lundi 23 juin 2014

L'Assommoir - Zola


L'Assommoir - Zola

Gervaise Macquart est une femme bonne et simple. Fraichement arrivée à Paris, elle a des objectifs qui semblent à sa portée : manger à sa faim, avoir un travail honnête, ne pas se faire battre... Pendant la première partie du roman, Gervaise parvient à se débrouiller malgré les difficultés financières, les hommes peu scrupuleux et la misère ambiante. Elle se trouve un mari acceptable, Copeau, et parvient à établir sa propre petite blanchisserie. Une fois la sécurité trouvée vient la débauche. Gervaise prend plaisir à impressionner ses voisins, notamment lors d'un interminable et bestial banquet, elle devient plus tolérante envers ses propres faiblesses et celles des autres. Puis les dettes s'accumulent, les petites rancunes grandissent, le travail semble de plus en plus fatiguant... Et la misère ne devient plus simplement celle des autres, Gervaise s'y plonge. L'Assommoir est une sorte de bar pour ouvriers où Copeau puis Gervaise vont s'imbiber d'alcool, il est le symbole de ces assommoirs impitoyables que sont la misère et la boisson, l'un appelant l'autre.

L'Assommoir m'a un peu moins enthousiasmé que mes précédentes lectures de Zola, Au bonheur des dames et Germinal. Dans ces deux romans on assistait en effet à une transformation sociale de grande ampleur, aspect assez absent de L'Assommoir. Ce n'est pas pour autant un simple destin individuel, on est plutôt face à un destin collectif illustré par celui de Gervaise, mais à mon sens il n'a pas la même portée que dans les deux romans cités plus haut. Cela dit, L'Assommoir reste un excellent classique. L'écriture argotique de Zola est assez impressionnante et il est difficile de ne pas être profondément touché par Gervaise et son entourage, dans leurs meilleurs moments comme dans les pires. Sans compter la leçon d'histoire sur la vie du peuple parisien au 19ème siècle.

504 pages, 1877, Le livre de poche

vendredi 20 juin 2014

Germinal - Zola


Germinal - Zola

Dans le nord de la France, Étienne Lantier est sur le pavé et comme tant d'autres à la recherche d'un emploi. Suite à un hasard, il va se retrouver mineur, et va faire connaissance avec la famille Maheu, échantillon représentatif de la population locale. Du grand-père aux gamins, tout le monde travaille, travaillait ou travaillera à la mine, gagnant tout juste de quoi vivre. Au début, l’aspect documentaire du roman me semblait vraiment prendre le pas sur la narration. L'arrivée d'Étienne dans un environnement inconnu est un prétexte pour nous faire découvrir la vie quotidienne des mineurs, le travail sous terre ... Zola insiste aussi beaucoup sur la sexualité très précoce et assez violente des jeunes qui, vivant en permanence dans une promiscuité extrême, n'ont plus rien à apprendre. On découvre aussi la vie des riches, actionnaires ou patrons. Chez eux on mange plus qu'à sa faim, on se donne bonne conscience, on est persuadé d’être dans son droit, mais les rapports humains ne sont pas plus brillants. Leur unité apparait principalement à travers leur peur des masses exploitées.

En effet, les masses en question vont lancer une vaste grève, avec comme principale revendication le désir de ne pas crever de faim. Zola s'inspire d’authentiques révoltes, et de nombreux événements du récit sont inspirés de faits réels. Et quand la révolte commence, le narration décolle. On a bien moins l'impression d’être face à un document et les moments captivants s'enchainent dans un terrible crescendo. Maheu, ouvrier modèle qui parvient à surmonter son instinct de soumission pour expliquer à son patron les revendications des mineurs, Étienne, qui par ses lectures se forge une conscience politique et découvre l'ambition et le plaisir du pouvoir, la folie destructrice des masses enragées, la misère noire et la famine, les tensions entre grévistes et "traitres" ... N'ayant lu de Zola que le Bonheur des dames, je ne m'attendais pas à tant de violence et d'horreurs. Germinal est franchement dur, éprouvant. Et ça ne s’arrête pas, c'est de pire en pire, jusqu'au renoncement final. Mais l'on sent que les germes de la révolte sont plantés, et que n'est qu'une question de temps avant que ne recommence la lutte du travail et du capital.

