vendredi 22 septembre 2017

Syzygy (Le crépuscule des mondes 2) - Michael G. Coney


Syzygy (Le crépuscule des mondes 2) - Michael G. Coney

Il est frappant de constater à quel point Syzygy (1973) est quasiment le même roman que Rax (1975). Voyons les points communs. Dans une petite ville côtière, sur une distante planète colonisée par les humains, la vie suit tranquillement son cours. Mais cette banalité est rapidement perturbée par un événement mystérieux spécifique à cette planète, un événement d'échelle considérable qui fait comprendre aux humains qu'ils ne connaissent pas grand chose de leur environnement. Et qu'ils sont bien fragiles. Puis le ton devient progressivement plus sombre, la société se disloque et les hommes se retournent les uns contre les autres.

Dans Syzygy, l’événement est question, c'est la grande marée liée à la conjonction des 6 lunes de la planète, marée arrivant tout les 50 ans environ. La dernière fois, les villages côtiers ont été le théâtre de violences inexplicables. Cette fois, les villages sont devenues des villes, et des psychologues sont sur place pour enquêter. Les océans de la planète recèlent bien des secrets, et le plancton, pendant les grandes marrées, se retrouve doté de quelques propriétés intéressantes. Petit à petit, les humains se retrouvent à percevoir les pensées d’autrui, à ressentir leurs émotions, à mêler leurs esprits l'un à l'autre. Et, bien entendu, la plupart des gens ne sont pas assez futés pour gérer la situation. Un petit groupe de personnalités plus tranchées se retrouve à essayer de s'en sortir dans un village qui perd la tête, chacun se laissant emporter par les torrents de haine et de pulsions diverses. L'action télépathique du plancton n'est qu'un prétexte : ce qui est le sujet, c'est l'instinct grégaire de l'humanité, la tendance à suivre aveuglément les mouvements de groupe, à chercher des bouc-émissaires plutôt que d'agir rationnellement. Ceci aussi bien à l'échelle d'un village, qui se livre à une chasse aux sorcière, que d'un gouvernement, qui choisit à des fins électorales de régler de problème par la force brute, en intoxiquant les océans plutôt qu'en évacuant. Le thème est classique, mais habilement mis en scène. Et, comme dans Rax, la solution vient d'une nature qui est naturellement équilibrée. Le problème vient de l'homme, qui croit pouvoir s'exclure de cet équilibre.

Ce n'est pas parfait pour autant. L'intrigue intimiste, du narrateur ayant perdu sa fiancé et flirtant avec la sœur de celle-ci, n'est guère transcendante. Et heureusement que les femmes sont là pour faire le ménage, car « Tu sais ce que devient une maison quand un homme vit seul. » Mouais. Si je me permet de mentionner ce détail, c'est qu'il revient revient quand même plusieurs fois, ce qui est en soi un exploit. Et si Rax m'avaient gentiment ennuyé au début et se rattrapait avec une fin excellente, là, c'est beaucoup plus stable : plutôt pas mal du début à la fin. La SF est une littérature qui voit loin et large, et il est plaisant de tomber sur ce genre de variante à petite échelle : on se sort jamais d'un village d'environ 500 habitants. De la SF qui voit loin en restant d'une sobriété peu fréquente.

1973, Bragelonne

mercredi 20 septembre 2017

Rax (Le crépuscule des mondes 1) - Michael G. Coney


Rax (Le crépuscule des mondes 1) - Michael G. Coney

Sur une lointaine colonie humaine, la guerre gronde, à l'horizon. Le jeune Pastour ne s'en soucie guère. Ses parents l’emmènent en vacance sur une petite ville côtière, comme chaque année, et il va retrouver la fille qui titille ses hormones toutes fraiches. Mais la guerre se rapproche, et la vie quotidienne se transforme lentement mais inévitablement.

L'écriture de Michael Coney est d'un classicisme parfois frustrant, mais efficace. Par contre il y a une maladresse qui brise l'immersion. Ce monde lointain étant redouté pour le froid mortel de ses nuits, ses habitants utilisent le verbe congeler et ses diverses variantes comme un juron. L'auteur, très fier de sa trouvaille, la place toutes les dix lignes, ou presque. C'est comme si les personnages parlaient en disant en permanence putain ou salaud. On s'en lasse vite. Sinon, on se laisse aisément prendre dans ce qui est en bonne partie une "simple" histoire d'adolescence. Le narrateur s'engueule avec des parents qui ne le comprennent pas, il se cherche une place parmi ses pairs et dans la société en général, il apprend les mystères de l'amour avec la jeune... Prunelles-d'or. Vraiment ? Pourquoi pas Joli-cœur, ou Rose-printanière ? La principale caractéristique des jeunes filles semble d’ailleurs être qu'elles veulent que le narrateur leur dise qu'elles sont jolies. Ce n'est pas toujours très subtil, notamment quand le narrateur dit des choses comme « Oh la la, je prends conscience de moi-même en tant qu'individu, mais comment trouver ma place dans ce monde ? » Et je n'exagère quasiment pas.

Bref, j'ai eu envie de stopper ma lecture à mi-chemin, mais je me suis laissé emporter par le rythme et l'univers. Et j'ai bien fait, vraiment. Vers la fin, tout change. Brutale rentrée dans le monde adulte. Le ton devient terriblement sombre, et tout ce qui avait été construit dans la majeure partie du roman est balayé, ou presque. Pour Pastour, c'est la perte totale de foi dans le monde des grands, dans la société hiérarchique. Puis, dans les dernières lignes, une touche d'espoir est délicatement ramenée. Le salut ne vient pas de l'homme et de ses institutions, mais de ce qui n'est pas humain.

1975, Bragelonne

lundi 18 septembre 2017

Erewhon - Samuel Butler


Erewhon - Samuel Butler

Un roman plus ou moins utopique qui prend la forme d'une satire de la société victorienne. Parlons tout de suite des problèmes. Comme souvent dans ce genre de littérature, c'est hautement descriptif. Butler passe la plupart de son temps à décrire en détail les habitudes et croyances des Erewhonien. Pour ce qui est d'une narration classique, c'est le strict minimum. Le narrateur arrive en Nouvelle-Zélande, part à l'aventure derrière des montagnes inconnues, tombe sur Erewhon, se dépatouille en tant qu'invité/prisonnier, se trouve une copine et s'enfuit. Ensuite, le roman accuse un peu son age. C'est aride, très aride, d'autant plus qu'on est loin de l’Angleterre victorienne : j'ai souvent eu l'impression de ne pas pouvoir tout comprendre faute d’être suffisamment familier avec la société contemporaine de Butler. Du coup, j'avoue avoir sauté beaucoup de pages. C'est le genre de livre que j'aurais sans doute dû lire en français : j'aurais pu aller beaucoup plus vite et peut-être m'ennuyer moins. Ou peut-être pas.

Butler ne manque cependant pas d'idées, ni d'humour. Les Erewhoniens traitent le crime comme la maladie, et la maladie comme le crime. Un homme atteint de grippe sera jugé et condamné, alors qu'un homme volant de fortes sommes se verra entouré de la compassion de ses proches et pris en charge par un praticien chargé de guérir les mauvaises tendances de son esprit. Une inversion totale par rapport à la société de Butler, inversion qui met en avant les failles des deux systèmes. Le narrateur est outré quand il entent le juge dire au grippé condamné quelque chose comme : « Tu n'avais qu'à naitre de parents plus sains ! », mais il oublie que les criminels victoriens sont, eux aussi, souvent punis pour être mal nés. Le narrateur juge les Erewhoniens trop modelés par leur société défaillante de voir ce qu'il considère comme la vérité, oubliant que sa vérité n'est pas moins arbitraire. Il constate qu'à Erewhon comme chez lui l'hypocrisie est partout présente, des systèmes de croyances différents voire opposés pouvant cohabiter sans souci. Hypocrisie particulièrement présente dans le monde religieux :
Their priests try to make us believe that they know more about the unseen than those whose eyes are still blinded by the seen, can ever know - forgetting that while to deny the existence of a unseen kingdom is bad, to pretend that we know more about it than its bare existence is no better.
 Les prêtres d'Erewhon ne manquent pas non plus de préceptes d'une rare profondeur spirituelle :
Thus they hold it strictly forbidden for a man to go without common air in his lungs for more than a very few minutes; and if by any chance he gets into the water, the air-god is very angry, and will not suffer it; no matter whether the man got into the water by accident or on purpose, whether through the attempt to save a child or through presumptuous contempt of the air-god, the air-god will kill him, unless he keeps his head high enough out of the water, and thus gives the air-god his due.
Si les prêtres d'Erewhon n'ont rien à envier aux prêtres anglais, les professeurs d'université non plus :
 “It is not our business,” he said, “to help students to think for themselves. Surely this is the very last thing which one who wishes them well should encourage them to do. Our duty is to ensure that they shall think as we do, or at any rate, as we hold it expedient to say we do.”
Les traits d'esprit de Butler parviennent donc à donner envie de se frayer une chemin dans l'aridité de son récit. Et il faut mentionner un élément particulièrement précurseur : le rapport à la technique. Les Erewhoniens ont banni toutes les machines de leur société par crainte que celles-ci ne se développent de façon trop envahissante. Ils craignent que les machines ne supplantent rapidement la race humaine. Butler parvient à cette conclusion en appliquant le darwinisme aux machines. Celles-ci connaissent une évolution d'une vitesse tellement fulgurante qu'elles laisseront loin derrière elles les créatures de chair. En prenant l'exemple d'un homme conduisant une voiture, Butler envisage l'avenir avec une clairvoyance frappante. Il conclut que, logiquement, la machine qu'est la voiture se verra pourvue des sens de l’homme : la vue, pour savoir où aller, et la voix, pour communiquer avec les autres véhicules. Ce qu'envisage Butler, c'est tout simplement les véhicules autonomes, qui perçoivent les routes et le trafic par leurs propres « sens ». Pas mal comme anticipation, pas mal.

