samedi 19 décembre 2015

Le jeu de la possession - John Brunner


Le jeu de la possession - John Brunner

Le mythe de Faust revu par Brunner. Dans un futur proche, le Royaume-Uni est sur le déclin et Godwin, au nom très éloquent, semble n'avoir aucun mal à obtenir tout ce qu'il veut. Mais il y a un prix à un tel don : de temps en temps, il perd le contrôle de son corps, comme si une entité mystérieuse prenait possession de lui... Le roman parvient à instaurer une bonne aura de mystère, on est curieux de mieux comprendre les détails de ce pacte avec ... le diable ? Des aliens ? Ou autre chose ? Malheureusement, la structure est assez répétitive. Godwin va voir une connaissance excentrique faisant partie de son groupe d'élus, ils font quelques trucs bizarres ensemble, et on recommence avec quelqu'un d'autre. J'aime l'écriture de Brunner et je ne me suis pas ennuyé à la lecture du Jeu de la possession (Player at the Game of People en VO, c'est quand même plus cool), mais il faut bien reconnaitre que ça tire un peu en longueur. Un concept qui aurait dû être exploité en plus petit format peut-être, en effet le final est très efficace mais on tourne un peu en rond le temps d'y arriver. On en retiendra cependant une ambiance presque lovecraftienne, où les personnages préfèrent se raconter des histoires plutôt que de regarder en face la réalité : ils ne sont que des jouets aux mains de puissances supérieures...

278 pages, 1980, presses pocket

mardi 24 novembre 2015

L'Homme Stochastique - Silverberg Robert


L'Homme Stochastique - Silverberg Robert

Dans un New York approchant le début du troisième millénaire, grouillant de misère et dominé par une minorité riche cloitrée dans ses gratte-ciels, Lew Nichols est une sorte de prédicateur. Extrêmement doué pour les statistiques prévisionnelles, il en a fait son métier, et gagne très bien sa vie en conseillant les puissant de ce monde. Et voilà qu'un jour, il se prend d'une passion politique et met ses dons au profit de Quinn, candidat à la mairie. Choix qui le fera croiser Carjaval, petit homme n'ayant l'air de rien mais possédant, au delà de tout ce qu'offre la science des statistiques, une connaissance tellement exacte du futur que c'en est fort troublant.

Le thème central, c'est la question du déterminisme. Le futur est-il écrit à l'avance, ou avons nous notre mot à dire ? Lew et sa femme ne vont pas s’entendre sur la question, lui avançant vers la quête de la connaissance parfaite du du futur, elle tentée par une religion nouvelle prônant le détachement et l'imprévisibilité. La structure du roman est totalement en lien avec sa thématique : dès les premières pages le narrateur nous révèle ce qui est à venir. Tout est connu à l'avance, pas vraiment de suspense donc, si ce n'est la question du comment. Et Silverberg gère totalement. J'ai particulièrement apprécié la dimension politique, c'est à dire son étude de l'homme politique idéal à travers le personnage de Quinn. D'un charisme impressionnant, il domine totalement Lew, qui, sans vraiment comprendre pourquoi, veut le voir président. Même après s’être fait viré il veut toujours l'aider ... Il y a quelques excellents passages où cette description du charisme à travers la maitrise de la parole et du geste est particulièrement intéressante. Tous les personnages intelligents sont conscients du jeu de charme et de manipulation, mais justement, ils adorent se laisser prendre à ce jeu. Et les indices laissant présager un futur leader totalitaire en Quinn ne font que rendre le tout plus nuancé. Ce roman, c'est aussi la description d'un New York en furie, notamment une scène finale chaotique de réveillon de l'an 2000 tournant à l'émeute, les hommes transformé en bêtes, le narrateur aussi, courant nu sous la pluie au milieu des cadavres, tout en étant assailli par ses visions. Cette quête de Lew pour la compréhension du futur, c'est sa façon de lutter contre l’incontrôlable, sa façon de chercher du sens dans le chaos. Il espère créer une société meilleure, ou rien d’inattendu n'arrive, qui pourrait faire probablement faire l'objet d'un autre roman dystopique, ironiquement...   Silverberg est bon, très bon.

249 pages, 1975, j'ai lu

jeudi 29 octobre 2015

Les Souffrances du jeune Werther - Goethe


Les Souffrances du jeune Werther - Goethe

Le jeune Werther n'est pas la personne idéale avec laquelle échanger une correspondance épistolaire. Dans toutes ses lettres à son ami Wilheim, il ne fait que se plaindre. Il rencontre Charlotte, la femme parfaite, il l'aime, mais elle est déjà engagée, alors il souffre. Et il se plaint, se lamente, se désole et s’apitoie sur son sort. Et pour finir, il se suicide. Autant dire que ce personnage est assez exaspérant. Les passages les plus intéressants sont ceux où il tente de s'intégrer dans le monde. Dans l'Allemagne du dix-huitième siècle, l'étiquette des gens de la haute société est fort rigide, et un esprit libre comme Werther ne peux manquer de s'y sentir à l'étroit. Dans ces moments, on comprend Werther et ses ambitions d'idéaliste. Le reste du temps, il ne semble qu'un gamin trop immature pour voir plus loin qu'une déception amoureuse, et qui du coup embête tout le monde, et pire, compromet avec son suicide même le bonheur de celle qu'il aime. Pourquoi n'est-il pas allé se suicider discrètement dans un coin tranquille de cette nature qu'il aime tant plutôt que de faire peser sur Charlotte et son mari la responsabilité de sa mort ?

De cette exploration du moi si sensible de Werther, on retiendra surtout quelques petits passages qui parviennent à exprimer le mal de vivre de ce type de personnage rêveur et passionné.

L'espèce humaine est singulièrement uniforme. La plupart travaillent une grande partie du temps pour vivre, et le peu de liberté qu'il leur reste les effraie à ce point qu'ils s'efforcent par tous les moyens de s'en débarrasser. 

Quel changement ! En ce temps-là, plein d'une heureuse ignorance, j'aspirais à m'élancer vers ce monde inconnu où j'espérais trouver assez de nourritures et de jouissances de coeur pour remplir et satisfaire ma poitrine débordante de désirs. Maintenant, je reviens du vaste monde  — O mon ami ! que d'espérances déçues ! que de plans renversés ! 

190 pages, 1774, le livre de poche

mercredi 28 octobre 2015

Les croix de bois - Roland Dorgeles


Les croix de bois - Roland Dorgeles

Comme on pourrait s'y attendre de la part d'un roman sur la Grande Guerre écrit par quelqu'un l'ayant vécue, Les croix de bois n'est pas très joyeux. Il y a même quelques moments vraiment durs. Outre les descriptions des soldats errant dans les tranchées au milieu des cadavres, il y a notamment cette scène de bombardement, où l'escouade que l'on suit doit tenir sa position dans un trou d'obus sous le feu de l'artillerie. Petit à petit, les hommes meurent, et leurs cadavres sont empilés pour servir de protection aux autres. Mais pas une pile trop haute, pour ne pas se faire repérer. Et cet autre passage, où les hommes entendent sous le trou qui leur sert de logement dans la tranchée des bruits de pioche : les Allemands creusent un tunnel pour tout faire sauter par en dessous. Ils préviennent bien sur leurs supérieurs, mais les ordres sont de rester malgré tout ... Et nos poilus doivent rester là pendant des jours, essayer de dormir en entendant la mort se rapprocher lentement sous leurs pieds ...

L'on pourrait continuer longtemps à évoquer les passages marquants de ce roman, il en est presque une succession. Il n'y a pas vraiment de trame, chaque chapitre est un fragment de la vie d'un petit groupe de soldat. Il n'y a également jamais de dates, et l'on ne sait pratiquement pas où l'on se trouve. Tout est englobé dans le grand flou de la guerre. Les soldats s'habituent, et nombreux sont les moments où ils rient et s'amusent, allant jusqu'à parodier la guerre, la tournant en dérision. Ils rigolent en se demandant quelle partie de leur corps ils donneraient pour être démobilisé ... Une jambe ? Un œil ? Puis ils retournent au front, «comme des bêtes».


284 pages, 1919, le livre de poche

samedi 17 octobre 2015

Récits de SF - Rosny Ainé (Un autre monde, Les Xipéhuz ...)


Récits de SF - Rosny Ainé (Un autre monde, Les Xipéhuz, Dans le monde des variants  ...)