Germinal est franchement bluffant. C'est un document sur la vie quotidienne des mineurs, mais surtout un roman passionnant. Étude de l'autorité, de la soumission et de la révolte, Germinal est puissant, habité d'un vrai souffle. On assiste à des événements d'une portée considérable, l'évolution d'une société embrassant un capitalisme dévastateur sur le plan humain, tout en tremblant de claustrophobie au fond des mines aux cotés de ces ouvriers rendus fascinants et complexes par le talent de Zola ...

1885, Le livre de poche

samedi 31 mai 2014

Anna Karénine - Tolstoï


Anna Karénine - Tolstoï

Anna Karénine, mariée au noble et froid Alexis, haut fonctionnaire de son état, ne connait pas l'amour. Elle estime son mari, et toute sa passion refoulée est reportée sur son fils. Jusqu'à la rencontre avec Vronski, jeune homme riche, séduisant et passionné. Et un peu en dehors de ce classique triangle, on trouve un personnage qui va voler la vedette à Anna : Lévine, avatar de l'auteur. Comme Tolstoï, Lévine cherche du sens à sa vie et est obsédé par la mort. Il se réfugie dans la paix de la campagne et occupe son esprit par la gestion de sa propriété. Lui aussi connaitra l'amour avec la jeune Kitty, et si son mariage, qui à cause de ses nombreux doutes mettra du temps à se réaliser, peut être considéré comme réussi en comparaison de celui des Karénine, la vérité reste loin de ses rêves. Jalousie et incompréhension semblent inévitables, malgré toute la bonne volonté de chacun.

Anna et Lévine sont deux personnages en quête d'absolu. Anna pourrait se contenter d'une liaison discrète, mais ne pouvant vivre dans le mensonge, elle avoue tout à son mari et s'installe avec son amant, se créant ainsi une image de « femme perdue » aux yeux de la haute société. Elle ne peut pas non plus accepter cette vie précaire avec son amant, elle sent sa jalousie refroidir l'ardeur de Vronski, lui-même tiraillé entre son besoin d'indépendance et son amour sincère pour Anna. Si Anna est dominée par la passion, Lévine l'est par la raison. Malheureusement la raison échoue à donner un sens à sa vie. Malgré son originalité intellectuelle et son gout pour le travail terre à terre, ses raisonnements et les lectures des philosophes échouent à trouver des réponses aux questions que posent la vie et la mort, questions qui le hantent en permanence. Étrangement, il trouvera une sécurité morale précaire dans le renoncement à raison : la foi. La science explique comment, la foi explique pourquoi.

Anna Karénine est bien plus qu'un roman d'amour. Il décortique certes les sentiments d'amour et de haine, mais aussi les angoisses existentielles, la dictature de la bienséance et les interrogations d'une époque. Les personnages de Tolstoï sont d'une incroyable vérité, on ne se lasse pas de tenter de les connaitre et les comprendre, d'autant plus que l'auteur reste à distance, laissant le lecteur se faire son opinion. Un énorme classique qui tient toutes ses promesses.

« Anna Arkadiévna lisait et comprenait sa lecture, mais elle était lasse de s'intéresser à la vie des autres ; elle brulait de vivre elle-même. »

985 pages, 1877, Le livre de poche

jeudi 22 mai 2014

Le peuple de l'abime - Jack London


Le peuple de l'abime - Jack London

Le peuple de l'abime, ou Le peuple d'en bas, n'est pas une œuvre de fiction. Jack London, alors âgé de 26 ans, se procure quelques loques et en se faisant passer pour un marin fauché va s’infiltrer dans l'East End, le quartier le plus pauvre du Londres de 1902. Ce livre est le fruit de ses observations et de ses analyses, et ce n'est pas joyeux. C'est même terriblement noir. Familles entassées à sept ou huit dans de petites pièces minuscules, taux de mortalité effrayant, alcoolisme chronique, travail éreintant pas très éloigné de l'esclavage, pollution et maladies, hordes de sans logis errant dans la nuit ... On pourrait continuer la liste pendant longtemps tant les malheurs sont nombreux. London décrit ce qu'il a vu dans les rues, dans les appartements, dans les asiles ou encore dans les cafés. Il cite aussi de nombreux journaux pour montrer que sur le plan judiciaire, voler des fruits pour survivre est considéré comme plus grave que tabasser un être humain, ou encore que le suicide est une chose tellement banale qu'on reproche aux miséreux d'avoir raté leur coup et de faire perdre son temps à la justice. Que dire aussi de cette loi qui empêche ceux n'ayant pas de toit de dormir dans les rues la nuit, les forçant à somnoler le jour, les empêchant donc de chercher du travail, ou juste d'essayer de survivre ? Ou ce petit déjeuner à l'armée du salut, qui demande pour l'obtenir plus d'énergie qu'il n'en procure ? Les exemples du genre sont nombreux. Et bien sur, la misère matérielle entraine une misère intellectuelle et morale, les enfants vifs et joyeux se métamorphosent en créatures malades et désespérées.