260 pages, 1872, penguin books

jeudi 14 septembre 2017

Les chants de la Terre lointaine - Arthur C. Clarke


Les chants de la Terre lointaine - Arthur C. Clarke

Un matin comme un autre, l'humanité découvre que le soleil est décidé à se transformer en nova plus rapidement que prévu, dans un peu plus d'un millénaire. Du coup, beaucoup d’efforts sont faits pour répandre l'espèce dans les étoiles. Quelques vaisseaux ensemenceurs sont envoyés sur des planètes potentiellement habitables. Ils contiennent des embryons congelés qui devront être élevés par des systèmes automatiques, ou juste du matériel ADN pour créer des humains à partir de matières premières. Sur Thalassa, la planète représentée en couverture, l'expérience a été un succès. La Terre est consumée, mais environ sept siècles après l’arrivée de leur arche, les thalassans vivent dans un petit paradis. Sur la planète-océan, il n'y que peu de terres, donc peu de population, donc peu de problèmes. Et voilà que tout d'un coup débarque un visiteur inattendu. Juste avant que la Terre ne soit dévorée par son étoile, les derniers terriens ont découvert la technologie permettant des vols habités. Un vaisseau a pu être terminé à la dernière minute, et le voilà qui arrive, venant chercher sur Thalassa de la glace pour son bouclier à particules, avant de reprendre sa route.

Et il ne se passe pas grand chose d'autre. Si Clarke a généralement un ton calme et paisible, là, c'est vraiment extrême. Sur Thalassa, tout va bien. Pas de guerre, pas de religion, pas de dangers, et de l'amour libre à profusion. Mais comment faire un roman sans tension ? Clarke inclut bien quelques petits rebondissements. Par exemple, quelques ex-terriens veulent tellement rester sur Thalassa qu'ils envisagent de saboter leur vaisseau. Du quoi créer du conflit, de la violence ? Non. Les coupables sont démasqués, et leur châtiment est de... rester sur Thalassa. Là, l'optimisme maladif de Clake va un peu loin. Un capitaine de vaisseau, qui a la responsabilité d'un million de vies (la majorité en cryostase), récompenser ainsi la mutinerie ? Peu crédible. Dans le même genre, Clarke relègue comme c'est son habitude la religion dans les poubelles du passé, et part du principe que toute société un minimum scientifique devient naturellement rationnelle. Ainsi les terriens sont athées, et les thalassans ont oublié jusqu'au concept de divinité. C'est l'occasion d'au moins une jolie phrase : « Moïse Kaldor avait toujours adoré la montagne ; il s'y sentait plus près de Dieu, dont il regrettait encore parfois la non-existence. » Clarke soulève la question inintéressante de l'héritage à laisser aux colonies. Si Thalassa est un petit paradis, ce serait, selon Clarke, parce que leur culture a été soigneusement préparée et censurée. Ainsi, aucune œuvre de fiction qui leur mettrait dans la tête des idées comme la religion ou la guerre. Pas de Dostoïevski pour eux, pas de Milton, pas de Saint Augustin. C'est un peu simpliste, mais une autre interprétation, que je préfère, est possible. Enterrer une société sous l'infinité des créations du passé, c'est l'étouffer. Mieux vaut peut-être lui fournir simplement quelques bases, et lui laisser de l'espace pour respirer et s’épanouir.

Sinon, entre deux flashbacks concernant la Terre, les divers personnages se baladent, se font des câlins, s’interrogent sur leur place dans l'univers, traversent des chagrins d'amour et examinent de grosses langoustes intelligentes. Vraiment, c'est paisible, d'une tranquillité un peu soporifique. Après tout, Thalassa est une utopie. Et si Les chants de la Terre lointaine se laisse lire grâce à l'écriture limpide de Clake et à quelques bonnes idées, on n'a jamais l’impression de dépasser le statut de petit roman sympathique.

343 pages, 1986, milady

mardi 12 septembre 2017

La cité et les astres - Arthur C. Clarke


La cité et les astres - Arthur C. Clarke

Dans pas moins d'un milliard d'années, les derniers humains vivent dans une unique cité technologiste. Une utopie qui leur accorde la satisfaction instantanée de tous leurs besoins physiques, mais une utopie figée. Les enfants ne naissent plus, toute possibilité de changement a disparu, et il est impossible à quiconque de quitter la cité mère qu'est Diaspar. Les humains vivent des milliers d'années, puis replongent dans le grand tout de l'éternité électronique pour quelques dizaines de millénaires, et renaissent ensuite au monde en récupérant la mémoire de leurs vies passées. Mais voilà qu'apparait un jour Alvin, un être neuf, original, qui vit sa première incarnation. Contrairement à ses compatriotes, il ressent l'appel de l'inconnu et se lance dans une quête initiatique à la structure tout ce qu'il y a de plus classique. Appel de l'aventure, aide du mentor, découverte d'un nouveau monde, rencontre avec la mort, appropriation d'un objet aux propriétés curatives, chemin du retour et changement appliqué au monde du début.

Cette structure d'une efficacité éternelle fonctionne toujours aussi bien quand elle est utilisée par un auteur de talent. Le principal problème du roman, c'est ce que découvre Alvin en dehors de Diaspar : une communauté d'humains télépathes, à la fois technologistes et vivant en harmonie avec la nature. Dans la ville qu'est Diaspar, la stagnation de l'humanité sur une échelle de temps colossale (un milliard d'années) fait sens : la cité a été créé dans ce but, et une science d'une invraisemblable puissance s'emploie à maintenir le statu quo. Mais les gens vivant hors de Diaspar n'ont pas de telles barrières. Comment, au fil des millions d'années, n'ont-ils pas eu envie de reconquérir le désert qui recouvre la Terre ? D'aller toujours plus loin, explorer derrières les montagnes, puis derrière les étoiles ? C'est une faille logique assez problématique.

Mais à part ça, La cité et les astres reste de l'excellente SF qui voit loin et large. On ressent à accompagner Alvin le véritable souffle de la découverte. Son objectif est tout simplement de découvrir autrui, de découvrir d'autres formes d'intelligence, humaines ou non. Et son voyage l'amène à explorer un univers où l'homme n'est que peu de choses. Un univers qui autrefois débordait de vie, mais qui n'est plus que l'ombre de lui-même. On pense inévitablement à la Culture de Iain Banks, sur qui Clarke a du avoir beaucoup d'influence, pour deux raisons. Cette vision d'un futur envisageant l'économie de l'abondance, un futur où la matière est maitrisée, et l'homme n'a plus guère à lutter pour vivre. Mais aussi cette idée d'une inévitable évolution vers d'autres formes de vie supérieures, intangibles, évolution appelée chez Banks Sublimation. Clarke est encore une fois d'un optimisme presque naïf. Il n'y a jamais vraiment de danger, de tension, sinon celle de la soif de connaissance. Quand un personnage s'exclame « nous sommes en temps de crise », on sourit, tant cette crise est légère et inoffensive. On sourit aussi quand Clarke parle d'amour, tant le sujet, littérairement du moins, n'est pas son point fort. Mais dans l'ensemble, cette SF paisible et optimiste, se reposant sur la curiosité envers l'immensité du temps et de l'espace, est un plaisir délicat.

348 pages, 1956, Folio SF

samedi 9 septembre 2017

The fountains of paradise - Arthur C. Clarke


The fountains of paradise - Arthur C. Clarke

Sous ce titre poétique se cache un type de SF bien particulier : le fantasme d'ingénieur. Gigantesques machines, vaisseaux colossaux, ce genre de choses. Ici, l'artéfact en question, c'est un ascenseur spatial de quelques dizaines de milliers de kilomètres de hauteur. Ou de longueur, selon comment on voit la chose. Si aujourd'hui le concept est relativement médiatisé, il était à l'époque d'écriture du roman plus obscur, je crois. Clarke place ce projet dans un Sri Lanka semi-fictionnel : il prend ce qui lui plait de la réalité tout en modifiant les choses pour rendre son récit crédible. Alors, comment parvient-il à intéresser (ou non) le lecteur à son prodige d'ingénierie ?

Clarke prend son temps, ce qui est à la fois plaisant et troublant. Il consacre ainsi plusieurs chapitres à un ancien roi local, habitant non loin de la montagne sacrée qui deviendra la base (ou se sommet, encore un fois, question de point de vue) de l'ascenseur spatial. Pourquoi pas, c'est plutôt bien écrit, mais le rapport avec l'intrigue principale est plutôt ténu. On a surtout l'impression que Clarke aime beaucoup le Sri Lanka (il y a vécu) et que du coup il a envie de se faire plaisir en faisant un peu de fiction historique. Il consacre aussi quelques chapitres à un thème bien plus classique : le premier contact. Ces parties sont très réussies. L'humanité est simplement contactée par une sonde exploratrice, qui passe tranquillement de système solaire en système solaire pour envoyer à ses créateurs toutes les infos sur les formes de vie qu'elle y découvre. Les extraits de ses discussions avec l'humanité sont peut-être les meilleurs passages du roman. La sonde s'emploie tranquillement à démolir les superstitions humaines avec une adorable et absolue rationalité. Clake, un peu naïvement, sous-entent que la bonne parole de la sonde suffit à détourner la majorité de l'humanité des religions. Voici le message d'adieu de la sonde :
Starholme informed me 456 years ago that the origin of the universe has been discovered but that I do not have the appropriate circuits to comprehend it. You must communicate direct for further information. I am now switching to cruise mode and must break contact. Goodbye.
Mais encore une fois ce n'est qu'une sous-intrigue, qui n'a d'impact que dans l'épilogue, qui d'ailleurs suggère beaucoup de choses qui donnent envie d'en savoir plus.