Cette anthologie consacrée à Rosny Ainé est très dense, écrite en caractères particulièrement petit, du coup je vais faire son compte rendu en plusieurs fois. Sont également présents Les navigateurs de l'infini, La mort de la Terre et Le cataclysme, textes déjà lus dans un autre recueil, que je vais donc passer sous silence ici. 
  • Un autre monde (1895). Dans à peu près tout ce que j'ai pu lire de lui, Rosny semble fasciné par l'idée d'univers parallèles, même s'il n’emploie pas ce terme. Disons de différentes formes de vie vivant plus ou moins sur le même plan mais ne pouvant avoir aucune interaction, ne se percevant pas. Or, dans cette nouvelle, le narrateur est un être très particulier. Il a la peau violette, les yeux anormaux, un organisme extremement rapide se nourrissant principalement d'aclool, voilà qui semble déjà suffisant pour en faire un exclu. Mais surtout, il a la capacité de voir cet autre monde : à ses yeux seuls s'offre le spectacle de ce règne animal invisible pour le commun des mortels. Ces créatures vivent, se battent, se déplacent ... Et pour manger, elles ne s'abaissent pas à manger leur prochain, non, elles absorbent leur énergie et laissent leur proie en vie. Ce détail est important, Rosny, dans son œuvre, semble en effet vouloir tendre vers un idéal loin des faiblesses du corps. Bref, notre narrateur comprend que s'il veut échapper à la solitude et l'ennui d'une vie de berger, il doit se diriger vers la ville et devenir ... un cobaye. Plutôt amusant quand on pense au cliché moderne de l’être exceptionnel fuyant les hommes de science justement pour ne pas devenir un cobaye. Finalement, il trouve le savant de ses rêves, et ensemble ils vont explorer les mystères de cet autre monde. Cette nouvelle est remarquable de deux façons. Tout d'abord, c'est une excellente histoire de jeunesse. Un jeune homme intelligent et solitaire cherchant sa voie dans la campagne, on pense presque à Hermann Hesse. Ensuite, c'est, il me semble, un point remarquable dans la naissance de la science fiction : Rosny imagine en effet un monde obéissant à une autre science, à d'autres loi. Ce texte a probablement inspiré Maurice Renard pour L'Homme truqué (1921).
  • Le jardin de Mary (1895). Un tout petit texte très poétique sur la mort d'une jeune femme. Encore une fois, on sent l'espoir de la proximité d'autres mondes.
  • Dans le monde des variants (1939). Un thème extremement proche de la première nouvelle de ce recueil, bien qu'écrit 44 ans plus tard. On retrouve un jeune homme fort particulier, Abel, qui a la capacité de percevoir un univers parallèle. Mais contrairement au narrateur d'Un autre monde, Abel peut vivre à a fois dans le plan humain et le plan des variants, comme il appelle les créatures de cette autre dimension. La thématique du corps est plus que jamais présente. Abel expérimente l'amour des humains et des variants, la première n'est que plaisir de la chair, l'autre est délice de l'âme. Et l'on sent que Rosny, comme dans Les navigateurs de l'infini, est attiré par cet idéal de communion et de pureté qu'il décrit avec habilité. Il a vraiment l'air septique envers les possibilités de l'amour terrestre ...
  • Les Xipéhuz (1887). Une nouvelle particulièrement intéressante qui n'est pas sans évoquer La mort de la Terre. Dans un passé lointain, une proto-civilisation entre en contact avec une forme de vie nouvelle, les Xipéhuz. Et rapidement, il s'avère que l'humanité va devoir se battre pour survive. On a droit à quelques scènes de bataille assez épiques, mais le plus intéressants concerne le point de vue choisi. Ces hommes encore pour la plupart nomades vont devoir prendre conscience d'eux-mêmes en tant qu'espèce. Et plus particulièrement, le personnage de Bakhoûn est fascinant. Sorte de philosophe antique, en avance sur son temps, c'est lui qui va prendre en charge la lutte contre les Xipéhuz. Il commence par les étudier par un processus absolument scientifique, en effectuant observations et expériences, puis il applique ses découvertes à la stratégie militaire. Et l'on sent la peine qu'a le sage à devoir éradiquer une forme de vie intelligente, sans avoir jamais pu communiquer avec elle, ou même la comprendre juste un peu.
  • Nimphée (1893). Cette nouvelle assez longue est de loin la plus ennuyeuse jusqu'à maintenant. Lors d'une expédition dans des contrées mystérieuses, le narrateur va rencontrer une race fort sympathique d'hommes amphibies. Puis sa fiancée se fait capturer par une autre tribu, et il court à sa recherche en se lamentant. Il ne cesse d'insister sur la beauté de sa copine, sa pureté, sa douceur, sa vulnérabilité, sa féminité ... C'est un peu lourd. Et surtout il ne passe pas grand chose d'intéressant, le coup de l'amoureuse enlevée, il n'y a rien de plus éculé. Reste les paysages exotiques et l'idée d'humanités parallèles ayant subies des évolutions différentes en fonction de leur environnement.

jeudi 15 octobre 2015

Molloy - Samuel Beckett


Molloy - Samuel Beckett

Le genre de livre qui me laisse un peu perplexe et dont il ne m'est pas facile de parler. Au début, le récit de Molloy, vieux vagabond dépressif et ruiné physiquement, m'a profondément ennuyé. Beckett a une plume absolument brillante, mais c'est un peu le problème. Tous ces jeux de langage, toutes ces subtilités d'écriture, le tout saupoudré d'humour scatologique, ce n'est pas ça qui rend le récit intéressant, du moins au début. Par exemple ce passage où, pendant des pages entières, Molloy raconte comment il range ses pierres à sucer. C'est écrit avec un talent remarquable, certes. Mais, c'est plus fort que moi, je m'en fous complétement, et je n'arrive pas à lire plus de quelques lignes sans que mon esprit dérive.

Mais, petit à petit, Beckett est plus ou moins parvenu à me happer. La seconde partie du roman, où la parole est donnée à un autre narrateur, Moran, m'a semblé plus intéressante. Contrairement à Molloy, qui part du rien pour aller vers le rien, Moran est un homme très carré avec une vie rangée qui va petit à petit s’effondrer vers le néant. Beckett multiplie les indices pour que le lecteur sente que ces deux personnages n'en font qu'un, s’entremêlent. Molloy est la bête, l'individu absolument isolé livré au chaos, et Moran, qui va à la messe par pure habitude et tente d'éduquer son fils avec une certaine violence, est l'ordre de la civilisation. Et les deux personnages, petit à petit, perdent tous leurs moyens, refusent toute interaction constructive avec autrui, refusent de prendre soin d'eux-mêmes, et finissent par ramper dans la forêt et revenir à leur point de départ. Seuls, abandonnant les hommes, abandonnant leur corps. Becket écrit le vide, le néant. Et mon impression principale sur ce livre, c'est que c'est ... une expérience. Une expérience troublante.

241 pages, 1947, éditions de minuit

mardi 6 octobre 2015

Les hommes frénétiques - Ernest Pérochon


Les hommes frénétiques - Ernest Pérochon

Encore un roman qui prévoit l'autodestruction de l'humanité. Dans un millier d'années, après un long âge sombre, la science a finalement triomphé. Il n'y a plus de nations, plus de religion, et plus de soucis d'énergie. Mais, évidement, cela ne saurait durer ... Le lecteur suit un couple de scientifiques  aux prises avec la stupidité des hommes, mais, la plupart du temps, le narrateur omniscient se contente de décrire l'évolution de la situation politique de la planète. Et souvent ce n'est pas très passionnant, les motivations de chaque groupe étant plus que floues. De plus, le ton semble parfois d'un autre âge. On trouve souvent des termes comme « élite », « masses », « race blanche », « jaunes », « nègres », « mulâtres » ... Rien de bien méchant si l'on se place dans le contexte (1925), mais parfois on ne peut s’empêcher de soupirer d'un air navré.

Mais malgré quelques éléments dépassés et certains passages franchement ennuyeux, Les hommes frénétiques a beaucoup de choses à offrir. Cette vision du futur regorge d'inventivité : réseau de communication mondial, drones, terrorisme, armes de destruction massive, passages qui semblent préfigurer le genre zombie, rapport ambigu à la science et à la religion ... Les descriptions des scènes de carnage dues aux armes chimiques sont renversantes, avec une folle variété de mutations physiques et psychologiques. Plus que jamais, la guerre est sale, la guerre est moche. Et cette fin qui aurait pu être ridicule (remake de la genèse : deux innocents recréent une société du genre préhistorique) passe étonnamment bien, car le roman dans son ensemble ne semble pas prendre parti de façon trop évidente. Il y a certes un coté optimiste, une nouvelle chance, mais au fond, tribu sans langage ni technologie ou gouvernement mondial scientifique, finalement, bof, quelle différence ... On sent que l'histoire risque de se répéter.

Bref, Les hommes frénétiques est plus que digne d’intérêt. Comme d'autres, Pérochon, sous l’influence des horreurs de la première guerre mondiale, livre une vision du futur qui, comme l'indique de façon fort peu subtile la couverture de cette édition, mérite probablement de faire partie des « grands classiques de la SF française ».

245 pages, 1925, bibliothèque marabout

samedi 3 octobre 2015

Quinzinzinzili - Régis Messac


Quinzinzinzili - Régis Messac

Au début du témoignage de Gérard Dumaurier, le narrateur, on se croirait presque dans un roman de Jacques Spitz : on y retrouve une guerre à échelle planétaire dans laquelle l'humanité fait preuve de sa stupidité mais néanmoins rivalise d'ingéniosité pour ce qui est des façons de s’exterminer. Pour faire le lien entre les deux auteurs, on a aussi des parodies de déclarations politiques assez savoureuses. Mais cette guerre n'est que l'introduction du roman. Il se trouve que cette fois, c'est la bonne : plus d'humains sur notre petite planète. Tous exterminés. Fini.

Quoi que ... En visite dans une grotte avec un groupe de gamins, Dumaurier s'en est sorti, par miracle. Mais tout d'un coup le monde n'est plus que ruine. Tout est ravagé, il s'agit de survivre. Et ils survivent, les gosses et lui. Les années passent, les vêtements tombent en morçeaux, et les enfants approchent dangereusement de la puberté ... Et ce n'est pas joyeux, oh non, c'est sombre, très sombre. On lâche certes quelques sourires grinçants, mais le désespoir du narrateur est très communicatif. Il ne s'agit pas reconstruire une société dans la nature, mais plutôt de plonger à nouveau dans l'âge des cavernes. Dumaurier est comme Diogène, il cherche un homme, mais les gamins qui l'entourent sont plus proches des animaux. Alors il se moque d'eux et de leur petite société. Quinzinzinzili, notamment. C'est leur dieu, dont le nom vient de la déformation d'une vielle phrase de latin, vague souvenir de catéchisme. Tout leur langage est formé ainsi par des restes de français ou d'anglais.

Et Duraumier, dans tout ça ? Il essaie de les éduquer peut-être, de transmettre son savoir, sa culture ? Absolument pas, il est trop désespéré. Il hésite à se croire fou, enfermé dans un asile, plutôt que dans cette réalité encore plus démente. Régis Messac n'était pas un optimiste, mais son roman est un petit chef-d’œuvre de la SF française. Maitrise du langage, avec lequel il joue, maitrise de la narration, rapide et sans détours, et ton résolument moderne.