Vers la fin du livre, London prend plus clairement la parole et se montre très critique et violent envers les autorités. L'état sauvage lui semble plus enviable que le sort de ces millions de malheureux, opinion qui fait sens par rapport à une autre partie de son œuvre. Il s'insurge contre les injustices et inégalités, et surtout contre la mauvaise gestion des pouvoir publics : la civilisation augmente le pouvoir de production des individus mais oublie de répartir équitablement les richesses. La traduction n'est pas géniale et le style parfois répétitif, à cause des conditions d'écriture, mais Le peuple de l'abime reste un document aussi passionnant que violent.

Dans le même genre je conseille très vivement Dans la dèche à Paris et à Londres d'Orwell.

307 pages, 1903, 10/18

mercredi 21 mai 2014

Cosmopolis - Don DeLillo


Cosmopolis - Don DeLillo

Cosmopolis commence par l'épigraphe suivant : "à Paul Auster". Au début cela semble amusant car Eric Packer, contrairement aux héros de Paul Auster, tentés par la fuite et l’errance, est la réussite incarnée. Immensément riche, du genre à s'acheter un avion de chasse pour le plaisir, il a aussi un authentique requin en aquarium dans son appartement de 42 pièces en plein New York. Cet argent vient du monde très opaque de la finance où Eric semble exceller. Des chiffres défilent sur les écrans, Eric échange quelques paroles avec ses collaborateurs, donne un ordre, et des centaines de millions de dollars changent de main, se gagnent et se perdent. La limousine, autre objet d'un luxe absurde, va balader Eric tout le long du roman dans les rues d'un New York agité, voir un peu surréaliste. On enterre une star du rap avec des honneurs dignes d'un pharaon, le président est de sortie et du coup de nombreuses routes sont bloquées, des émeutes anticapitalistes éclatent, on tourne une étrange scène de nu pour un film qui a perdu son budget ... Entre le début et la fin du roman, le sens s'envole. Il n'y en a déjà pas beaucoup au début, mais au fil de son voyage en limousine Eric va être pris d'une folie autodestructrice après avoir échoué à prévoir l'évolution du yen.

C'est un peu le contraire d'un voyage initiatique, c'est un voyage de renoncement qui va mener jusqu'au meurtre et au suicide. Eric est plus ou moins traqué par un homme pas moins dérangé que lui, c'est peut-être l'aspect de l'intrigue le plus classique. Pour le reste, Cosmopolis est très perturbant. Plus encore que dans Bruit de fond, les dialogues sont souvent irréalistes et la véritable communication semble impossible. Les situations sont improbables, comme par exemple les nombreuses rencontres entre Eric et sa femme. Ils se croisent par hasard, tentent vainement de communiquer, échangent peut-être un peu de tendresse, et s'évanouissent à nouveau dans la ville. Eric est une intelligence prodigieuse qui s'est élevée au sommet en écrasant son prochain, ce qui ne l’empêche pas d’être torturé par les insomnies. Le sommet en question n'apporte ni joie ni sens, et l'on rêve à ce qu'aurait pu accomplir Eric s'il avait tourné son génie dans une autre direction. Cosmopolis est une impressionnante peinture d'un monde moderne confus et paniqué, hanté par un système économique hors de l'échelle humaine. Un roman difficile à saisir mais offrant une vision puissante et marquante.

Un autre avis.