Mais la majorité du roman, c'est la construction de l’ascenseur spatial. La première partie est la plus intéressante : il s'agit pour Morgan, l'ingénieur qui porte le projet, de convaincre le monde de son importance. Préparer les esprits est nettement plus intéressant que préparer la construction elle-même. Des moines bouddhistes habitent au sommet de la montagne sacrée qui, pas de bol, est l'unique site possible. Cet aspect du récit est très bien amené : la tension entre une spiritualité traditionnelle hors du temps et la pression d'un projet potentiellement destructeur comme salvateur (Clarke, sans surprise, soutien cette dernière hypothèse). Mais ensuite, le roman se termine sur une longue scène de catastrophe le long d'un ascenseur spatial presque terminé. Ce n'est pas vraiment mauvais, mais c'est forcément beaucoup moins intéressant que le reste, beaucoup moins porteur d'idées. Et l'épilogue vient ensuite nous rappeler que si The fountains of paradise est un roman fort solide, Clarke aurai pu choisir de passer un peu moins de temps sur son fantasme d'ingénieur pour explorer des thèmes plus vastes.

234 pages, 1979, Pan

mercredi 6 septembre 2017

Libération - Sándor Márai


Libération - Sándor Márai

Un roman écrit dans le crépuscule de la seconde guerre mondiale, quand les ruines de Budapest fumaient encore. Le personnage principal, Elizabeth, sert essentiellement à percevoir l'état étrange de la ville et les événements qui se précipitent autour d'elle. Libération me semble avant tout être un roman sur Budapest, et plus précisément un roman sur une période unique dans l'histoire de la ville : l'attente de la libération, au milieu des bombardements, des violences militaires et des combats de rue. Ce que vit Budapest dans ces pages, on peut le transposer sans difficulté à d'autres villes.

Sándor Márai cultive avec son style l'art de la répétition. Il lui arrive souvent de tourner longuement autour de la même idée, de l'examiner sous différents angles, avec insistance, quitte à employer les mêmes mots, presque les les mêmes phrases. Globalement, ça fonctionne : le portrait de Budapest est saisissant. La ville est comme figée dans l'attente, les hommes sont fatigués de faire preuve de compassion. Les sans abri cherchent désespérément un refuge dans un environnement où la venue soudaine et inattendue de la mort fait désormais partie de la normalité la plus banale. Entre deux bombardements, entre deux rafles, on va au restaurant manger tiède, on va au au théâtre voir un spectacle bancal.

Mais le moment critique arrive, les russes sont aux portes de la ville, et il devient nécessaire de se terrer de longues semaines dans les caves. Cette cohabitation forcée se passe étonnamment bien, jusqu'à ce qu'arrivent les derniers oppresseurs, qui dans les derniers moments de la guerre trouvent encore la motivation de traquer et d’exécuter les boucs émissaires, de jouir d'une autorité cruelle et sanguinaire. Et les hommes, maintenant que tout est quasiment fini, trouvent seulement maintenant l'énergie de s'indigner.

Les russes arrivent, et les libérateurs, entre hommes simples et soldats déshumanisés, font ce que les circonstances les invitent à faire : ils violent. Elizabeth, souffrant à moitié du syndrome de Stockholm, ne vit pas la libération qu'elle espérait. Je suis tenté d'écrire « comme Sándor Márai », mais je ne suis pas certain qu'il ait beaucoup espéré.

223 pages, 1945, Albin Michel

lundi 4 septembre 2017

Frontière barbare - Serge Brussolo


Frontière barbare - Serge Brussolo

Un roman d'un auteur prolifique, et j'ai l’impression que cette habitude d'une production littéraire très quantitative se ressent dans son écriture. C'est à dire que tout s'enchaine à grande vitesse, les idées se succèdent les unes après les autres à un rythme effréné sans que l'auteur ne prenne le temps de s'attarder sur la structure générale. David Sarella est exovétérinaire : il s'occupe de pacifier les diverses races aliens qui aiment passer leur temps à s'entretuer. La scène d'introduction se charge de contextualiser cette étrange activité en prenant pour cadre un champ de bataille où les belligérants emploient des créatures vivantes comme armes (voir la couverture). David est ensuite expédié sur une lointaine planète où le même type de problème se répète : des civilisations entières s'y entretuent par tradition. On a rapidement l'impression que l'histoire et sa toile de fond manquent de fondations solides, mais le plaisir de lecture est bien réel, tant Brussolo jongle habillement avec tout un tas d'idées amusantes, intrigantes et souvent intelligentes.

La femme de David, suite à des expériences effectuées sur ses parents, possède des gênes d'origine alien, d'où ses pulsions morbides et son goût du sang. Et encore une fois, très bonne idée de l'auteur : à cause des phéromones exotiques qu'elle émet, cette femme est une drogue, au sens propre du terme. Du coup, quand elle meurt, David est en manque. Il se lance donc dans une aventure abracadabrante à l'autre bout de la galaxie (ou presque) pour la cloner grâce à une étrange divinité. A moins que cette prétendue déesse ne soit qu'un artéfact abandonné par une antique civilisation. Ou encore tout autre chose... Ce clonage n'est pas anodin, car David ne peut recréer sa femme que telle qu'elle subsiste dans son esprit : idéalisée, partiellement transformée et à moitié oubliée.

Je suis un peu gêné en écrivant à propos de Frontière barbare tant le roman de Brussolo me laisse une impression mitigée. D'un coté, c'est clairement de la SF intelligente, qui déborde d'idées fines comme extravagantes et qui se lit avec une aisance remarquable. Mais en même temps on ressent un clair manque de cadre, de principe directeur. L'auteur semble suivre le fil de son imagination débordante en se souvenant occasionnellement qu'il convient de lier un minimum le tout. Je me demande ce que Frontière barbare aurait pu donner avec une armature plus solide, plus carrée.

430 pages, 2013, Folio SF

samedi 2 septembre 2017

La pitié dangereuse - Stefan Zweig


La pitié dangereuse - Stefan Zweig

Dans une ville de province, un jeune officier se met soudain à fréquenter le château d'une famille riche. Là, il fait connaissance d’Edith, une jeune femme de 17 ans. Mais Edith a les jambes paralysées, et le narrateur l'ignore : il commet une gaffe en l'invitant à danser et la plonge en larmes. Suite à cette gaffe, il se prend de pitié pour Edith, et elle se prendra d'amour pour lui, amour sans espoir.

Ce qui impressionne, c'est à quel point Zweig parvient à imprégner tout son roman du thème qui lui donne son titre. La pitié du narrateur et ses conséquences désastreuses est la plus évidente, certes. Mais la majorité des personnages se comportent de la même façon, à des échelles variées. Il laissent leur pitié influer de façon considérable leur existence, le plus souvent en encourageant les illusions d'autrui. Et plus dure sera la chute. La fluidité et l'intelligence de l'écriture de Zweig ne sont plus une surprise, mais l'évocation de l'ennuyeuse vie de caserne du narrateur est particulièrement marquante, d'autant plus que c'est cette vie qui explique sa fascination pour le cadre raffiné, aisé et féminin qu'il trouve chez Edith et son père. Pourtant, Zweig est plus habitué des histoires coutres, et on a parfois l'impression que dans La pitié dangereuse les choses s'étirent un peu trop. On se surprend à se lasser des faiblesses du narrateur, du chantage au suicide de cette peste d'Edith, et de voir venir de très, très loin, l’inévitable fin dramatique. Rien cependant qui puisse empêcher de s'embarquer avec Zweig dans cette brillante analyse du sentiment qu'est la pitié. Et les dernières pages offrent un changement de ton rafraîchissant, quand le narrateur, après avoir connu la Grande Guerre et ses horreurs, se retrouve porteur d'une nouvelle et triste maturité.

348 pages, 1939, Grasset

jeudi 31 août 2017

Malevil - Robert Merle


Malevil - Robert Merle

Du post-apocalyptique écrit par un auteur à la bibliographie très variée. Pendant les soixante premières pages, j'avais quelques doutes. Le narrateur, Emmanuel, s'attarde longuement sur son enfance à la campagne et ce qui l'a amené à faire l’acquisition du château de Malevil. C'est une entrée en matière un peu trop longue à mon goût. Mais dès que les événements commencent à se précipiter, mes doutes s'évanouissent. La scène de l'explosion atomique, dans laquelle Emmanuel et ses potes sont par chance enfermés dans la cave de Malevil, est excellente. La chaleur assommante, la proximité de la mort, la difficulté d'accepter le nouvel ordre des choses... Tout est fort bien amené et développé.