180 pages, 1935, l'arbre vengeur

lundi 28 septembre 2015

La Mort de la Terre - J.H. Rosny Ainé


La Mort de la Terre - J.H. Rosny Ainé

  • Les navigateurs de l'infini (publié en 1925, manuscrit non daté). La première chose amusante avec cette grosse nouvelle, c'est qu'avec un titre pareil, on s'attend à un voyage aux confins du cosmos. Mais non, en fait les trois héros ne vont que sur Mars. On ne saura d'ailleurs rien des détails de leur voyage, ils ressemblent à trois gentlemen qui vont faire un safari en Afrique. Ils arrivent tranquillement sur Mars, se baladent et dissèquent les créatures qui croisent leur chemin. On sent instantanément que ce récit n'a pas très bien vieilli. Mais il est loin d’être inintéressant. Rosny Ainé invente sur Mars une faune assez variée. Il y a les Tripèdes, qui ressemblent à des humains et dont la civilisation est sur le déclin, les Zoomorphes, des créatures plates et dangereuses, parfois gigantesques, qui prennent petit à petit le pas sur les Tripèdes, et pour finir les Éthérés, êtres immatériels dont ne saura pas grand chose. Les héros vont aider les Tripèdes à lutter contre les étranges Zoomorphes, et le narrateur aura une invraisemblable amourette avec une femelle locale. Au delà de l'inventivité concernant la faune, il y une chose que j'ai trouvé fascinante dans ce récit : le rapport au corps. Les héros classent les êtres vivants et placent les Éthérés au dessus d'eux mêmes simplement parce qu'ils n'ont pas de corps, sans rien savoir d'autre sur eux. Quand aux pratiques sexuelles des Tripèdes, voici ce qu'en dit l'auteur : « Leur étreinte, car leur acte nuptial est une étreinte, est extraordinairement pure. C'est tout le corps qui aime, en quelque sorte immatériellement. Du moins, si la matière intervient, ce doit être sous forme d'atomes dispersés, de fluide impondérables. La naissance de l'enfant est un poème. [...] La naissance et la croissance primitive de ces êtres a quelque chose de divin, toute l'infirmité, toute la laideur terrestre en sont bannies, comme elles sont bannies de la caresse nuptiale. » Cette vielle haine occidentale du corps, cette séparation entre un esprit supérieur et une chair inférieure, est le thème le plus marquant de cette grosse nouvelle. 
  • Le cataclysme (1888, reparu en 1896 avec le titre final). La plus petite nouvelle du recueil, qui utilise très bien l'unité de lieu et de temps. Un couple, quelques domestiques, une maison isolée sur un plateau et des phénomènes inexplicables. Les personnages perçoivent des changements, se souviennent d'anciennes légendes, et finissent par céder à leur instinct pour s'enfuir en courant ... Juste un vague petit indice sur l'origine cosmique du cataclysme. Ce qu'il faut en retenir, c'est simplement que certaines choses, bien que probablement explicables scientifiquement, dépassent l'entendement humain, et la seule façon de s'en sortir, c'est de fuir.
  • La Mort de la Terre (1910). Une nouvelle fort intéressante de la part d'un auteur qui a beaucoup écrit sur l'origine de l'humanité (La Guerre du feu ...) : cette fois, cent mille ans dans le futur, c'est la fin de l'humanité. A cause de l'industrie humaine mais aussi pour des raisons naturelles, il n'y a quasiment plus d'eau sur Terre, juste quelques sources autour des quelles sont regroupés les derniers représentants de l'humanité. Plus pour très longtemps. Et dans les vastes déserts se baladent lentement les ferromagnétaux, espèce d'origine minérale que l'on suppose intelligente. Mais encore une fois, comme dans La Force mystérieuse et Les navigateurs de l'infini, la compréhension mutuelle est impossible, un règne est destiné à remplacer l'autre. Bien loin du minimalisme des apocalypses d'aujourd'hui (La Route, Mad Max ...), le début du récit est un peu lourd, la faute à trop d'exposition. Mais une fois que les enjeux se mettent en place, l'ambiance est vraiment là : l'humanité, triste et résignée, ne peut plus faire grand chose pour se sauver. Passer ses journées à voler dans le désert et explorer toutes les grottes possibles pour chercher de l'eau ... mais à quoi bon quand on est plus qu'une dizaine ? Franchement, pour un récit écrit en 1910, difficile de ne pas être enthousiasmé. La plus grande différence, c'est qu’aujourd’hui, après les deux guerres mondiales, les fictions mettant en scène la fin de l'humanité se passent dans un futur beaucoup, beaucoup plus proche ...
220 pages, denoël

lundi 21 septembre 2015

La Guerre mondiale N°3 - Jacques Spitz


La Guerre mondiale N°3 - Jacques Spitz


La Guerre mondiale N°3 est un roman de Jacques Spitz n'ayant jamais vu la lumière du jour du vivant de son auteur : il est publié pour la première fois dans ce recueil. Et impossible de trouver quand il a été écrit. Après 1940 probablement, si l'on en juge par quelques indices qui laissent entendre que Spitz connait des détails de la WWII. Quoi qu'il en soit, face à un tel roman, on ne peut que penser à La Guerre des mouches et L'Homme élastique, datant tout deux de 1938, dans lesquels Spitz imagine également des conflits à grande échelle. Il y a quelques différences cependant. Ici le contexte est plus réaliste : la troisième guerre mondiale a lieu très classiquement entre est et ouest, USA et URSS, capitalisme et communisme, whisky et vodka. Cela n'offre que plus d'occasion à l'auteur de faire preuve de son impitoyable ton satirique. Roman à la fois extrêmement drôle et totalement déprimant, La Guerre mondiale N°3 arrive a être édifiant sans être aucunement prétentieux, grâce à la force de l'humour. On constate l'horreur, mais on en rit, presque comme moyen de défense. Hum, je donne la définition de l'humour noir en fait là ... Bref, autre différence par rapport aux autres romans : il n'y a pas de véritable personnage. Le récit est narré par un historien (les historiens ont apparemment un ton assez novateur dans le futur), et du coup le récit perd un peu de sa force d'accroche. Et globalement on a l'impression que l’écriture n'a pas été autant peaufinée que dans les autres romans (à moins que ce soit que mon imagination), chose qui pourrait s'expliquer facilement par l'absence de publication à l'époque. Bref, ces petits détails ne doivent pas détourner ce cet excellent roman. Jacques Spitz a vraiment un style unique.

Bragelonne, dans le recueil "Joyeuses Apocalypses"

jeudi 17 septembre 2015

La Force mystérieuse - J.H. Rosny Ainé


La Force mystérieuse - J.H. Rosny Ainé

Ce roman est vraiment un peu ... fourre-tout. La force mystérieuse dont il est question commence par modifier la nature de la lumière, puis successivement rend les gens agressifs, réduit à néant les propriétés chimiques de nombreux matériaux terrestres, fait baisser dangereusement la température, la fait remonter, donne un boost de croissance aux végétaux ... Et ce n'est que la première moitié du roman. Disons qu'on a un peu l'impression de plein d'idées balancées en vrac. De plus, les expériences scientifiques effectuées par les deux personnages principaux tout le long du récit sont à peu près incompréhensibles, on est bien loin de la limpidité parfaite des expériences de L'Homme élastique par exemple. Cela dit, il est difficile de pas suivre avec un certain intérêt le progrès du chaos d'origine inconnue que nous propose Rosny Ainé. Les hommes sont assaillis par quelque chose qu'ils sont incapables de comprendre, et toute leur science ne les sauvera pas. La seule chose à faire est de se terrer dans un coin et d'attendre, en espérant ne pas faire partie des morts quand l'aube se lèvera ...

Dans la seconde moitié de son roman, Rosny Ainé introduit un nouveau concept fort intéressant. Les hommes sont en quelque sorte parasités par un étrange organisme qui les pousse à s'unir en petits groupes, humains et animaux mélangés. Disons que l'un de ces parasites à besoin de s'accrocher à une vingtaine d’êtres vivants variés et crée entre eux des liens de nature télépathique, mais aussi physique : il devient impossible pour les membres d'un groupe de trop s'éloigner les uns des autres. On devine les nouvelles perturbations sociales que va apporter ce changement. Et cela empire encore quand les groupes, touchés de carnivorisme, s'attaquent entre eux pour dévorer les animaux des autres groupes ... On a d'ailleurs droit à une scène de bataille champêtre assez réussie. Autre aspect intéressant : dans cette campagne où se réfugient les deux scientifiques et leurs compagnons, leur science et leur savoir passent pour du surnaturel. Les locaux les surnomment les sorciers. A une époque où la science-fiction est encore très jeune en France, c'est un détail amusant. Bref, malgré une cohérence assez discutable, La Force mystérieuse est un roman tout à fait digne d’intérêt. On y trouve d'intéressantes idées (novatrices ?) sur les univers parallèles et les formes de vie d'une nature très différente de la notre, sans compter la description réjouissante d'une société se désagrégeant.

190 pages, 1913, petite bibliothèque des ombres

lundi 14 septembre 2015

L'Homme élastique - Jacques Spitz


L'Homme élastique - Jacques Spitz

Publié en 1938, L'Homme élastique prévoit la seconde guerre mondiale. Mais grâce au génie scientifique du docteur Flohr, celle-ci se déroulera de façon assez particulière. Et ce ne sera que le début ... La première partie du roman est un journal tenu par Flohr. Isolé avec quelques assistants dans un coin tranquille de la campagne française, il se livre avec assiduité à des expériences à l'éthique douteuse. Il a découvert le moyen de réduire ou augmenter l'espace entre les atomes (en gros), et il peut ainsi modifier à volonté la taille de tout objet inanimé. Puis viennent les expériences sur des êtres vivants : des plantes, des lapins ... et des humains. Autant dire qu'on est totalement emporté par la démarche scientifique de Flohr. Il émet des théories, fait des expériences qui échouent, tire leçon de ses erreurs, recommence avec plus de succès, puis continue à voir plus loin. Et petit à petit, on commence à se poser des questions sur Flohr. Que veut-il vraiment ? Pour obtenir plus de moyens, il profite de la guerre qui vient de se déclarer pour proposer son invention à l'armée qui, on s'en doute, sera ravie des applications militaires de l'invention. Voilà la guerre gagnée, et Flohr est une star mondiale ...

Seconde partie du roman : les mémoires de la fille de Flohr, Ethel. Changement de ton : moins d'esprit scientifique et plus d'impressions et de questionnements. L'invention, nommée flohrisation, se trouve une infinité de nouveaux usages. Conserver les aliments et guérir les maladies en isolant nourritures et gens dans une taille incompatible avec les bactéries, rendre les femmes insensibles aux rides en les agrandissant, frauder aux examens avec l'aide d'un tout petit homme, adapter la taille des ouvriers à leurs travaux ... Les applications sont infinies. Et Flohr encourage cela. Par simple curiosité scientifique, le docteur transforme l'humanité en expérience géante. Humanité qui se jette dedans sans hésiter. Flohr est l’artisan d'un formidable chaos qui modifie en profondeur la société humaine, et tout le monde en prend pour son grade. L'ironie dévastatrice de Jacques Spitz fait des merveilles, il suffit de lire les déclaration à propos de la flohrisation du pape, du gouvernement russe ou de celui de l’Allemagne pour s'en rendre compte. Ce sont des merveilles de parodie, et le roman est d'une densité remarquable : à chaque page son humour noir et ses moqueries. Et comme dans la Guerre des mouches, l'humanité restée "normale" se retrouve à la fin parquée dans une réserve, proche de l'extinction. Jacques Spitz nous rappelle que notre société est fragile, que tout peut s'écouler rapidement, et de nouvelles vérités se substituer à celles qui régissent nos vies. Un roman remarquable, débordant d'idées géniales, d'une effrayante modernité.

