté. Elle est un peu crasseuse, mais heureusement les hommes lui apprennent à se faire jolie. Comme c'est une faible femme, elle ressent le besoin pressant de s'accrocher à un homme fort pour qu'il la protège. Quand elle se fait rejeter, et bien cette conne va à la surface se suicider lentement en attendant que son homme vienne la chercher. Et tout ça c'est, je cite, dans la « nature féminine ». Qu'est-ce que cette nature ? Un instinct qui ordonne « de trouver un tronc puissant auquel s'accrocher » car, « laissée à elle-même, elle était condamnée à toujours ramper au ras du sol. » Ah oui, quand même. Heureusement, les femmes ont quelques dons, puisqu'elles maitrisent « d'instinct l'art de diriger un homme amoureux ».

Bon, même si on passe sur le sexisme, le fait est que les personnages et leurs interactions, qui constituent le cœur du roman, sont plus que passables, voir absolument médiocres. Sérieusement, certains dialogues sont ridicules. Si Dmitry Glukhovsky excellait à captiver le lecteur quand il s'agissait de lui faire explorer les couloirs sombres et dangereux du métro, avec leur faune humaine ou non, il échoue totalement quand il se concentre sur le développement de personnalités et de relations humaines.

410 pages, 2009, l'atalante

lundi 15 mai 2017

Metro 2033 - Dmitry Glukhovsky


Metro 2033 - Dmitry Glukhovsky

J'ai déjà eu l'occasion de faire connaissance avec l'univers de Metro 2033 à travers le jeu vidéo du même nom, il y a cinq ou six ans. Quand à Dmitry Glukhovsky, je le connais grâce à l'excellent Futu.re et au passable Sumerki. Passons rapidement sur le contexte, qui a l'avantage d’être extrêmement aisé à cerner d'un coup d’œil : dans un futur post-apocalyptique indéterminé (on n'en connait la date que par le titre), Moscou est tombé sous on ne sait trop quelles bombes sales. N'y vivent plus que des hordes de créatures dangereuses. Les seuls survivants, quelques dizaines de milliers d'humains, se terrent depuis vingt ans dans les galeries et les stations du métro. Ils n'y sont pas seuls : outre une infinité de rats, on y trouve des formes de vie moins classiques. Et des phénomènes inexplicables en pagaille.

Ne connaissant que ce monde là, le jeune Artyom va devoir traverser le métro et ses dangers pour tenir une promesse, mais aussi pour chercher de l'aide. En effet, une nouvelle menace surgit aux frontières de sa petite station tranquille. Évoquons tout de suite le plus gros défaut de Metro 2033 : c'est assez bavard. Si les 850 pages se lisent rapidement grâce au style sobre et efficace de Glukhovsky, on a l'impression qu'il y en a trop. Trop de répétitions, de séquences de rêve à l’intérêt douteux, de réflexions et conversations qui se veulent élevées en n'y parvenant qu'à moitié... Autre chose, les aventures d'Artyom sont ponctuées d'un nombre de deus ex machina un peu trop élevé à mon goût. Le schéma se répète régulièrement : Artyom est bien dans la merde, et paf, un personnage arrive pour lui sauver la mise. L'auteur tente d'expliquer ces sauvetages dans la pirouette finale du récit, mais bon, on a l'impression qu'il se cherche un peu des excuses.

Mais dans l'ensemble, Metro 2033 me semble totalement mériter son succès. Le talent de page turner de Glukhovsky est certain, mais il captive par une véritable créativité. Le monde qu'il construit par sa plume est un microcosme intense et crédible, une reproduction en miniature de toutes les errances idéologiques des hommes. On y trouve de tout : des capitalistes, des communistes, des nazis, des marxistes, des chrétiens, des satanistes, des gangsters, des clochards, des intellectuels, des militaires, des sages solitaires... Tout ce petit monde interagit de façon organique, se tape dessus en fonction des intérêts et des croyances de chacun. Artyom est jeté au milieu de ce bazar comme un candide, il n'a pas d'expérience et ne manque pas de commettre de multiples bourdes (j'ai bien rigolé quand il demande aux trotskistes si c'est le cadavre de Staline qui est exposé au mausolée du Kremlin). Au fil de son expérience, il devient septique. Si les tentatives de Glukhovsky pour lui donner de la profondeur psychologique sont un peu bancales, et que le personnage n'est du coup pas toujours très intéressant, on apprécie cette volonté de le confronter à tout une gamme d'idéologies et de personnalités.

Metro 2033 est également un habile mélange de science-fiction et de fantastique. On sent très fortement planer l'ombre de Stalker. Comme dans le roman des frères Strougatski, les multiples événements surnaturels ne sont guère explicables, aspect risqué que Glukhovsky arrive à gérer étonnamment bien. Le danger, c'était que ces obstacles surnaturels, qui se dressent soudainement pour ensuite s'évanouir mystérieusement, n’apparaissent que comme une façon artificielle de créer de la tension et du danger sans que l'auteur n'ait à s’embêter à donner d'explications. Au contraire, l’atmosphère pesante du métro fonctionne à merveille : on a juste l'impression d’être plongé dans un monde où les règles ont changé. Le flou total concernant les causes précises des destructions aide beaucoup : qui sait quelles armes étranges ces fous d'hommes ont bien pu inventer et utiliser ? Est-ce que ce sont les radiations ? Des armes chimiques ? Ou alors de véritables fissures vers le royaume des morts ?

Pour tenter d'expliquer ces mystères, et pour se désennuyer dans les tunnels sombres, les habitants du métro passent beaucoup de temps à se raconter des histoires. C'est une autre grande qualité du roman : cet accent mis sur la narration orale, la fascination exercée par un récit bien conté au coin du feu. Ainsi courent les théories les plus folles sur le métro et ses secrets. Lesquelles ne sont que pure fiction ? Lesquelles ont un accent de vérité ? Je pense notamment à cet extrait d'une sorte de livre d'histoire qui réécrit le passé de la Russie, que j'ai beaucoup aimé : Lénine aurait fait un pacte avec des démons, et l'étoile rouge ne serait qu'un pentagramme ! Alors, fantasme d'un pseudo-historien s'ennuyant dans l’atmosphère tendue d'une station ou clé capitale pour comprendre les mystères du métro ?

Avec un premier roman pareil, Dmitry Glukhovsky impressionne. S'il a pu renouveler voir dépasser ce coup de maitre avec Futu.re, j'espère qu'il aura l'occasion de produire encore quelques livres de cette trempe.

850 pages, 2002/2005, le livre de poche