Et le roman continue sur cette lancée en enchaînant avec brio les classiques du genre : nouvelle organisation sociale, quête de nourriture, lutte contre les bandes de pillards... Pourtant, le vrai sujet du roman me semble être le leadership. Emmanuel est un vrai Machiavel. Il manipule tout le monde avec une aisance déconcertante, retournant toutes les situations dangereuses avec quelques belles phrases et une poignée de coups tordus. Du coup, Malevil ressemble dans l'ensemble à un roman sur l'art de gouverner, l'art d'être un chef. Robert Merle réussit en bonne partie sur ce point, les manigances d'Emmanuel étant assez croustillantes. Dommage que du coup tout semble si facile. Emmanuel est tellement fort, tout le monde l'aime tellement, jusqu'au culte de personnalité, que la petite communauté qui se forme à Malevil se joue des obstacles les plus difficiles. La vie n'y est jamais vraiment dure, les gens ne semblent jamais manquer de rien. Il y aurait aussi beaucoup à écrire sur la place des femmes dans ce roman. Elles sont le plus souvent représentées comme des pestes qui se combattent pour la « domination » à la manière d'un troupeau d'animaux, et le narrateur ne manque pas de souligner à quel point il est plaisant de se retrouver « entre hommes ». Soulignons aussi le caractère campagnard de Malevil. Les personnages sont en bonne partie des paysans, plombiers ou charpentiers qui parlent patois, sont attachés à la religion et hostiles aux étrangers. Un cadre bien exploité par l'auteur mais qui contribue à la domination totale d'Emmanuel, jusqu'à ce que les autres personnages ne ressemblent plus qu'à du bétail soumis à un divin berger.

636 pages, 1972, folio

mercredi 16 août 2017

The day of the triffids - John Wyndham

The day of the triffids - John Wyndham


Avec un tel titre et une telle couverture, on imagine se trouver face une histoire d'invasion, des hordes de monstrueuses plantes submergeant l'humanité. Si les triffides sont bien ce genre de créature, elles ne sont pas réellement au cœur du récit. En fait, The day of the triffids est surtout proche de la vision moderne du genre zombie : l'humanité sombre dans le chaos et les zombies/triffides sont certes une menace sérieuse, mais l'intérêt se trouve surtout dans la façon dont les humains, individus comme groupes, font face à la situation et interagissent entre eux. De la même façon que les zombies sont stupides mais têtus et nombreux, les triffides inquiètent par leur entêtement et leur nombre.

Comme pour bien souligner dès le début que les triffides ne sont qu'une menace de fond, tout le premier chapitre est consacré à la véritable cause du chaos : une étrange comète lumineuse rend du jour au lendemain l'immense majorité de l'humanité aveugle. A moins que ce ne soit pas une comète, mais un dysfonctionnement des multiples armes de destruction massive qui trainent en orbite... Quoi qu'il en soit, le narrateur est épargné et, avec quelques autres, tente de survivre et de sauver ce qui peut l’être de la civilisation. Quant aux triffides, on apprend dans le premier chapitre qu'elles sont en fait sur Terre depuis un moment et, bien que dangereuses, elles font partie du paysage. Le problème, c'est que la société humaine qui les cultivait abondamment pour leur huile n'est plus là pour les tenir en laisse.

Les scènes du début se déroulant à Londres rappellent 28 jours plus tard. Des hordes d'aveugles errent dans les rues, pleurant de désespoir, se cognant maladroitement aux murs, pendant que le narrateur se fraie un passage parmi eux, bien conscient de son incapacité à les sauver. Puis viennent la faim et la maladie. L'homme redevient un loup pour l'homme, et les aveugles chassent les voyants pendant que ceux-ci tentent de s'organiser de façons diverses. Si le roman commence avec beaucoup d'humour, il s'enfonce rapidement dans la noirceur voire le morbide. Les ébauches de société s'effondrent pour la plupart, victimes des dures circonstances ou de leurs propres aveuglements idéologiques, aveuglements qui n'ont rien à voir avec le fait d'avoir des yeux fonctionnels. Certains s'accrochent désespérément aux anciennes traditions, d'autres choisissent de s'isoler en micro-communautés repliées sur elles-mêmes. Ceux qui voient à plus grande échelle tentent de fonder un système féodal et se tournent à nouveau vers la terrible notion d'honneur national, et les plus pragmatiques font table rase des systèmes de valeur du passé pour s'adapter rationnellement au nouvel ordre des choses. Le narrateur, quant à lui, se trouve sans surprise une copine. Mais cette relation est étonnamment bien menée : les personnages ne se lamentent guère, ils sont plein de ressources et font leur possible pour survivre en prenant des décisions logiques, et les quelques passages plus calmes et introspectifs sont habilement menés.

The day of the triffids parvient à s'imposer comme un récit apocalyptique d'une rare efficacité, mature, sombre et captivant. La modération dont fait preuve l'auteur dans l'usage de ses monstres, les triffides, est remarquable : Wyndham fait le choix clair de ne pas faire un simple roman d'aventure, mais d'explorer la désintégration de l'édifice sociétal humain. Un classique précurseur.

Petit détail : dans mon édition, qui est celle visible ci-dessus mais marquée par le temps, les pages entre la 176 et la 193 sont... inexistantes. Pas arrachées ou détachées, non, juste absentes. Du coup, j'ai en partie lu le livre en version pdf, aisément disponible sur la toile.
272 pages (théoriquement), 1951, penguin books

dimanche 13 août 2017

Le désert des tartares - Dino Buzzati


Le désert des tartares - Dino Buzzati

Le jeune Giovani Drogo sort tout juste de l'école militaire. Il rêve de gloire, mais se retrouve affecté dans un fort isolé et un peu minable, un fort dont la mission est de surveiller une frontière morte. Il y a une belle vue sur le désert des tartares, dans lequel il ne se passe pas grand chose. En fait, il ne s'y passe vraiment rien. A tel point que le moindre détail, le moindre petit point qui semble vaguement se déplacer à l'horizon, prend des proportions énormes et nourrit l’imagination et les fantasmes des soldats pendant des années entières. Confronté à un tel environnement, le premier mouvement de Drogo est la fuite. Mais, finalement, il se retrouve englué dans le fort pour la vie entière.

Car Drogo espère. Il se croit proche de son heure de gloire : une bonne petite bataille où il pourra briller. Ce rêve, accompagné de la terrible emprise de l'habitude et de l'imperceptible mais inévitable passage du temps, lui fait accumuler les décennies dans l'attente. Et quand il tente de se réintégrer au monde classique, celui des villes, il se rend compte que le monde ne l'a pas attendu, le monde n'a pas besoin de lui. Se refaire des amis, rencontrer des gens, se trouver une nouvelle place, se serait difficile. Alors que là-bas, sur la frontière, la gloire peut surgir à tout moment, il suffit peut-être d'attendre encore un tout petit peu... Et la vie glisse toujours plus vite, les jours s'envolent à un rythme toujours plus effréné. C'est un roman de la condition humaine, pas moins, et un roman écrit avec une plume remarquable. Buzzati est comparé à Kafka dans le synopsis, mais il est beaucoup plus sobre : tous les événements décris sont parfaitement crédibles. L'absurde se glisse dans le quotidien, l'absurde est le quotidien, et l'esprit humain se raccroche à la moindre miette de signification pour y pallier. Et quelle tristesse que la quête de sens se porte, entre toutes choses possibles, sur l’espoir d'une guerre, l'espoir de pouvoir verser du sang et récolter de la gloire. Un roman brillant.

242 pages, 1938, le livre de poche

samedi 12 août 2017

Marche ou crève - Stephen King


Marche ou crève - Stephen King

Dans des USA soumis à une dictature militaire est organisée la longue marche. Cent jeunes hommes  de moins de 18 ans, tous volontaires, partent un matin pour une randonnée dont un seul sortira vivant. Ceux qui s'écroulent ou passent trop souvent en dessous de 6,5 km/h sont immédiatement exécutés. Et avec ce point de départ ultra simpliste, Stephen King fait des centaines de pages qui se dévorent avec une facilité déconcertante.

Ce n'est pas forcément un bouquin génial. Du contexte politique, on se saura vraiment pas grand chose. Comme l'auteur lui-même, probablement. Les discussions entre les ados partis faire ce suicide collectif ne volent pas souvent très haut, entre blagues salaces et élucubrations pseudo-philosophiques. Les thèmes qui parcourent le roman sont surtout en rapport avec les préoccupations adolescentes attendues : l'apprentissage de la sexualité et le désir d'intégration sociale. Le fil du récit est parfaitement prévisible, c'est exactement ce a quoi le lecteur s'attend : tout le monde crève petit à petit autour du personnage principal qui s'en sort, et paf, fin.

Et pourtant, il faut bien reconnaître que c'est diablement habile. Captivant. Ça fonctionne. On se laisse prendre dans l'engrenage morbide de ce battle royale où personne n'a obligé les participants à venir crever sur le bitume. Eux-mêmes ne savent pas trop pourquoi ils sont là. Comme dans un film d'horreur de type slasher, il n'y a pas particulièrement de sens à tout ça (à part des pulsions suicidaires subconscientes) : juste de la sélection darwinienne en accéléré. Et le lecteur y trouve un plaisir semblable à celui des milliers de gens qui viennent sur le bord des routes acclamer les marcheurs qui s'écroulent devant eux. Et en bonus, on apprend quelques horreurs sur les habitudes culinaires américaines. Rien que sur une double page : « bocal de pâte de bacon », « tube de concentré de bœuf » et « hamburger cru ». Ces détails sont sans doute les plus terrifiants de tout le roman.