Mon courrier contenait une lettre anonyme m'avertissant que ma femme me trompait. Je n'ai pu m’empêcher de penser que si j'avais été marié, une telle lettre aurait pu troubler ma sérénité. Par bonheur, le seul souvenir que j'ai conservé de l'âge des folies est ma fille Ethel qui, dans l'université américaine où je l'ai envoyée, n'est pas gênante. Je lui ai écrit un mot pour lui annoncer que je ne tenais pas à la voir pendant les vacances et qu'elle prit ses dispositions pour les passer en Amérique. Elle va encore dire que je ne l'aime pas, tant pis. Il est vrai que l'amour paternel ne m'étouffe pas. Je me souviens encore du scandale que j'ai fait le jour où mon célèbre collègue Lefleau m'a montré avec orgueil son fils en me disant : « Voilà ce que j'ai fait de mieux », je lui ai répondu : « Le premier imbécile venu aurait pu en faire autant. » On m'a traité de monstre. Ma réponse était pourtant d'une indiscutable vérité.

1938, Bragelonne, dans le recueil "Joyeuses Apocalypses"

dimanche 13 septembre 2015

L'Homme-fourmi - Han Ryner


L'Homme-fourmi - Han Ryner

Comme l'indiquent le titre et la couverture, le point de départ du livre est assez simple : la transformation d'un homme en fourmi. Octave passe rapidement sur sa vie d'humain, pour en venir à sa rencontre avec une fée. Naïf, Octave joue le jeu de l'étrange inconnue sans vraiment y croire ... et se retrouve à vivre dans le corps d'une fourmi pendant une année. On a bien sur droit à tout un tas de descriptions des activités de la fourmilière : le travail quotidien, la chasse, les récoltes, la guerre, la reproduction ... C'est le point faible du livre : on a parfois l'impression de se faire balader d'activités en activités comme dans un parc d'attraction.

Heureusement, Han Ryner a beaucoup plus a offrir. Dans l'esprit de l'homme-fourmi entrent en conflit la pensée humaine et la pensée fourmi. Et face à l'impossibilité de conserver les avantages de chacune de ces deux formes, le ton général du roman est emprunt d'une puissante mélancolie. Fourmi, Octave souffre d’être sexuellement neutre. Il aime une femelle, mais il n'est physiquement pas fait pour, ce qui l’amènera d'ailleurs jusqu'au meurtre. Humain, Octave regrette l'impression d'appartenance qui l'unit à la fourmilière, le sentiment d'accomplissement qu'il y a trouvé et les perceptions merveilleuses de ces petits êtres.

L'Homme-fourmi est presque un roman utopique. En effet, dans la société des fourmis décrite par Han Ryner, l'unité de la fourmilière est une sorte d'idéal inatteignable pour les humains. La fourmi va «joyeuse au travail libre, dehors ou dedans, selon sa fantaisie, selon la température, selon que son intelligence sentirait plus vivement tel ou tel besoin de la communauté». Mais face aux autres fourmilières, aucune pitié, c'est le meurtre à vue. Comme si chaque petite cité idéale avait un impérieux besoin de protéger son organisation si parfaite.

On pourrait reprocher à ce roman une certaine forme d’anthropomorphisme. C'est particulièrement visible à travers le personnage d'Aristote, fourmi très intelligente nommée ainsi par Octave. Aristote réfléchit, prend des décisions, fait le général pendant les batailles en restant en hauteur et en donnant des ordres ... Mais cet aspect est balayé par l'excellente dernière partie du roman dans laquelle les fourmis sont capturées par un humain qui à l'air de prendre plaisir à les étudier, tout en les faisant souffrir sans s'en apercevoir. Cela donne lieu à quelques savoureuses discussions entre Octave et Aristote, le premier essayant de prouver au second que les humains sont intelligents, mais sans grand succès ... Qui serait assez naïf pour croire que les montagnes qui marchent sur deux pattes peuvent penser ? Seules les fourmis sont intelligentes voyons !

262 pages, 1901, l'arbre vengeur

dimanche 6 septembre 2015

Les femmes de Stepford - Ira Levin


Les femmes de Stepford - Ira Levin

Joana, son mari et ses deux enfants emménagent dans la charmante petite banlieue de Stepford. Grandes maison, larges pelouses, voisins aimables et femmes au foyer, c'est la classique american way of life. Seulement, quelques détails interpellent Joana. Pourquoi n'y a-t-il dans cette ville qu'une seule organisation, le club des hommes, interdit aux femmes ? Pourquoi ces dernières ne semblent s'intéresser à rien d'autre que leur ménage ? Sorties tout droit d'une publicité pour détergent, elles sont soumises à leur mari et ne quittent pas leur maison pour autre chose que faire les courses. Joana va réussir à se faire quelques amies un peu moins ennuyeuses, mais celles ci vont brusquement changer, devenant soudain obsédées par le ménage et leur apparence ...

Les femmes de Stepford n'est pas le livre le plus surprenant qui soit. Vraiment, la couverture semble nous crier au visage que toutes ces ménagères parfaites sont en fait des robots. Et même sans l'illustration on le soupçonnerait bien avant Joana. Mais heureusement, Ira Levin manie fort bien le doute et la paranoïa. Les indices s'accumulent, mais il y a peut-être une explication rationnelle à tout ça ... Joana est peut-être juste un peu perturbée par son déménagement dans une contrée aux coutumes différentes ... Jamais le roman ne tranche pour nous, il n'y a pas de révélation claire et nette. Mais bon, le lecteur n’optera pas pour l'explication la plus terre à terre, ce ne serait pas marrant.

Comme dans Rosemary's Baby et L'invasion des profanateurs, le danger vient de l'intérieur même de la communauté. Les autres changent, la confiance laisse place au doute, puis à la défiance. La structure familiale éclate sous les soupçons. Les femmes de Stepford est particulièrement intéressant grâce à son contexte de guerre des sexes, si l'on peut dire. Le roman s'ouvre même sur une citation de Simone de Beauvoir, pour poser l'ambiance. Les femmes, à l'image de Joana, tentent de s'émanciper, et les hommes veulent, sous leur apparente bonne volonté, conserver leurs privilèges de maitres et seigneurs. A moins bien sur que tout cela ne soit que divagations de l'esprit névrosé de Joana ... Finalement, Les femmes de Stepford est un livre court et prévisible, mais qui vaut néanmoins le détour pour son contexte franchement original (un livre de SF qui parle de la condition féminine !) et la façon dont Ira Levin manie habilement la paranoïa. Un mélange extremement efficace et pertinent. 

158 pages, 1972, J'ai Lu

L'avis de Nébal

samedi 5 septembre 2015

L'homme qui s'est retrouvé - Henri Duvernois


L'homme qui s'est retrouvé - Henri Duvernois

Maxime Portereau est un homme dans la soixantaine, riche, oisif, solitaire, et pas très heureux. Un jour, un jeune inventeur sonne à sa porte, espérant récolter des fonds pour ses expériences. Il n'en faudra pas beaucoup plus pour que Maxime se retrouve dans un petit vaisseau spatial en direction d'une lointaine planète. La dimension scientifique du texte est rapidement expédiée, pour ne pas dire totalement absente, mais l’intérêt est ailleurs.

Ici, pas d'exploration spatiale ou d’interaction avec des extraterrestres. Cette lointaine planète, pour on se saura jamais trop quelle raison (à moins que le vaisseau ait fait demi-tour en chemin et que sa vitesse supra-luminique ait eu quelque effet secondaire) ... c'est la Terre. Exactement la même planète que Maxime a quitté, mais avec cependant une différence de taille : quarante années de retard. Une fois cette particularité comprise, Maxime se met en devoir de retrouver sa famille et son jeune lui-même âgé de vingt ans. Il veut, en se faisant passer pour un lointain cousin, offrir son aide et son savoir. En connaissant le futur, il devrait être facile de le changer. Mais Maxime se heurte à la dure vérité : donner de bon conseils ne suffit pas à changer les destins.

Le titre du roman, L'homme qui s'est retrouvé, est chargé d'une triste ironie. Maxime a certes retrouvé une version jeune de lui-même, mais ce jeune homme est bien différent de ses souvenirs : « Je marque une désillusion : je me serais cru plus beau, je me serais cru plus intelligent. Je me serais cru meilleur ... » Impossible d'aider sa sœur, son père, lui-même. Tous l'écoutent, mais restent braqué dans leur réalité et leurs opinions propres, et méprisent ce donneur de leçon sorti de nulle part. Tenter de prévenir la première guerre mondiale n'est bien sur pas chose plus aisée. Finalement, Maxime ne s'est pas absolument pas retrouvé, au contraire, un fossé s'est ouvert. Il contemple un jeune imbécile qui deviendra ce qu'il est. L'écriture d'Henri Duvernois est un délice, mélange de désillusion véritablement dramatique et d'humour noir savamment dosé. Je ne peux pas ne pas penser à Jacques Spitz, auteur de la même époque explorant des thèmes proches.

228 pages, 1936, L'arbre vengeur

jeudi 16 juillet 2015

La dame au linceul - Bram Stoker


La dame au linceul - Bram Stoker

Mélange de lettres et d'extraits de journal intime, La dame au linceul commence d'une façon très classique : suite à un héritage, Rupert, un jeune aventurier, hérite d'un château dans un coin paumé d’Europe de l'est et va s'y installer. Arrivent rapidement une intrigue principale et une intrigue secondaire. Une étrange dame ressemblant vaguement à un fantôme ou à un vampire vient frapper à la porte de notre héros pour passer (chastement) la nuit dans sa chambre, plusieurs fois de suite. On a l'impression qu'ils ne se parlent tout simplement pas mais Rupert tombe bien sur follement amoureux d'elle. Sachant qu'ils passent plusieurs nuits ensemble, voilà une sélection de questions qu'il aurait pu lui poser au coin du feu :
  • Qui êtes vous ?
  • Êtes vous un vampire ?
  • Ou un fantôme, peut-être ?
  • Que faites vous de nuit, vêtue seulement d'un linceul, dans mon château ?
  • Quel est votre nom ?
Mais non, ils ne communiquent pas, ce serait sans doute trop simple. Ce qui ne les empêche pas de se marier. La révélation finale concernant l'identité et la situation de la jeune femme n'est pas moins ridicule. L’intrigue secondaire concerne les montagnards locaux, dont Rupert doit gagner la confiance. Menacés par une invasion de la Turquie, il leur achète plein de fusils et un navire de guerre. Et ensuite ... paf, c'est la fin du roman. Cette intrigue est donc juste laissée en plan. Alors certes, La dame au linceul se laisse lire et sa charmante esthétique gothique est sa principale qualité. Mais je ne peux pas faire abstraction de cette histoire si décevante et capillotractée.