222 pages, 2003, Babel

dimanche 4 mai 2014

Les meilleurs récits de Weird Tales - Tome 2


Les meilleurs récits de Weird Tales - Tome 2

Le premier tome de cette anthologie s'intéressait aux années 1925 à 1932, et celui-ci nous propose des textes parus entre 1933 et 1937. L'introduction nous informe que cette période fut particulièrement riche pour la célèbre revue, vérifions donc.
  • La mort d'Ilalotha de Clark Ashton Smith. On retrouve un univers assez onirique comme souvent chez Smith, et ce vieux royaume sera le théâtre d'une histoire d'amour assez ... nécrophile. La belle Ilalotha, délaissée par son amant, vient de mourir de chagrin. Mais l'on dit qu'elle était une sorcière, et qui sait si même morte elle ne tentera pas de satisfaire son désir ... Encore un bon texte de Clark Ashton Smith.
  • Hors du temps de Hazel Heald. Ce texte aurait été "revu" par Lovecraft, on peut donc supposer qu'il en est en bonne partie l'auteur. Malheureusement, cela ne le sauve pas de la banalité. Une ile mystérieuse apparue au milieu de l'océan, une vielle momie particulièrement suspecte, d'antiques cultes et de sombres divinités ... Ce n'est pas forcément mauvais, mais ça sent tellement le déjà vu qu'on oublie cette nouvelle aussitôt lue.
  • Le juge suprême de J. Paul Suter. Un peu d'originalité : une juge particulièrement cruel et sans pitié décide de faire exécuter un enfant, malgré les protestations de son entourage. Seule la crainte de sa propre mort et de l'enfer peut le rendre un peu plus clément ... Une nouvelle assez drôle, pas mal du tout.
  • Les graines d'ailleurs de Edmond Hamilton. Un homme trouve des graines dans une météorite et décide ... de les planter. Elles donnent naissance à deux être mi plantes mi humains. Un texte très court pas vraiment marquant.
  • La déesse de saphir de Nictzin Dyalhis. Un type suicidaire se retrouve dans un monde fantastique où on lui apprend qu'il est roi, et le voilà qui part sans sourciller en quête de sa princesse et de son trône accompagné par deux compagnons fanatiques. Il se conduit comme un insupportable tyran et ses aventures qui le conduiront dans des lieux aux noms aussi peu inspirés que "Monts de l'Horreur" ou "Mer des Morts" sont particulièrement inintéressantes.
  • La farce de Warbug Tatavul de Seabury Quinn. La nouvelle de cet auteur présente dans le tome précédent était assez mauvaise, celle là suit le même chemin. Un héros qui sait tout faire, de l'hypnose à la chasse aux fantômes, un narrateur qui ne comprend rien et ne sert qu'à mettre le héros en valeur, des apparitions surnaturelles plutôt ridicules, un hasard terriblement improbable mais présenté comme si de rien n'était ... Sans compter la fin : le héros aurait pu empêcher la conception d'un enfant incestueux, mais bon, si les parents s'aiment, qu'ils soient frère et sœur n'est pas si important (d'ailleurs ces deux là sont vraiment stupides pour ne se rendre compte de rien).
  • Le rôdeur des étoiles de Robert Bloch. J'avais déjà lu cette nouvelle sous un titre différent dans Légendes du mythe de Cthulhu. Et dans le genre lovecraftien elle est toujours aussi bonne, surtout quand on comprend que les deux personnages sont Bloch et Lovecraft eux-mêmes ...
  • Le chat-tigre de David H. Keller. Encore une histoire de maison cachant un terrible secret, sauf que le secret en question n'est pas de nature surnaturelle. Pas mauvais, mais l'improbabilité du tout gâche un peu le plaisir.
  • Psychopompos de H.P. Lovecraft. C'est la découverte d'un Lovecraft que je ne connaissais pas : un Lovecraft poète. Mon scepticisme a rapidement été balayé : non seulement c'est très bon, mais c'est aussi différent de ce à quoi nous a habitué l'auteur. La construction en vers passe étonnamment bien, la traduction me semble très correcte (enfin bon, je ne suis pas très qualifié pour en juger). C'est comme un conte, du genre qu'on raconte au coin du feu, mais un conte lovecraftien à l'horreur cosmique rampante ... De plus la fin est assez opaque, juste ce qu'il faut pour intriguer sans frustrer. Une très bonne découverte. Le texte est disponible en VO par ici.
  • On conclut avec La citadelle écarlate de Robert E. Howard. C'est la première fois que je lis les aventures du célèbre Conan. Je rappelle que la fantasy est loin d’être mon genre de prédilection, mais je me suis pourtant laissé charmé par la plume de Howard. C'est bien écrit et étonnamment varié : on passe d'un cadre resserré sur Conan à des intrigues politiques plus vastes. Conan est bizarrement attachant : c'est un vrai barbare, c'est à dire qu'il n'est pas très malin, mais plein de fureur et de force, guidé plus par ses instincts animaux que par sa raison. Son enthousiasme parfois très sanglant est communicatif.
Ce second tome des meilleurs récits de Weird Tales m'a semblé inférieur au premier. Cependant l'amateur avide ce genre de littérature aurait tort de s'en priver, c'est très instructif historiquement parlant. Et pour ma part, je suis ravi d'avoir lu une aventure de Conan et d'avoir constaté que Lovecraft peut encore me surprendre.