 379 pages, 1979, le livre de poche

vendredi 11 août 2017

Anthem - Ayn Rand


Anthem - Ayn Rand


Anthem, c'est, comme prévu, de la pure idéologie. Dans un futur lointain, la société humaine est une sorte de communisme totalitaire et obscurantiste. Il est interdit d'utiliser le mot je, et le narrateur se réfère à lui-même en utilisant nous. Le narrateur est plus fort, plus musclé, plus courageux, plus beau et plus intelligent que tous les autres. Il se surprend à sortir un peu du système et a réinventer l'électricité dans son coin. Quand il veut présenter son invention à la société, il se fait réprimander et s'enfuit dans la forêt avec sa copine. Là, il tombe sur une maison de l'ancien monde où il découvrira à travers les livres les vertus du l'individualisme.

J'aime les dystopies, et j'ai pris plaisir à lire celle-ci. Pourtant elle est assez limitée. Déjà, ça fait assez vieillot. On se sent plus proche de La machine à explorer le temps (1895) que du Meilleur des mondes (1932). En effet le monde décrit est assez simpliste, voire terriblement caricatural. Rand veut tellement montrer que le collectivisme, c'est mal, qu'elle indique que la dernière invention notable des chercheurs de sa fiction est la chandelle... cent ans plus tôt. Comment une société aussi figée et allant contre les instincts naturels, comme le désir sexuel pour ne citer que le plus primaire, peut-elle subsister sur une échelle qui se compte en milliers d'années ? Sans changer de langage ? Et sans que les livres de l'ancien monde ne se décomposent ? L'ébauche de relation amoureuse est aussi plutôt pitoyable. La blonde de service est soumise à son maitre porteur de testicules, et pendant qu'il lit des livres, elle se regarde dans le miroir.

Quant à l'idéologie développée, un individualisme extrême, elle est contradictoire. Le narrateur monologue longuement sur la puissance du je, son désir de ne dépendre de personne, de vivre par lui-même et pour lui-même... Et pourtant il vit avec sa copine. Et pourtant il projette d'aller chercher d'autres personnes pour fonder une nouvelle société, et ensuite de conquérir le monde. Il veut tracer dans la pierre de sa forteresse la devise EGO. C'est oublier que la société qu'il a fuit avait elle aussi le désir de recouvrir la planète, et elle aussi avait gravée dans la pierre une devise qu'il méprise. C'est comme si Ayn Rand, traumatisée par la révolution communiste, ce qui se comprend, fantasmait sur l'exact inverse du communisme sans se rendre compte que non seulement son résonnement ne tient pas, mais surtout que ça ne vaudrait pas forcément mieux. Je suis quand même curieux de lire les romans suivants de Rand, que j'espère plus matures.

1938, Wikisource

jeudi 10 août 2017

Blade Runner - Philip K. Dick


Blade Runner - Philip K. Dick

Cette relecture de Blade Runner, alias Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, confirme encore une fois que j'ai vraiment du mal avec Philip K. Dick. Je trouve ça carrément mauvais. L'inspecteur Rick Deckard est un chasseur de prime : il a pour boulot de traquer et tuer les androïdes revenus des colonies martiennes de façon illégale. Et c'est déjà bancal. Pourquoi donner à un seul mec un boulot qui devrait revenir à un groupe ? Par exemple, quand un chasseur de prime fait passer à un androïde le test d'empathie dans un endroit absolument pas sécurisé, pourquoi ne pas avoir quelqu'un d'autre braquer une arme sur lui, histoire d'éviter toute réaction violente ? Ou pourquoi ne pas tout simplement construire les androïdes avec une particularité physique qui permettrait des les identifier au premier coup d’œil, comme dans La fille automate ? Bref. On est censé trouver quelques interrogations métaphysiques sur la nature de l'humanité, mais c'est plutôt flou. Flou, c'est un mot qui décrit bien ce roman. Par exemple, tout cet aspect de l'univers de Dick qui concerne une sorte de figure christique et messianique qui est peut-être, ou peut-être pas, un simple acteur. C'est juste incompréhensible.

Même en faisant abstraction de ce genre d'à-côtés, la trame générale est terriblement ennuyeuse. Rick Descard élimine un par un des androïdes. Voilà. Il y a en fond quelques très bons concepts, comme une machine modificatrice d'humeur et la fascination de ces gens du futur pour la possession d'animaux réels ou artificiels, mais ça ne suffit pas à sauver l'ensemble. Tellement de choses sont.. bizarres. Voire ne tiennent juste pas debout. Par exemple, quand Deckard rencontre le premier androïde : celui-ci se fait passer pour quelqu'un d'autre, et tout d'un coup Deckard s'exclame quelque chose du genre « vous êtes l’androïde ». Mais on se sait pas comment il parvient à cette conclusion. Vraiment pas. Autre étrangeté : à un moment, Deckard se fait piéger dans un service de police parallèle contrôlé ou infiltré par les androïdes, on ne comprend pas trop. Il est suggéré qu'un androïde a prit la place d'un humain depuis quelques mois : mais comment est-ce possible, sachant qu'un collègue humain n'a rien remarqué ? L’androïde ne pouvait pas avoir le même physique que l'humain, non ? Et quand Deckard parvient à s’échapper de cet endroit où il reste clairement des androïdes... il ne fait rien. L'endroit disparait totalement du récit, alors que ça ressemble à une base secrète d’androïdes. Je ne comprends pas. Ce ne sont que quelques exemples particulièrement flagrants, mais tout le livre est parsemé de ce genre de moments qui me font me demander comment on peut l'ériger en chef-d’œuvre.

283 pages, 1968, j'ai lu

mardi 8 août 2017

Gorky park - Martin Cruz Smith


Gorky park - Martin Cruz Smith

A Moscou, trois cadavres sont découverts sous la neige du parc Gorki. L'inspecteur Arcady Renko se retrouve à enquêter sur l'affaire. C'est l'inspecteur typique de roman policier : taciturne, têtu, doué pour son boulot, travaillant jusqu'à en oublier de manger et de dormir, ayant une vie intime qui part en vrille et se retrouvant finalement impliqué personnellement dans l'affaire. Et si je m'attendais à un récit plutôt axé espionnage, on reste finalement dans du policier assez classique, avec heureusement l'omniprésence du KGB et un développement international pour donner plus d'ampleur au tout. La trame de l’enquête en elle-même est relativement efficace. On a parfois l'impression de voir Renko tomber sur des indices un peu au hasard, et le méchant de service apparait assez peu crédible, mais globalement ça fonctionne.

Ce qui rend le roman particulièrement digne d'intérêt, c'est son contexte : l'URSS. La description de la vie en Russie est sobre et intéressante, même si le lecteur non spécialisé ne peux pas vraiment savoir si l'auteur, américain, ne raconte pas n'importe quoi. La fin de l'histoire se déroulant aux USA, si elle s'étire un peu trop, offre un contraste bien mis en scène : après le communisme, le consumérisme. De la simple vie quotidienne aux grotesques absurdités du totalitarisme, c'est cette toile de fond qui fait tout l'intérêt du livre. Sinon, on alterne entre un léger ennui devant l'impression qu'il y a quand même beaucoup de pages en trop là dedans, et quelques passages qui sont vraiment bons. Mon préféré étant certainement cette longue séquence dans une maison campagnarde où Renko, en convalescence et désormais ennemi du Parti, est forcé de longuement cohabiter avec un officier du KGB qui peut à tout moment recevoir l’ordre de l’exécuter. Renko, faisant preuve d'un flegme à toute épreuve, apprivoise petit à petit son potentiel bourreau qui n'est qu'un homme comme un autre. 

L’institut a découvert que les criminels souffrent d'un trouble pathologique que nous appelons pathohétérodoxie. Cette découverte s’appuie sur des bases cliniques, aussi bien que théoriques. Dans une société injuste, un homme peut enfreindre des lois pour des raisons sociales ou économiques valables. Dans une société juste, il n'y a pas de raison valable sauf la pathologie mentale. 

634 pages, 1981, le livre de poche

lundi 7 août 2017

The last man - Mary Shelley


The last man - Mary Shelley

Ce roman de proto-SF publié en 1826 par l'auteur de Frankenstein n'est pas vraiment ce que j'espérais. Bien que son histoire se déroule à la fin du vingt-et-unième siècle, Mary Shelley ne parvient guère à imaginer un monde différent. Ses quelques tentatives sont pourtant louables. La seule avancée technologique, c'est le transport en ballon. La seule avancée sociale, c'est la transformation de l’Angleterre en république. Mais pour le reste, le monde n'a guère changé en 250 ans.

Autre chose surprenante, toute la première moitié du roman est essentiellement consacrée à un hexagone amoureux. Trois hommes et trois femmes qui évoluent dans la très haute société. Le narrateur et sa sœur sont un peu l'incarnation de l'auteur, un autre de son mari et un quatrième de Byron. Bon, pour le lecteur lambda qui n'a pas particulièrement envie de faire de l’analyse littéraire, ce n'est guère marquant. Au début, ça fonctionne plutôt bien, on parvient à s'attacher aux personnages si l'on fait abstraction de leur romantisme extrême. Les intrigues politiques et la passion des protagonistes pour l'établissement d'une république sont aussi d'autres points d'attrait. Mais plus ça avance, plus on s'ennuie. C'est certes très joliment écrit, mais c'est surtout long, très long. Les personnages sont tristes, se plaignent, se lamentent, et ça recommence. Quelques scènes de la guerre greco-turque viennent épicer le tout, mais pas assez. Du coup, on commence rapidement à lire en diagonale.