La quatrième de couverture regrette que Dracula écrase par sa popularité tous les autres textes de Bram Stoker. Après lecture de La dame au linceul, j'ai envie de dire que là, pour le coup, c'est mérité.

193 pages, 1909, Babel

mardi 14 juillet 2015

Une page d'amour - Zola


Une page d'amour - Zola

Je n'avais jamais entendu parler de Une page d'amour avant de tomber dessus par hasard à un moment où ne s'offrait à moi qu'un choix de lecture assez limité. Et après lecture, je comprend pourquoi c'est un volume particulièrement oublié des Rougon-Macquart.

Après l’Assommoir, Zola revient à un type de roman plus tranquille et convenu. Quelques personnages s'ennuyant dans un milieu bourgeois, quelques histoires d'adultères. A Paris, Hélène, jeune et belle veuve, vit avec sa fille Jeanne, gamine d'une douzaine d'année à la santé fragile. Dans la maison d'à coté habitent Juliette et son mari Henri, médecin. La première va devenir une amie bavarde et mondaine, l'autre un amant. Bien entendu Hélène et Henri passeront la plus grande partie du roman à se regarder dans le blanc des yeux de façon purement platonique. Zola, lui, passe un temps fou à décrire Paris vu de la fenêtre de l'appartement d'Hélène. Et l'élément le plus pénible du roman, à mes yeux, c'est le personnage de Jeanne. C'est une peste, un monstre d’égoïsme. Elle bouffe littéralement la vie de sa mère. Et elle ira même jusqu'à mourir de jalousie parce que sa mère aime un homme et la délaisse légèrement. Elle prend une place énorme dans le roman et n’arrête pas d’être malade, d'agoniser, d'aller mieux, de faire une crise ... Zola a certes voulu étudier un caractère maladif, mais là, on voudrait juste qu'elle meure plus tôt pour qu'Hélène puisse enfin essayer de vivre sa vie.

Heureusement, Zola est toujours habile à décrire un environnement. Ici, on assiste aux bonnes manières bourgeoises, aux existences pleines de vide de ces femmes de bonne famille, courant après les potins, les draps de soie et les occupations à la mode. On voit à quel point les institutions sont incompatibles avec les vérités humaines : comment blâmer les adultères quand les mariages sont arrangés et sans désir ni amour ? C'est là la partie intéressante du roman, et c'est là-dessus qu'insiste l'excellente fin. Hélène, finalement engagée dans un mariage pratique et raisonnable, reprend le cours de sa vie et se demande si elle a bien fermé sa grosse malle. Fini la passion, elle est de retour avec un homme qui la vénère comme une belle statue et pour qui elle n'éprouve qu'une bienveillance maternelle.

370 pages, 1878, Folio

L'espion qui venait du froid - John le Carré


L'espion qui venait du froid - John le Carré

Quand j'étais gamin, je lisais principalement les livres que je trouvais dans la bibliothèque de ma mère. Je n'avais pas encore de goûts propres, je me contentais d'absorber ce qui se trouvait à ma portée. Du coup je lisais pas mal de thrillers. J'ai même eu ma période Tom Clancy. Je garde de bons souvenirs d'Octobre rouge, Tempête rouge et du Cardinal du Kremlin, mais cet intérêt s'est vite dissipé. Bref, tout ça pour dire qu'il y avait fort longtemps que je n'avais pas lu un vrai roman d'espionnage.

Et L'espion qui venait du froid, c'est vraiment un pur roman d'espionnage. Le récit commence au mur de Berlin et se termine au mur de Berlin. L'auteur joue habilement avec son lecteur, et à chaque instant la frontière entre la réalité et l'illusion est très trouble. Et surtout, il n'y a pas de conneries patriotiques. Les espions ne sont pas des héros, leur cause ne vaut pas grand chose. Leur objectif est de manipuler et éliminer d'autres hommes. John le Carré prend même le temps de s'attarder sur leurs motivations idéologiques, et il n'en ressort pas qu'un camp vaille beaucoup mieux que l'autre. Malgré des idées et systèmes théoriquement diamétralement opposés, leurs méthodes sont les mêmes. L’écriture, froide et aiguisée, est au service de ce ton sobre et réaliste. Le roman est court, dense, d'une redoutable efficacité. Ce qui est un peu gênant, ce sont les personnages féminins. Je n'ai pas le bouquin sous la main alors tant pis pour les citations, mais disons que les femmes dans ce roman sont au pire des harpies débiles et névrosées, au mieux des idiotes pleurnichardes. Et surtout, les personnages masculins ne manquent pas une occasion de le faire remarquer et d'insulter les femmes. De façon répétée. Et un perso vaguement efféminé se voit qualifié par les autres de "tapette" pendant tout le reste du roman. Enfin, au moins on a bien l'impression d’être dans les années soixante. Et finalement, L'espion qui venait du froid m'a donné envie d'ajouter quelques romans d'espionnages à la liste de tous les livres que j'ai envie de lire.

1963, Folio

vendredi 3 juillet 2015

Histoires d'amour - Hermann Hesse


Histoires d'amour - Hermann Hesse

Dans ce recueil, vingt-deux nouvelles, toutes partageant un thème commun : l'amour. Mais elles partagent plus que ça. A vrai dire, on pourrait leur reprocher de se ressembler un peu, d'offrir les mêmes types de personnages, bref, de ne pas être assez variées. En effet les héros de Hesse sont souvent des jeunes gens un peu rêveurs aimant se balader dans la campagne allemande. Les amours ou amourettes décrits sont souvent les premiers et ne sont jamais couronnés de succès. Pas de happy end avec Hesse. Parfois de la souffrance, parfois de l'humour, mais globalement d'inévitables déceptions qui mènent vers une plus grande maturité, une plus grande conscience des choses.

Hesse a un don pour décrire l'enfance. A un certain âge, le goût pour les jeux commence à s’atténuer et vient s'y substituer un désir vague et intrigant. Les pensées se tournent vers cette chose encore mystérieuse qu'est l'amour, et les regards cherchent les jolies filles. Il est un peu dommage d'ailleurs que les points de vue restent très masculin au fil des nouvelles, j'aurai bien voir Hesse se pencher plus du coté des jeunes femmes. Et si l'on suit le plus souvent des jeunes hommes, La conversion de Casanova, un récit qui m'a particulièrement marqué, met en scène le type même de l'homme à femmes, aventurier et séducteur. Malgré tous ses succès, Casanova est fatigué, sa vie commence à perdre son sens. Il songe alors à se retirer dans un monastère pour se consacrer à l'étude, laisser les années s'écouler calmement. Il fait les démarches nécessaires, mais au dernier moment, séduit par une énième jeune femme, l'appel de la sensualité sera le plus fort ...

Et bien sur, Hermann Hesse écrit divinement bien. Les nouvelles sont traduites par différents traducteurs, mais toutes se lisent comme on déguste un sorbet à la mangue agrémenté de glace au caramel par un soir d'été. Bref, si le recueil avait été plus long, j'aurai volontiers continué à explorer avec les jeunes héros de Hesse les mystères de l'amour, de la sensualité et du désir.

405 pages, 1900-1924, le livre de poche

jeudi 2 juillet 2015

Le bureau des atrocités - Charles Stross


Le bureau des atrocités - Charles Stross

La quatrième de couverture du Bureau des atrocités cite de nombreuses références, avec notamment, parmi celles que je connais le mieux, X-Files et Lovecraft. Et c'est exactement ça : le bureau des atrocités, alias la Laverie, est un service secret (anglais) qui s'occupe de gérer un monde caché remplis de créatures lovecraftiennes. D’ailleurs, Charles Stross ne camoufle pas ses influences, son roman est ultra référencé, à tel point qu'il est un peu vain de s'y plonger si l'on est pas déjà un minimum familier avec le fantastique et la SF en général. C'est d’autant plus vrai qu'on est souvent submergé de termes techniques, de théories mathématiques incompréhensibles pour le commun des mortels (dont je fais hélas parti) et d'idées farfelues en tous genres.

Ce qui est intéressant, c'est que Stross choisit de mélanger les genres et les tons. On passe de la parodie d'espionnage doucement absurde à la hard SF, d'un humour kafkaïen à propos de l'organisation de la Laverie à de la pure horreur cosmique à la Lovecraft. Par exemple, un moment illustrant bien cette variété. Le personnage principal et une équipe d'élite de la Laverie débarquent sur une version morte de la Terre, dans un univers parallèle dominé par les nazis, dans le but de sauver l'univers (le notre, ne mélangeons pas tout) d'une entité cosmique ... et le tout sous l’œil gigantesque d'Hitler dont un portrait colossal est sculpté sur toute la surface de la lune. Bref, Stross utilise plein d'influences classiques pour parvenir à créer sa propre recette originale. Globalement il est difficile de prendre les choses trop au sérieux dans ce roman. C'est plutôt une sorte de pot-pourri réjouissant pour amateur de ce genre de littératures. Vu sous cet angle, Stross arrive sans souci à communiquer son enthousiasme. On peut regretter une écriture qui se veut familière un peu maladroite, ou des descriptions de scènes d'action un peu confuses, mais on ne peut nier qu'on s'amuse bien. Je crois que j'aimerais bien bosser à la laverie !

Il y a dans ce volume le roman qui lui donne son titre, et une nouvelle qui lui fait suite mais raconte une histoire (ou plutôt une affaire, restons dans le thème) différente. On trouve aussi une postface fort intéressante de l'auteur qui apporte un peu d'éclairage sur son œuvre. J'ai particulièrement apprécié sa façon de mettre en lien roman horrifique et roman d'espionnage : pendant la guerre froide, sous la menace nucléaire, pas besoin des Grands Anciens pour se sentir menacé par une force incompréhensible et implacable ...

470 pages, le livre de poche

mardi 30 juin 2015

Mysterium - Robert Charles Wilson


Mysterium - Robert Charles Wilson

J'ai lu ce livre presque d'une traite pendant une journée de train. Du coup, j'ai un peu de mal à savoir si je l'ai dévoré parce que je n'avais rien d'autre à faire ou parce qu'il me plaisait vraiment.