Ensuite vient enfin le sujet qui est censé être au cœur du livre : la fin du monde. Et ce n'est guère mieux. La peste dévaste l'humanité, et si les premières pages ne commencent pas trop mal, Shelley s'enlise rapidement dans des lamentations étirées à l'infini. Sérieusement, l’essentiel du roman, ou presque, est consacré aux plaintes des personnages. Ça n'en finit pas. Des gens meurent alors les personnages se lamentent, des gens agonisent et les personnages se plaignent, les cadavres s'entassent et les personnages s'apitoient longuement sur leur misère. Horreur. Je n'ai pas pu aller jusqu'à la fin. Dommage, avec 150 pages de lamentations en moins et un recentrement sur le cœur de l'intrigue, ça aurait pu être sympa.

432 pages, 1826, Wordsworth Classics

samedi 22 juillet 2017

Conan, les 6 premières nouvelles - Robert E. Howard

Conan, les 6 premières nouvelles - Robert E. Howard


Nouvelles lues pendant un long voyage via cette application : c'est bien pratique d'avoir dans sa poche un peu de littérature pas trop prise de tête et de format court quand on vadrouille à l'étranger. Je n'aime pas trop la fantasy en général, mais ayant déjà picoré un peu de Howard, je partais avec une impression positive. Impression confirmée au début. Le personnage de Conan est vraiment efficace : parfois on admire son coté primal qui permet à Howard d'offrir quelques contrastes saisissants avec la civilisation, parfois on rigole devant son comportement déplacé et ses traits de philosophie barbare. Conan, incarnation du primal, s'oppose le plus souvent à des mages, incarnations du savoir. Il y a là un vrai thème qui court à travers les nouvelles. On trouve aussi quelques touches de fantastique lovecraftien qui donnent à l'univers d'Howard une amplitude cosmique tout à fait appréciable. Mais à la longue, Howard peine à se renouveler : Conan est placé dans une situation intéressante, mais s'en sort en décapitant à la chaine dans des scènes de bataille interminables. Frustrant.
  • The phoenix on the sword (1932)
Le personnage de Conan est inauguré avec une nouvelle assez courte. C'est classique : de vils individus complotent dans l'ombre pour détrôner le roi Conan, mais celui-ci, avec l'aide d'un vieux sage qui lui apparait en rêve, parvient à les massacrer avant de se faire massacrer. Howard donne à cette trame simple une ambiance qui en fait tout le charme. On se sent proche de Lovecraft, Howard utilise même le terme de cosmic horror. Au-delà de Conan, charismatique barbare, ce sont les personnages de magiciens qui sont captivants. Et les vers qui introduisent les chapitre sont fort bons, dommages que Howard ne s’embête plus avec ça par la suite :
What do I know of cultured ways, the gilt, the craft and the lie ?
I, who was born in a naked land and bred in the open sky.
The subtle tongue, the sophist guile, they fail when the broadsword sing;
Rush and die, dogs – I was a man before I was a king.
  •  The scarlett citadel (1933)
Nouvelle déjà lue, et relue avec beaucoup de plaisir. Encore une fois ce sont les magiciens, purement maléfiques ou plus ambigus, qui intéressent particulièrement. Ils ressortent par rapport à Conan, toujours très terre à terre sans être ennuyeux : il est plein d’enthousiasme communicatif, ce barbare. Howard passe avec fluidité de sombres abysses pleines de lovecrafteries à de grandes batailles, et la fin est d'un humour qui fait mouche en jouant sur la simplicité innée de Conan.
  • The tower of the elephant (1933)
Une nouvelle qui commence assez classiquement. Conan, pas encore roi, jeune barbare encore nouveau à la civilisation, apprend l'existence de la tour de l'éléphant et du fabuleux joyeux qu'elle abrite, donnant ses pouvoirs magiques au méchant magicien de service. On commence vraiment à sentir cette opposition entre le magicien, débordant de savoir et par conséquent moralement douteux, et Conan, barbare né pour être au sommet de la chaine alimentaire mais recelant une honnêteté primaire. Si c'est efficace, ce n'est pas transcendant : Conan affronte les péripéties un peu banales qui se mettent sur son chemin. L'intérêt décolle plus tard, quand il rencontre un extraterrestre tout droit sorti de chez Lovecraft. Cette créature, gardée en captivité par le méchant magicien, existe depuis fort longtemps. Elle se met à déballer un résumé de l'histoire de l'humanité, et Howard parvient vraiment à créer l'idée que le monde de Conan n'est qu'un petit point perdu dans l'infini de l'espace et du temps. Et Conan, avec son intellect de barbare, en prend conscience à sa façon.
  • Black collossus (1933)
Sans doute la nouvelle la plus faible jusqu'à maintenant. Elle commence bien : un voleur explore d'antiques ruines et réveille un vieux magicien maléfique. Celui-ci lève une armée, et menace le pays d'une princesse qui, en prime, est persécutée par un démon. Elle d'adresse à un ancien dieu qui lui ordonne de confier son royaume au premier homme qu'elle croise dans la rue. Bien sur, c'est Conan. C'est l'occasion de scène très drôles, quand Conan, seul dans une rue nocturne avec la princesse, lui explique bruyamment que les tavernes ferment trop tôt dans ce pays, on ne peut pas picoler tranquille. Ou encore quand Conan fait face à des nobles outrés qu'on les place sous le commandement d'un barbare. A ces occasions le personnage est très bien exploité. Puis c'est une longue, très longue, scène de bataille contre un méchant qui manque de caractérisation. Ça se termine par Conan et la princesse faisant l'amour à coté du cadavre encore chaud du magicien. Mouais. Très convenu.
  • The slithering shadow (1933)
Un début de nouvelle troublant car on pourrait la prendre pour une suite directe de la précédente : Conan est paumé dans le désert avec une femme. Mais non, c'est à un autre moment de la vie du barbare. Ils tombent sur une ville mystérieuse et Howard pose un contexte intéressant. Les locaux, bien que scientifiquement très avancés, passent la plupart de leur temps drogués, à se perdre dans des mondes oniriques. Malheureusement, l'auteur ne fait pas grand chose de ce point de départ. Conan combat des soldat, Conan combat un gros monstre, Conan sauve sa copine, enfin, son esclave. L'ambiance de conflit entre deux femmes qui veulent Conan est assez comique, ainsi que les remarques de celui-ci sur sa vision de la psychologie féminine.
  • The pool of the black one (1933)
Conan débarque, venu de nulle part, sur un bateau pirate en plein océan. Il s'impose naturellement comme un leader. Il va même tuer le capitaine pour prendre sa place quand ils débarquent sur un continent inconnu. Mais ensuite ce n'est que de la bagarre interminable. Il y a dans le coin de méchantes créatures, alors pif, paf, boum, slash, arg.

jeudi 20 juillet 2017

Les visiteurs - Clifford D. Simak


Les visiteurs - Clifford D. Simak

Une variante sur le thème du premier contact. Dans une petite ville quelque part dans la campagne américaine, un gros machin ressemblant à une boite à chaussures géante se pose. La chose capture quelques créatures, dont un humain, pour les examiner, puis se met à dévorer les arbres en masse. Une multitude de personnages se retrouvent impliqués, notamment des journalistes et des conseillers du président.

Simak, voulant donner à ses œuvres un coté profondément humain, s'attache à développer ces personnages, et leur donne beaucoup de place. Mais ils sont souvent simplistes, voire superflus. On à presque l'impression de lire une nouvelle étirée en roman à coup de dialogues facultatifs et de scènes dont on aurait pu aisément se passer. Heureusement, le cœur du récit reste efficace : on se prend rapidement d'intérêt pour le mystère qui entoure le visiteur, et bientôt les milliers d'autres.

Ces entités ressemblent à des machines mais n'en sont pas : ce sont des créatures vivantes, douées d'intelligence. Elles semblent chercher un foyer et jettent leur dévolu sur la Terre car elle est riche en cellulose, nourriture de choix pour leurs petits. La communication entre eux et les humains est presque impossible. Pourtant ils ne semblent pas hostiles, ils observent l'humanité, et vont jusqu'à fabriquer des voitures futuristes en paiement pour les arbres dévorés. A moins que leurs intentions ne soient plus troubles ? Il y a quelques allusions, mais le roman se termine en queue de poisson juste quand ça devient intéressant. C'est plutôt raté, on a juste l’impression que l'auteur n'avait aucune idée de comment terminer son histoire. Dommage, car la potentialité esquissée d'une cohabitation pacifique entre humains et visiteurs suscite la curiosité, tout comme quelques détails presque horrifiques qui ne seront jamais développés.

286 pages, 1981, j'ai lu

mardi 13 juin 2017

Le zéro et l'infini - Arthur Koestler


Le zéro et l'infini - Arthur Koestler

Un roman sur le totalitarisme. On n'y trouve quasiment aucun nom de pays et aucun nom de dirigeant. Le terme communisme n'est même jamais employé. Pourtant on sait bien quel le « Parti » dont parle l'auteur, et qui est le « N°1 ». Le personnage principal, Roubachov, est à la fois un artisan et une victime du totalitarisme. C'est ce détail qui donne au roman une bonne partie de son intérêt : Roubachov a participé très activement au maintien du Parti, il n'est pas une simple victime comme l'est Ivan Denissovitch dans le roman de Solyenitsine par exemple. Roubachov se retrouve emprisonné un beau jour pour cause de divergence politique. Se déroule alors une parodie de procès qui ne peut conduire ailleurs qu'à la mort. Roubachov est un peu distrait par ses compagnons d'infortune, avec qui il converse en tapotant sur les murs : ces discussions sont la principale source d'humour du texte. Le voisin de Roubachov est également un opposant politique, mais plutôt du genre tsariste : leurs interactions sont donc assez cocasses. Roubachov passe également le temps en se remémorant des épisodes de sa vie passée au service du Parti et en s'interrogeant sur le bienfondé de ses actions.

Le zéro et l'infini est un roman habillement construit qui décortique avec précision l'univers carcéral sous un régime totalitaire. On sent l'influence qu'il a pu avoir sur Orwell. Mais il offre surtout une compréhension des arcanes de ce type de système politique d'une rare pertinence. Roubachov est persuadé d'avoir bien fait, ou du moins d'avoir tenté de bien faire : la fin justifie les moyens. Et pourtant la fin qu'il a sous les yeux est un peu nulle, les conditions de vie sont pires qu'avant le Parti. Faut-il simplement être encore un peu patient ? Il s’interroge sur la valeur la de la vie individuelle : est-il juste de sacrifier une vie, de sacrifier des millions de vies, dans le but d'offrir aux générations suivantes un potentiel monde meilleur ? Ce simple questionnement est une trahison : toute déviation idéologique ne peut être résolue que par la mort. Pas simplement la déviation politique : il en va de même pour les questions pratiques. Le bel idéal s'est écroulé avec les années, et le N°1 crée la vérité avec ses paroles. On se retrouve face à une sorte de cancer de la raison, une maladie sociétale qui élimine tout obstacle qui la sépare de son objectif : créer de la certitude. C'est d'autant plus grotesque que cette certitude change selon les intérêts du moment.

Je ne fais absolument pas justice au roman, j'aurais dû prendre des notes pour pouvoir en parler un peu mieux. Le fait est que j'en ressort avec l'impression que ma compréhension de ce qu'est le totalitarisme s'est accrue.

283 pages, 1940, presses pocket

vendredi 9 juin 2017

Dimitri Roudine - Tourgueniev


Dimitri Roudine - Tourgueniev

Quelque part dans la compagne russe, une femme de la bonne société vient passer l'été avec sa fille, Natalie. Pour tromper l'ennui, elle fait salon avec les propriétaires du coin. Et voilà qu'un beau jour surgit Dimitri Roudine. Un homme charmant, intelligent, et habile avec les mots. En quelques instants il devient le roi de la maison, séduisant tout le monde par son esprit et sa maitrise du langage. Au bout d'un moment, il se croit amoureux de Natalie, et celle-ci de même. Mais cette amour est impossible, et Roudine retourne errer sur les routes, de rencontre en rencontre, d'aventure ratée en aventure ratée.

Roudine est un homme droit, mais il ne tient pas en place et aime un peu trop s'écouter parler. Autour de lui les personnages le jugent, en bien ou en mal. Certains admirent son esprit, d'autres méprisent sa superficialité. Mais lui-même est toujours sincère, essayant de bien faire, et échouant. Il me semble que c'est une constante chez Tourgueniev : cet inévitable retour à la banalité. L'amour entrevu n'est qu'une illusion, et chacun restera finalement à sa place. Il n'y a pas de changement soudain, pas de miracle. Natalie épouse un jeune homme sympathique et bienveillant, et Roudine reste esclave de sa personnalité à la fois trop droite et trop instable. Pas d'éclat flamboyant pour ces personnages, simplement un chemin long et prévisible. Sous la plume de Tourgueniev, il n'y a là pas trop de tristesse. Au contraire, on aime ces héros ordinaires, ils sont touchants dans leur imperfection. Si chez Dostoïevski les personnages sont des ratés fabuleux, des losers médiocres mais habités par une flamme divine, ceux de Tourgueniev sont plus calmes, plus simples.

Il peut avoir du génie, je ne m’y oppose pas, quant à sa nature, c’est par là qu’il pèche. Ce qui lui manque c’est la volonté, c’est le nerf, la force. Mais il ne s’agit pas de cela. Je veux parler à présent de ce qu’il a de bon et de rare. Il a de l’enthousiasme et vous pouvez me croire, moi qui suis un homme flegmatique, quand je vous dis que c’est une des qualités les plus précieuses à une époque comme la nôtre. Nous sommes tous insupportablement réfléchis, indifférents et apathiques ; nous sommes endormis et glacés : voilà pourquoi il faut rendre grâce à celui qui nous réchauffe et nous anime, ne fût-ce que pour un instant, car nous avons bien besoin de cette féconde surexcitation.

213 pages, 1856, stock

jeudi 1 juin 2017

Les meilleurs récits de Weird Tales - Tome 3

Les meilleurs récits de weird tales - Tome 3
 
 
  • L'ombre sur l'écran de Henry Kuttner. Une nouvelle fantastique dont la principale particularité est de se dérouler dans le monde du cinéma. Pour le reste, c'est assez convenu sans être pour autant mauvais : un couple de héros, un fou dangereux qu'on voit venir à trois kilomètres et une étrange créature pas très amicale.
  • Esclave des flammes de Robert Bloch. Une agréable bizarrerie. Un pyromane devient pote avec d'autres pyromanes... qui se révèlent être d'anciens romains survivant depuis des siècles grâce à un pacte avec une divinité amatrice d'incendies. L'un d'eux est Néron : il n'était pas fou, il avait juste un goût particulier pour la véritable beauté, la beauté des flammes ! C'est un artiste incompris. 
  • La maison de l'extase de Ralph Milne Farley. Jacques Sadoul a inclus cette nouvelle parce qu'elle était très populaire, mais il est d'accord avec moi : c'est mauvais. L'auteur tente de prendre le lecteur comme personnage en disant "vous", mais c'est plus lourd qu'autre chose. Un hypnotiseur manipule le personnage principal pour s'offrir une nuit de plaisir en le faisant interagir avec une jolie captive. Celle-ci a un comportement complètement erratique, les deux se font un bisou, et voilà. 
  • Tout au fond de Robert Barbour Johnson. C'est l’œuvre d'un disciple de Lovecraft, celui-ci étant même cité. Dans les tréfonds du métro new-yorkais, d'étranges créatures rodent, amatrices de chair humaine. Pour protéger les citoyens, une équipe passe ses nuits à monter la garde, au risque de fragiliser leur santé mentale. C'est vraiment bien foutu, et on se sent étonnamment proche de Metro 2033.
  • Le jardin d'Adompha de Clark Ashton Smith. De la fantasy morbide dans la veine des autres récits de Smith. Un roi et son magicien ont un jardin secret. Ils aiment prendre des membres de gens qui les ennuient pour les greffer aux plantes. Bien sur, ça va mal tourner.
  • La nymphe des ténèbres de Catherine L. Moore et Forest J. Ackerman. C'est plus ou moins de la SF, mais c'est surtout très nul. Un héros rencontre une femme en détresse, elle a des capacités uniques, des méchants veulent la capturer, alors ils combattent les méchants. Le seul texte du lot que je n'ai pas eu le courage de lire en entier.
  • La déesse de Zion par David H. Keller. Peut-être ma nouvelle préférée du recueil. Alors qu'il se ballade dans le parc national de Zion, le narrateur rencontre un type qui lui propose de faire le lendemain une randonnée jusqu'au sommet d'une montagne. Il accepte. Pendant leur marche, l'inconnu va lui raconter son histoire et celle de la montagne et de ses habitants. C'est calme et onirique, j'aime ce fantastique très ancré dans la nature.
  • Routes par Seabury Quinn. Étant donnée la qualité déplorable des nouvelles de cet auteur dans les recueils précédents, je m'attendais à sauter celle là. Mais, étonnamment, ce n'est pas si mal. On suit un barbare nordique égaré en Judée qui va croiser la route de Jésus juste après sa naissance et à l'occasion de sa crucifixion. Et ensuite, ce type, qui s'appelle Klaus, devient le père noël (Santa Klaus). J'aime bien la plongée dans le passé, et même si ça devient vraiment n'importe quoi à la fin, avec ces histoires de genèse du père noël, c'est marrant. Le coté propagande chrétienne est aussi plutôt distrayant.
  • L'Hydre de Henry Kuttner. Un récit fantastique lovecraftien tout ce qu'il y a de plus classique. Quelques potes font des expériences douteuses, ça foire, ils se rapprochent d'autres dimensions, deviennent fous et meurent dans des circonstances mystérieuses. Originalité zéro, mais ça fonctionne.
  • Le tueur fantôme de Fritz Leiber. Nouvelle qui se démarque par qualité de son écriture. J'ai l'impression de l'avoir déjà lue, mais toutes ces nouvelles fantastiques doivent finir par se confondre dans mon esprit. Un mec fauché emménage dans l'appartement de son oncle récemment décédé, oncle qui a potentiellement un petit secret. Pas mal du tout, mais l'auteur à un peu trop tendance à recourir à la facilité qu'est le rêve pour introduire le mystère. 