On retrouve le style classique de Robert Charles Wilson : un fond relevant de la science fiction laisse place au drame humain. Et comme dans Blind Lake, ces deux éléments ne sont pas entièrement convaincants. Le coté SF est à peine survolé. Ce n'est pas un simple prétexte, puisque dès le premier chapitre on assiste à la découverte d'un étrange artefact que l'on pourrait imaginer devenir le centre du récit. L'artefact est la cause du déplacement de la petite ville de Two Rivers dans une dimension parallèle, mais lui-même sera un peu laissé de coté. Vers la fin Wilson tentera d'aborder des sujets très SF, notamment la notion de démiurge, mais c'est fait tellement légèrement, juste en passant, qu'on ne peut que se sentir un peu frustré. Le personnage principal a quand à lui cette caractéristique assez déplaisante d’être défini principalement par un seul et unique drame dans sa vie passée. Encore une fois c'est un peu léger.

Bref, c'est un peu les mêmes défauts que dans Blind Lake. Mais si Mysterium reste un bouquin fort plaisant, c'est que son intérêt est ailleurs : une petite ville plongée dans un environnement nouveau et hostile. Wilson a eu la bonne idée de ne pas faire de ce nouveau monde un désert, ni même de le remplir de monstres. Cette Terre parallèle est peuplée par des humains qui ont connu une Histoire différente, notamment sur le plan religieux. Aussitôt son apparition découverte, la petite ville de Two Rivers et ses habitants aux coutumes étranges sont placés sous la surveillance de l'armée et des Proctor, la police religieuse locale. Finalement, Mysterium est dont avant tout un récit d'occupation. Et sur ce plan Wilson réussit bien. Les tensions religieuses et culturelles, les inévitables liaisons qui pour certains relèvent de la collaboration avec l'ennemi, le couvre-feu qu'il est si tentant d'outrepasser, la conspiration pour tenter de s’échapper, les tickets de rationnement ... Tout cela renvoie évidement à une période bien précise de notre histoire, mais Wilson apporte suffisamment de variations pour demeurer pertinent. Et dans ce contexte l'arrière plan SF passe fort bien même s'il n'est pas très développé. Du coup, Mysterium m'a surpris là où je ne l’attendais pas. Par contre, je ne sais pas si j'aurais autant accroché au livre si je l'avais lu dans un autre contexte plus propice à la distraction ...

316 pages, 1994, J'ai Lu

vendredi 5 juin 2015

Au tréfonds du ciel - Vernor Vinge


Au tréfonds du ciel - Vernor Vinge

Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un gros pavé de SF avec autant d’enthousiasme. Déjà, ce qui saute aux yeux, c'est que Vernor Vinge écrit bien. Vraiment très bien. Je venais juste avant d'abandonner L'arche de la rédemption d'Alastair Reynolds au bout de 400 pages, et bien la comparaison n'est pas flatteuse pour ce dernier.

Dans le futur décrit par Vinge, l'humanité à certes colonisé de nombreux systèmes, mais n'a jamais pu dépasser un tiers de la vitesse de la lumière. Et du coup, les différents mondes sont séparés par des centaines voir des milliers d'années de voyage. Et ces civilisations, une fois un certain développement atteint, sombrent dans la régression. Échappant à ces cycles, les Qeng Ho sont des commerçants protégés de la sclérose par leur mobilité. Dans ce contexte, voilà qu'un beau jour s’organise une expédition Qeng Ho vers une étoile qui a l'étrange propriété de s’éteindre pendant 215 ans avant de se rallumer pendant 35 ans. De ce système à priori extremement inhospitalier semblent provenir des signaux radio, signes d'une civilisation non humaine venant juste d'atteindre l'ère de l'information. Et au même moment une autre flotte se dirige au même endroit : les Émergents, une civilisation humaine sortie depuis peu d'un age de ténèbres et au système politique à priori peu conciliable avec le libéralisme intéressé des Qeng Ho.

On a en gros trois récits qui s’entremêlent.
  • Le principal est celui de la cohabitation des Qeng Ho et Émergents. Ces deux civilisations vont rapidement se mettre sur la gueule avant de devoir cohabiter pour essayer de survivre avec des ressources très limitées. Une sorte de régime totalitaire Émergent se met en place, et c'est la paranoïa totale. Avec une technologie avancée, les moyens de surveillance sont presque capables de lire dans les esprits. Comment monter une révolte dans ces conditions ? Les Émergents ont aussi un système d'esclavage très particulier. La focalisation : transformer une personne en une sorte de machine humaine obsédée par un sujet et ultra performante. Chaque civilisation doit tolérer l'autre, et ceux qui trouvent l'esclavage répugnant vont pourtant devoir vivre pendant des décennies en l'utilisant au quotidien ...
  • Vient ensuite le point de vue des araignées, les non humains du système. On assiste sur plusieurs dizaines d'années au progrès de leur civilisation principalement du point de vue d'une seule famille. L'ambiance est étonnamment militaire et patriotique. En fait, on se croirait vraiment en pleine guerre froide de notre vingtième siècle. Avec une particularité : les araignées tentent de domestiquer la Ténèbre : cette période de 215 ans pendant laquelle ils se mettent en stase dans les sous-sols en attendant que leur soleil se réveille, rendant la vie à leur planète. A cause de cette particularité, leur race est attirée plus par le sol que par le ciel ... Et quel délice d'assister à un premier contact du point de vue d'une civilisation non humaine !
  • Le récit le plus mineur est celui d'un très vieil héros Qeng Ho, Pham, qui s'est incrusté incognito dans la flotte d'exploration. On a droit à de nombreux flashbacks de son passé, et ce sera les seuls moments du livre où l'on aura l'occasion de sortir du système. Pham avait l'ambition de créer un empire galactique, d'unifier les dispersés Qeng Ho. Mais face aux colossales distances entre les planètes, son génie ne peut pas faire de miracles.
J'ai passé bien trop de temps à expliquer les prémices de l'histoire, mais Au tréfonds du ciel est un roman de presque mille pages, très dense. Et c'est une réussite totale. On peut lui reprocher quelques détails, comme de petits trous scénaristique, ou un certain manichéisme. En effet, il y a clairement des méchants et des gentils, aussi bien sur la planète des araignées que chez les humains. On tremblera d'indignation devant la perfidie des méchants et on soutiendra de tout notre cœur les gentils. Mais finalement cet aspect n'est pas trop gênant car Vinge sait créer des personnages à la psychologie complexe. Tous sont crédibles et intéressants, sans exception. Les "méchants" ne le sont pas gratuitement, mais parce qu'ils obéissent à des systèmes de croyance qui selon nos normes sont inacceptables, ou parce que justement ces systèmes dans lesquels ils ont grandit tendent à donner l'avantage aux gens dépourvus de scrupules moraux.

Au tréfonds du ciel, c'est de la SF de haute volée. C'est bien écrit, ça déborde d'idées. Ce futur n'a pas d'IAs, pas de vitesse supra-luminique, pas d'immortalité. Les rêves de l’humanité s’évanouissent et les civilisations sont éphémères. Ce qui n’empêche pas les différentes visions de se heurter, chacune luttant pour sa survie ou ce qu'elle croit juste. On est loin de l’indifférence des humains de la Culture.  Un roman totalement brillant.

— Le Qeng Ho est un empire, dit le jeune garçon.
Il contemplait les étoiles en essayant d'imaginer comment ces territoires pourraient se comparer au royaume de son père.
— Non, pas un empire, dit Sura en riant. Nul gouvernement ne peut se maintenir à des années-lumières de distance. La plupart ne durent pas plus de quelques siècles. La politique peut subir des éclipses, mais le commerce dure éternellement.

983 pages, 1999, le livre de poche

dimanche 24 mai 2015

L'amant de Lady Chatterley - D.H. Lawrence


L'amant de Lady Chatterley - D.H. Lawrence

Ce livre est vraiment une apologie de la sensualité. Ce qui unit Constance Chatterley à son amant, le garde-chasse de son mari, c'est le sexe. La compatibilité sexuelle. Le mari et l'amant sont deux opposés. Le premier, blessé lors de la grande guerre, est impuissant. Il oppose constamment le corps à l'esprit, persuadé que l'Homme est tiré vers vers le bas par son corps et poussé vers le sublime par son esprit. Une dualité très chrétienne. L'amant, lui, est un "homme véritable". L'auteur utilise souvent ce genre d'expression. Il est calme, sur de lui et de ses désirs. Le mari possède des mines, il représente l'industrie, l'opposition des classes, le capital, le progrès mécanique, la déshumanisation. L'amant est la chair, la volonté, la simplicité, l'amour sous la pluie, l'homme des bois solitaire fuyant une humanité devenue froide et avide.

Le mari.
Ne projette pas tes illusions sur les autres. Les masses ont toujours été et seront toujours les mêmes. Les esclaves de Néron différaient très peu de nos mineurs ou des ouvriers de chez Ford. Je parle des esclaves de Néron aux mines et champs. Ce sont les masses, on ne peut pas les changer. Un individu peut émerger de la masse. Mais cela n'y change rien. Les masses sont immuables. C'est l'un des aspects les plus significatifs des sciences sociales. Panem et circenses ! Simplement, aujourd'hui, l’instruction est l'un des plus mauvais succédanés du cirque. aujourd'hui, notre tort est d'avoir supprimé le cirque du programme pour aller intoxiquer nos masses avec un semblant d'éducation.

L'amant.
Il redescendit dans l'obscurité et la solitude du bois. Mais il savait que cette solitude était illusoire. Les bruits industriels la fracassaient, les lumières dures, bien qu'invisibles, la tournaient en dérision. On n'avait plus le droit de vivre dans la solitude et la retraite. Le monde ne tolère pas les ermites. Et voici que, ayant pris cette femme, il s'attirait un nouveau cycle de douleur et de damnation. Car il savait par expérience ce que cela voulait dire.
Ce n'était pas la faute de la femme, ne même celle de l'amour, ni même celle du sexe. La faute venait de là-bas, de ces méchantes lumières électriques et des sataniques grincements des machines. Là-bas, dans cette voracité mécanique, et dans l'avidité mécanisée, étincelante de lumières, crachant son métal brulant, avec ses véhicules grondants, là-bas était le fléau, prêt à détruire tout ce qui ne s'y intégrait pas. Bientôt, le bois serait détruit, les campanules ne fleurirait plus. Toutes les choses vulnérables devraient périr sous l'implacable déferlement du fer.

Celui qui a la sympathie de l'auteur, c'est bien sur l'amant. Mais dans les deux cas il y a un certain mépris des masses, rendues folles par le développement du capitalisme.

Allez leur faire comprendre que vivre ne veut pas dire dépenser ! Mais à quoi bon ! Si seulement on leur apprenait à vivre au lieu de leur apprendre à gagner et à dépenser, ils pourraient très bien se trouver heureux avec vingt-cinq shillings.

Si je place beaucoup de citations, c'est que la prose de Lawrence a quelque chose de spécial. Un lyrisme sensuel qui prend une dimension générale : les ressentis des deux amants servent à montrer ce qui est absent chez la plupart des gens, ce qui manque au monde. L'amant de Lady Chatterley, c'est un peu Hermann Hesse qui rencontre Germinal. L'impitoyable déferlement des machines est inévitable, et l’échappatoire se trouve dans l'acceptation du corps et de ses plaisirs. Un roman avec une vision très forte, une vision toujours digne d'intérêt. Ah, et la fascination phallique de l'auteur, débarquant régulièrement à l'improviste, m'a parfois fait éclater de rire. Que c'est curieux, dit-elle lentement, de le voir dressé, si gros, si sombre, si arrogant ! Est-ce vraiment lui ?

384 pages, 1928, Le livre de poche

mercredi 20 mai 2015

Les anges de l'ombre - John Brunner


Les anges de l'ombre - John Brunner

Encore un roman mineur mais sympathique de John Brunner, je ne vais pas trop m'y attarder. Dans un futur proche, à l'occasion du retour d'un vaisseau parti explorer Alpha du Centaure, d'étranges événements se produisent. De gigantesques monstres immatériels apparaissent et disparaissent dans le ciel, et les occupants du vaisseau d'exploration semblent se balader tranquillement en ville alors qu'ils sont censés être en quarantaine. En effet, leur voyage a provoqué en eux un léger ... changement. Bref, le narrateur, journaliste scientifique, va explorer tous ces mystères jusqu'à la révélation finale. Cette dernière, qu'on sent venir, est dans la veine des dernier Brunner que j'ai lus : l'Homme prend conscience de son insignifiance, mais s'il parvient à l'accepter, il n'en sortira que plus grand. Cette conclusion a aussi un étrange accent biblique un peu maladroit et pas assez développé pour être convaincant.

Et finalement, Les anges de l'ombre, ça se lit tout seul. Un p'tit roman de SF globalement intense et intelligent. Dommage que les personnages aient parfois un comportement erratique. L'un des moins bons Brunner que je connaisse, mais très agréable tout de même.

Comme vous ne comprenez pas, vous avez peur; et, comme vous avez honte de faire état de votre peur, vous vous mettez en colère. Je vois ...

190 pages, Presses de la cité

samedi 16 mai 2015

Les jeux de l'esprit - Pierre Boulle


Les jeux de l'esprit - Pierre Boulle

Dans un futur assez proche, les scientifiques en ont vraiment marre de voir le monde dirigé par des politiques incompétents et ignorants. Du coup, ils imposent leur solution : le Gouvernement Mondial Scientifique. Rien que ça. Le président et les ministres de ce gouvernement sont sélectionnés par un concours scientifique organisé par les Nobels. Une fois en place, ce gouvernement résout rapidement tous les problèmes d'inégalités, de famine ou de maladies et consacre toutes ses ressources à la recherche de la Vérité. La grande, la scientifique, avec un V majuscule. Mais évidement, cela ne tourne pas très bien. La plus grande partie du peuple n'est guère intéressé par la science, et délivré du travail par les miracles du progrès, s'ennuie mortellement. Et donc, pour éviter que toute la population terrestre ne se suicide d'ennui sont mis en place les Jeux.

Les jeux de l'esprit n'est pas particulièrement crédible. Écrire un roman racontant un changement total de gouvernement à l'échelle planétaire sur de nombreuses années, cela ne doit pas être facile. Les choses sont donc souvent simplifiées à l’extrême. La mise en place du gouvernement mondial, par exemple, s'effectue sans problème. Les différents pôles de pouvoir de la planète cèdent volontiers leur place, convaincus par la raison. Mouais, je ne sais pas pourquoi, mais j'y crois moyennement ... De la même façon, sont passées sous silence les énormes barrières culturelles, linguistiques ou religieuses entre les peuples. Tout semble n'avoir qu'une cause et une solution. Les humains de la planète se suicident parce qu'ils s'ennuient, alors on lance des jeux ultra violents, tout le monde est content, puis s'en lasse, du coup on voit encore plus grand et plus violent ...

On a déjà vu plus pertinent dans le genre de l'anticipation. Par contre, ces défauts n'empêchent pas Les jeux de l'esprit d’être intéressant et prenant. Pendant tout le début du roman, on est, comme les personnages, très optimiste. Tout se présente bien, les quelques scientifiques que l'on suit sont sympathiques, intelligents et bien intentionnés, qu'est-ce qui pourrait mal tourner ? On assiste à la genèse d'une dystopie, la mise en pratique ratée d'un idéal attrayant. Le roman a le bon goût de ne pas se prendre trop au sérieux et de laisser une bonne part à l'humour. Bref, tout cela se lit très facilement, mais je me rend compte en essayant d'en parler qu'il est difficile de voir ce que Pierre Boulle veut exprimer. Il pose au lecteur des questions intéressantes sur la superstition, les systèmes de gouvernements, la divinisation de la science, le progrès du bien-être matériel ou encore l'instinct ludique de l'homme, mais ... c'est un peu fouillis. Un roman étrange que Les jeux de l'esprit. Mais il vaut bien qu'on lui accorde quelques heures.

Petite anecdote, pour finir. Quand j’achète des livres d'occasion, je vais souvent me balader sur le net pour en apprendre un peu plus. A propos de celui-ci, je suis tombé sur l'avis de quelqu'un qui espérait quelque chose comme Hunger Games ou Battle Royale et était déçu que les jeux eux-même prennent si peu de place dans le roman et qu'il n'y ait pas vraiment de héros. Cette personne voulait donc vivre le suspense des jeux et suivre un héros, exactement comme les foules en délire du roman, mais n'avait pas l'air de voir l'ironie de la chose. Je trouve ça amusant.

« A ma droite, l'équipe alpha, représentant la théorie des quantas. A ma gauche, l'équipe bêta, championne du néo-darwinisme. »

307 pages, 1971, J'ai lu

Un autre avis. Et un second.

samedi 9 mai 2015

La conquête du chaos - John Brunner


La conquête du chaos - John Brunner

Dans un futur post-apocalyptique, une armée en mission d'exploration s'approche du Pays Stérile, une vaste zone morte n'abritant que d'étranges monstres qui s'aventurent occasionnellement à l'extérieur. L'on suit trois personnages dont les destinées vont rapidement se croiser. Un gradé de l'armée en question, une jeune femme vivant dans une petite communauté que l'on comprend rapidement se trouver en plein cœur du Pays Stérile, et Conrad, fabriquant de savon et mouton noir de la modeste ville locale. Conrad est aussi traversé par d'étranges visions qui semblent évoquer un monde ancien où d'étranges machines intelligentes côtoient des humains heureux dans d'immenses mégalopoles  ...

La conquête du chaos est clairement un roman mineur de Brunner. L'intrigue met du temps à se mettre en place et souffre d'un univers clairement plus simpliste que les visions du futur auxquelles Brunner m'avait habitué. Les personnages aussi laissent un peu à désirer, Conrad est clairement atteint du syndrome Jane Eyre/Harry Potter, c'est à dire que c'est le mec gentil et incompris qui se fait martyriser par son entourage avant de plus tard devenir le héros et révéler son plein potentiel. Un autre personnage, Jasper, est l'incarnation même du type lourd et méchant qui crée des problèmes avant de le payer de sa vie (il y en a toujours un comme ça dans les films de zombis).

Mais malgré tout, au bout d'un moment la formule fonctionne. Brunner offre quelques excellents passages qui laissent présager ses œuvres à venir, notamment cette intense discussion entre un grand-père et sa petite-fille, le premier essayant de protéger une communauté isolée depuis trop longtemps et menacée de consanguinité, et la seconde en profonde détresse à l'idée de devoir pour cette raison avoir des enfants avec un homme qu'elle déteste. Et plus l'on avance, plus l'histoire est prenante, on retrouve cet aspect optimiste et progressiste comme parfois chez Brunner. Les éléments se mettent logiquement en place jusqu'à une fin efficace et j'ai fermé le livre le sourire aux lèvres. Un roman mineur donc, mais néanmoins fort sympathique. 

247 pages, 1964, Bibliothèque Marabout

jeudi 7 mai 2015

Le long labeur du temps - John Brunner


Le long labeur du temps - John Brunner

Je viens à l'instant de terminer Le long labeur du temps de John Brunner, et ça fait plaisir. Très plaisir.

Dévoré en 24 heures, ce bouquin m'a donné une agréable petite claque pour me rappeler à quel point j'étais stupide de ne pas avoir vraiment pris le temps de lire ces derniers mois. Donc cet avis est à placer en rapport avec ce contexte de lecture.

L'un des points admirables de ce roman est le réalisme de sa narration. Le récit est conté à la première personne par Roald, employé au bureau des relations culturelles qui gère, comme son nom l'indique, les relations culturelles avec les sociétés extra-terrestres connues. Certaines de ces dernières sont d'anciennes colonies humaines ayant évoluées de façon particulière, ou des races non humaines. Et il se trouve que l'humanité, la Terre pour être précis, domine l’ensemble. Mais plus pour longtemps. Pendant la dizaine de jours très riches en évenements que dure la plus grande partie du roman, Roald va devoir faire face à l'idée que la Terre perd petit à petit cette domination. Ce qui est génial, c'est que la quasi intégralité du roman se passe dans des bureaux de diverses organisations, dans des transports en communs, pendant des soirées entre collègues, des réunions de crise ... Brunner arrive à délivrer une trame passionnante au rythme extrêmement soutenu dans un cadre des plus banals. Ce qui ne donne que plus de force à l'ensemble et constitue une agréable variation sur le thème du roman d'aventures et d'espionnage.

Le long labeur du temps est le récit de l'humanité acceptant de ne pas dominer l'espace, de ne pas conquérir une sorte d'empire galactique comme dans d'autres visions du futur, mais de coopérer raisonnablement avec les autres espèces avec pour but le bien commun. La force contraire est ici symbolisée notamment par la Ligue des Étoiles pour l'Homme, mouvement xénophobe financé par de mystérieux investisseurs.