 219 pages, j'ai lu

mardi 30 mai 2017

Le grand combat nucléaire de Tarzan - Jean-Pierre Andrevon

Le grand combat nucléaire de Tarzan - Jean-Pierre Andrevon

  • Le grand combat nucléaire de Tarzan. La nouvelle qui donne son titre au recueil est finalement la plus courte. Tarzan n'est pas content quand une centrale nucléaire vient s'installer pas loin de sa forêt, alors lui et ses potes animaux vont tout casser. Rien de bien folichon, mais le twist final est bienvenu : Tarzan est un vieillard, et son armée animale est en fait une armée de robots construits avec l'argent des droits d'auteur de ses aventures. Quand à la véritable faune, elle est éteinte depuis longtemps.
  • Un nouveau livre de la jungle des villes. Dans le futur, les humains ont tout fait péter et n'existent plus qu'à l'état de quelques hordes sauvages. Le flambeau de l'intelligence est détenu par leurs créations : les machines. Celles-ci suivent vainement leur fonction originelle, que ce soit entretenir une ville, explorer la galaxie ou massacrer tout ce qui ressemble à un hominidé. C'est sans compter l'arrivée de Petit Homme, qui va être élevé par les machines. Quand il est petit, il est persuadé d’être lui aussi fait de métal et de circuits électriques. Pour affronter la vérité, il va devoir partir faire une petite quête initiatique. J'aime particulièrement le personnage de la sonde. C'est une machine programmée pour l'exploration spatiale, et Petit Homme, en tant que dernier humain un peu évolué, est la seule autre personne sur la planète susceptible d’être également intéressée par l'exploration : c'est normal qu'ils deviennent potes. 
  • Les rats. L'histoire d'une horde de rats vivant dans une cave. C'est, bien sur, une parodie de l'histoire humaine. Les rats s'entretuent sous l'influence de chefs, finissent par avoir une société structurée et décident d'envahir la surface. Ce manque d'auto-régulation déclenchera leur extermination par des forces supérieures, les humains. Le parallèle avec l'humanité est évident, c'est donc dommage qu'Andrevon insiste dessus assez maladroitement à la fin.
  • Toute la mémoire du monde. Un récit intéressant qui prend trop de temps à démarrer. Je ne comprend pas pourquoi l'auteur, au lieu de privilégier la clarté, choisit volontairement une opacité qui ne peut que dérouter inutilement le lecteur. Dans le futur, les humains ont, comme d'habitude, ruiné leur civilisation et leur environnement. Les sociétés nouvelles luttent activement contre tout ce qui pourrait inciter au développement technologique. Mais c'est une lutte difficile contre la nature humaine, lutte peut-être vouée à l'échec. Cette nouvelle contient une description technique de centrale nucléaire assez marrante, car le temps ayant fait ses ravages, le personnage raconte absolument n'importe quoi.
  • Les enfants ont toujours raison. Une nouvelle de qualité qui rappelle The Veldt (La Brousse) de Bradbury. Un gamin dont la famille n'est guère attentionnée se retrouve doté d'un superpouvoir : son père bosse dans une centrale nucléaire et les radiations ne sont pas sans effet. Sa sœur a moins de chance, elle a un troisième bras. Sa capacité, c'est de faire disparaitre les gens. Comme il à neuf ans, il en abuse. Beaucoup.
Ce petit recueil m'avait interpelé, le titre étant assez curieux. A noter que l'illustration est de l'auteur, et il y en a d'autres à l'intérieur. Un premier contact avec Jean-Pierre Andrevon plutôt convainquant. L'écriture fait parfois un peu trop "littérature jeunesse" et les thèmes se recoupent beaucoup, mais j'en lirai plus.

158 pages, fréquence 4

dimanche 28 mai 2017

Fumée - Tourgueniev


Fumée - Tourgueniev


L'action de ce court roman se déroule dans une station thermale allemande, endroit typique pour ce genre de récit, la bonne société russe ayant tendance à s'y entasser. Litvinof, lui, est un homme du commun : il se contente d'attendre à cet endroit sa fiancé. Pour tromper l'ennui, il passe un peu de temps avec les autoproclamés gens à la mode du coin, qui se révèlent bien entendu être certes sympathiques, mais parfaitement exaspérants. Et le voilà qui tout d'un coup tombe sur la belle Irène, son amour de jeunesse. En un instant sa passion le reprend, et le voilà tiraillé entre une femme belle et flamboyante, mariée à un général et habituée à un certain rythme de vie, et sa fiancée, gentille campagnarde au grand cœur qui ne peut rivaliser avec les charmes et la vivacité d'Irène.

La plume de Tourgueniev donne à cette histoire d'amour en apparence classique une réelle profondeur. Sans surprise, la description des tourments et des sentiments est brillante, mais ce qui frappe le plus est peut-être le dénouement. Pas de grand drame, pas de retournement de situation, pas de passion s'achevant dans un éclat de violence. Non, juste le retour à la morne réalité. On retrouvait déjà cette tendance dans Premier amour. Ce choix de la sobriété est peut-être plus puissant que tout envol romanesque. Mentionnons également que Tourgueniev, à travers le personnage de Potoughine, vieil intellectuel calme et triste, glisse en passant quelques dissertations sur l'âme russe et sa nature servile :
Voilà comment M. Goubaref est parvenu au haut de l'échelle. Il a toujours frappé au même endroit et il a fini par percer. On voit un homme ayant une haute opinion de lui-même, qui a foi en soi, qui ordonne, qui ordonne, c'est l'essentiel ; on s'est dit : Il doit avoir raison et il faut l'écouter. Toutes nos sectes se sont ainsi fondées. Le premier qui prend un bâton en main a raison.
 Ou encore quelques perles de satire sociale :
Je connais un excellent homme, père de famille, d'un certain âge, qui fut réellement au désespoir, parce que, se trouvant un jour dans un restaurant de Paris, il demanda une portion de bifteck aux pommes de terre, tandis qu'un vrai Français dit à côté de lui : Garçon ! bifteck pommes ! Mon ami faillit en mourir de honte, puis il criait partout : Bifteck pommes ! et enseignait aux autres cette manière de s'exprimer.
  233 pages, 1867, stock

mardi 23 mai 2017

Le problème à trois corps - Liu Cixin


Le problème à trois corps - Liu Cixin

Un roman de SF absolument génial. Le problème à trois corps est le premier tome d'une trilogie, mais peut sans souci se lire seul. Ça commence pendant la révolution culturelle chinoise, et se termine avec une civilisation extraterrestre qui transforme des protons en ordinateurs. Bref, c'est foisonnant. L'intrigue est simple mais malaisée à résumer à cause de la façon dont elle est présentée. Disons qu'il vaut mieux y aller à l'aveugle tant l'auteur joue sur le sens de la découverte. Du coup, pour qui passerait par ici et voudrait lire ce livre : passez directement à la conclusion ! En gros, un centre de recherche chinois cherche de la vie extraterrestre... et la trouve. Une scientifique reçoit un message d'une autre civilisation, et décide de trahir son espèce en invitant les aliens à conquérir la terre. Pourquoi un tel choix ? Le roman est traversé par deux grands problèmes qui tendent à dégoûter les humains d'eux-mêmes : les errances idéologiques, guerres et autres violences, et le carnage environnemental d'une humanité qui se croit au sommet de la pyramide de la création. Du coup, comme beaucoup de gens partagent ces idées, il se forme une sorte de société secrète qui œuvre activement à la chute de l'espèce humaine.

Mais pourquoi les aliens veulent-ils conquérir la terre ? Il se trouve que leur planète fait partie d'un système à trois soleils, système hautement instable. Il est impossible de prédire les mouvements de leur planète, qui se retrouve régulièrement plongée dans des ères chaotiques qui réinitialisent leur civilisation. Pour eux, la terre, avec son système stable, est un véritable paradis.

S'il y a une chose que je peux reprocher au roman de Liu Cixin, c'est de faire un peu de la rétention d'information. C'est à dire qu'au lieu de narrer les événements linéairement et chronologiquement, il prend pendant une bonne partie du récit le point de vue de gens qui ne comprennent pas grand chose à ce qu'il se passe et tentent d'y voir clair. C'est un peu frustrant, car on comprend rapidement que le personnage qui est introduit en premier est au cœur de tous ces problèmes, mais l'auteur s'interrompt dans sa narration pour passer à autre chose et remettre à plus tard les révélations. Mais ces reproches sont mineures tant Le problème à trois corps est un roman parfaitement maitrisé et brillant de bout en bout. Liu Cixin passe avec brio d'un thème à l'autre, d'une idée brillante à une autre encore plus étonnante. Il jongle avec l'histoire de la Chine, les codes du roman policier, la notion de progrès scientifique, des concepts de physique complexes mais amenés de façon habilement didactique, une vision originale du premier contact, des problématiques environnementales... Et une bonne partie du récit se passe dans jeu vidéo, où l'auteur joue avec le problème du système à trois corps de façon ludique, et avec beaucoup d'humour. J'ai particulièrement aimé les derniers chapitres, qui prennent place au cœur de la civilisation alien. On y trouve des échos des problématiques terrestres : là-aussi des êtres intelligents doutent de leur propre espèce et décident de la trahir. Le dialogue entre un traitre s'étant sacrifié pour envoyer un message d'avertissement à l'humanité, civilisation pourtant si lointaine et si différente de la sienne, et la figure d'autorité suprême de sa planète, qui pense avant tout à protéger son espèce à tout prix, est un moment particulièrement touchant.

Je pourrais continuer pendant un moment à faire les louanges du Problème à trois corps. C'est un roman qui déborde tellement de bonnes idées qu'il échoue peut-être à former un véritable tout, mais c'est un prix bien léger à payer pour pouvoir profiter de littérature aussi intelligente, mature et inventive. D'habitude, les pavés qui en plus d’être massifs font partie d'une trilogie, ça m’insupporte un peu, mais là, j'ai hâte de lire la suite.

424 pages, 2006, actes sud