Comme Virus, Le long labeur du temps fait partie du coté optimiste de la production de Brunner. C'est un roman de SF vif et intelligent, mais c'est aussi une déclaration d'amour à l'humanité. Et d'un point du vue très personnel, c'est l'impression de rencontrer un interlocuteur partageant des idées semblables. Quel plaisir de lire un Brunner décrivant une société où la mise en place d'un langage mondial semble aller de soi pour l'évolution de l'humanité quand émettre une opinion semblable à la fac me fait passer pour le mec qui a des idées bizarres et dangereuses ! Je ne voudrais pas avec tout cet enthousiasme faire passer ce roman pour un chef-d’œuvre, mais Le long labeur du temps a le mérite de m'avoir totalement absorbé et rendu ce soir un peu plus heureux et un peu moins bête que ce matin.

Voir aussi l'avis de Pierre Pelot par ici.

220 pages, 1965, J'ai lu

mardi 3 mars 2015

Bone - Jeff Smith


Bone - Jeff Smith

Bone, c'est 1332 pages et 13 ans de travail pour Jeff Smith. Un comic assez monumental, dont j'avais entendu beaucoup de bien un peu partout sur le net. Et qui s'est révélé ne pas être ce que j'espérais. Tout commence quand les trois cousins Bone, bannis de Boneville, arrivent dans la mystérieuse vallée qui accueillera toute l'histoire. Le début a un charme assez étrange. Les Bone sont d'étranges créatures à gros nez qui tranchent avec le style plus réaliste des humains qui peuplent la vallée. Le ton semble proche de la comédie d'aventure avec un coté féérique, notamment dû aux animaux intelligents et bavards que l'on rencontre souvent au début de l'aventure. Puis on se rend compte qu'il s'agit d'une histoire de fantasy assez banale. On comprend par de nombreux indices que les Bone viennent d'une société proche de la notre (Phone Bone est même fan de Moby Dick !), alors que les humains de la vallée forment une société médiévale. Mais c'est un mystère qui ne sera jamais exploré.

Les références qui viennent à l'esprit en lisant Bone sont nombreuses. Je n'ai pas pu m’empêcher de penser aux aventures de Picsou, Donald et compagnie. Les trois cousins Bone sont des archétypes plus que familiers. Fone Bone est l'équivalent de Mickey, le héros de base, gentil, loyal et courageux. Phoney Bone est Picsou, celui qui ne pense qu'à enchainer les arnaques pour accumuler autant d'argent que possible, mais qui au fond n'est pas mauvais et est attaché à sa famille. Smiley Bone est un mélange de Dingo, pour le coté loufoque et décalé (il lui ressemble même physiquement), et de Donald, car il est le compagnon de Phoney Bone (Picsou) dans ses coups douteux. Il y a ensuite une princesse sortie tout droit d'un Disney. Au début ce n'est qu'une jolie fermière, mais bon, en fait c'est une princesse. Et comme c'est une princesse, elle a des pouvoirs magiques de princesse. Ah, et elle est émotive aussi. Donc notre petite troupe de héros va combattre les méchants pour remettre la princesse sur son trône. Les méchants ? Un ancien esprit très maléfique qui veut détruire le monde, quelque chose du genre. En sous-chef des méchants, une traitresse qui a un lien familial étroit avec la princesse. Le lien familial, manière terriblement convenue pour faire exister les méchants.

Les personnages passent beaucoup de temps à se balader dans la vallée, à croiser des méchants, à se faire sauver par un allié qui arrive là juste au bon moment, à s'enfuir, puis a recommencer le même processus. Il y a aussi le classique duo de méchants sous-fifres maladroits et pas très malins. Et à la fin, pour tuer les méchants et gagner la guerre, la princesse doit toucher un objet mystérieux, et paf, voilà, les méchants sont morts, les héros sont sauvés, la princesse est sur son trône.

Dans les paragraphes qui précèdent j'ai été très agressif envers Bone. Pourtant, c'est probablement une bonne BD. J'ai avalé les 1332 pages sans me forcer, les personnages sont attachants, l'humour fait souvent mouche, le rythme est soutenu, le dessin est efficace. Il y a même une certaine aura de mystère dans le monde crée par Jeff Smith, mais cette ambiance n'est pas vraiment explorée. Au final, c'est une énième histoire de gentils héros combattant le Mal et plaçant une princesse sur son trône. Malgré toutes les qualités de ce pavé, mon impression finale est donc une sorte de « mouais c'est sympa mais bof ».

samedi 14 février 2015

Pandore au Congo - Albert Sánchez Piñol


Pandore au Congo - Albert Sánchez Piñol

Une très, très bonne lecture.

Pandore au Congo est le second roman d'Albert Sánchez Piñol publié en France, après La Peau Froide. Et la parenté est évidente : deux ou trois personnes plongées dans un milieu hostile et confrontées à des hordes de créatures humanoïdes assez agressives. Cette fois, on a la jungle du Congo à la place de l'ile isolée, et une civilisation souterraine et non plus aquatique. Et même à nouveau une étrange histoire d'amour et de sexe entre un humain et une femme/femelle de l'autre espèce.

La construction du roman est particulièrement subtile. La moitié du roman se passe à Londres, au début du vingtième siècle, et les aventures au Congo ne sont qu'un récit rapporté, ou plus précisément un roman dans le roman. La narrateur, jusqu'alors nègre produisant des récits populaires à la chaine, s'est vu proposer par un avocat un travail étrange : écrire un roman sur l'aventure de Marcus Garvey au cœur du Congo. L’objectif ? Sauver Marcus de la peine mort, prouver qu'il n'est pas l'assassin des deux Lords qu'il accompagnait dans leur exploration du Congo en quête d'or et de diamants. L'histoire est tellement hors du commun que seul un écrivain peut la rendre crédible. On a donc un double roman. D'un coté, un roman d'aventure à tendance fantastique, on se croirait entre Clark Ashton Smith et Conrad. Il y a bien sur le coté suspense : quelles aventures attendent notre héros ? Quels dangers va-t-il affronter ? L'amour triomphera-t-il de la haine ? Mais les anglais ne sont pas vraiment des héros : ils laissent dans leur sillage une trainée de sang, massacrant et réduisant en esclavage les indigènes qui croisent leur route. Jusqu'à leur rencontre avec les autres, ceux à la peau encore plus blanche qui vivent sous terre. Cette race est l'écho des Anglais. Le premier contact est un missionnaire, qui tente de convertir, viennent ensuite les commerciaux, qui pillent et ne voient que les objets et pas les hommes, et enfin les militaires, qui massacrent et asservissent. Et d'un autre coté, à Londres, on suit le narrateur, jeune écrivain naïf. Le ton est plus varié, parfois très léger, et l'on rigole beaucoup devant un humour savamment distillé, parfois plus sombre, notamment avec un petit passage à travers la première guerre mondiale. C'est un écrivain qui parle, et on a presque l'impression de suivre Albert Sánchez Piñol dans sa lutte pour écrire un bon livre. Il y a certainement une petite dimension autobiographique tant le thème de la création littéraire est exploré.

On serait tenté de voir Pandore au Congo comme une simple réécriture de La Peau Froide en mieux, ou une suite spirituelle plus élaborée. C'est ce que j'ai pensé pendant une partie du roman. Il y avait bien certains aspects qui me semblaient douteux, notamment cette histoire d'amour, et quelques autres détails. Mais non, plus on avance, plus on comprend que dans ce roman rien n'est gratuit. Tout s'emboite parfaitement, tant sur le plan de la narration que des thèmes et des idées. Le lien avec le précédent roman de l'auteur est évident, mais il n'est pas celui que l'on croit au début.

J'ai terminé Pandore au Congo avec un grand sourire, admiratif face à l'habilité d'un auteur qui se joue de son lecteur et se moque de ses attentes. Je crois que ce bouquin m'a autant passionné qu'impressionné.

Pour qui est-ce que tu te prends, Tommy ? Pour un scientifique ? Un philosophe ? Pour l'instant, tu es un écrivain, Tommy, un pauvre petit écrivain. 

451 pages, 2005, Babel

lundi 9 février 2015

Un cœur faible & La douce - Dostoïevski


Un cœur faible - DostoïevskiLa douce - Dostoïevski

Vassia, celui qui possède Un cœur faible, est un jeune homme doux et gentil, nouvellement fiancé. Il vit avec son colocataire, qui est aussi son meilleur ami. Pendant la première partie de la nouvelle, Dostoïevski décrit l’enthousiasme des deux amis. Ils sont bons, ils sont heureux, ils s'aiment. Mais Vassia, emporté par ses sentiments envers sa fiancée, a négligé le travail que lui avait confié son supérieur, qu'il vénère. Vassia pourrait simplement se dire que tant pis, il aura du retard, son supérieur comprendra sa situation ... Mais non, Vassia est trop bon, trop simple, et trop persuadé de son peu de valeur. Cet événement prend dans sa tête une importance considérable, et il en deviendra fou. Cela fait penser à Gogol, mais ici pas d'humour, c'est désespérément tragique. Et les dernières lignes sont d'une puissance étonnante pour un si court récit (80 pages). Du grand Dostoïevski en petit format.

La douce est morte, suicidée, et c'est son mari qui, à coté du cadavre de sa douce femme, va nous raconter leur histoire. Pas de folle passion ici. Pas non plus de mari tyrannique et violent. Ce qui tue, c'est l’incompréhension mutuelle. Les deux époux s'affrontent par le silence. Le narrateur explique ses actes, ne cache rien de ses petites vanités, des ses égoïsmes, mais on ne peut pas vraiment lui en vouloir. Il n'est pas pire qu'un autre. Et la douce, prisonnière de son rôle d'épouse et de son statut de femme, n'est pas sans fierté, malgré sa jeunesse. On aurait tellement voulu qu'ils se parlent, qu'ils se découvrent ... Dostoïevski ne nous explique pas comment comprendre son prochain, mais il décrit parfaitement bien l'incompréhension. C'est un début.

Quand je suis un peu dans le vague niveau lectures, Dostoïevski est là pour m'apporter une petite dose de génie littéraire. Merci à lui.

Bref, j'avais fait exprès de retarder le dénouement : ce qui s'était passé suffisait amplement à ma tranquillité et contenait déjà trop de tableaux et de matière pour mes rêveries. Car c'est bien là que c'est moche, que je suis un rêveur : pour moi, j'avais assez de matière, et, quant à elle, je me disais que ça pouvait attendre.