284 pages, J'ai lu

mercredi 30 avril 2014

Les Enfers Virtuels - Iain M. Banks

Les Enfers Virtuels - Iain M. Banks

Les Enfers Virtuels fait parti du cycle de la Culture. La Culture est une vaste société galactique extrêmement développée, libérée des contraintes matérielles, dirigée par des IA, hédoniste. La Culture tente de convertir les civilisations qu'elle rencontre à son point de vue, de façon pacifique si possible, en intervenant discrètement. Chaque tome est une histoire indépendante prenant place dans l'univers de la Culture.

Ce qu'il y a de bien avec Banks, c'est que l'univers de la Culture est riche d'une infinie variété de civilisations plus ou moins développées à l'organisation sociale variée. Rien que pendant les premières pages du roman, on en voit de toutes les couleurs. Le premier chapitre des Enfers Virtuels se déroule dans une société moyennement avancée : Ledjedje s'y fait assassiner par l'homme le plus puissant du coin, Veppers. Mais avec la technologie adéquate la mort n'est pas définitive, et Ledjedje, sauvée et peut-être manipulée par la Culture, fera tout pour se venger. Second chapitre : une guerre dans un monde médiéval, que l'on devinera plus tard être virtuel. Troisième chapitre : sur une orbitale de la Culture, on nous présente Yime, membre de Quietus, division de la Culture qui s'occupe de toutes les affaires concernant les morts dont l'esprit continue d'exister dans le virtuel. Quatrième chapitre : bienvenue en enfer. L'enfer à l'ancienne, plus proche de celui de Dante que de celui de Sartre, avec des démons, des flammes et de la torture. Beaucoup de torture. En évoluant, les sociétés laissent derrière elles les croyances de leur jeunesse, mais parfois elles peuvent utiliser la technologie pour rendre ces croyances réelles. C'est ainsi que cette race non-humaine châtie ses morts. Deux vivants s'y sont infiltrés pour en dénoncer les horreurs, reste à savoir s'ils pourront en sortir ...

Ces enfers ne plaisent pas à toutes les civilisations. Une longue guerre fait donc rage, une guerre virtuelle. La Culture a cru bon de ne pas s'y impliquer directement, même si elle est comme on s'en doute dans le camps anti-enfers. Et voilà que les anti-enfers semblent perdre le combat, et sont très tentés de rompre leurs engagements et d’amener la guerre dans le réel ...

Les Enfers Virtuels est dans la continuité de Trames, c'est à dire qu'il m'a semblé plus accessible que les tomes précédents (mais peut-être que c'est simplement du à mon évolution en tant que lecteur). La narration est dynamique, pleine de complots et de trahisons. Pourquoi pas, malheureusement j'ai trouvé que le tout avait un petit air de déjà vu. C'est particulièrement frappant dans les relations vivants/IAs. Une bonne partie du récit nous fait suivre Ledjedj, accompagnée par un mental délicieusement tordu, ou Yime, elle aussi accompagnée par un mental. Les intelligences fabuleuses que sont les mentaux sont toujours aussi fascinantes, mais la combinaison d'un vivant et d'une IA commence à être un peu habituelle. De plus, les humains sont assez inutiles : les mentaux sont infiniment plus intelligents et plus puissants, pensent et communiquent à une vitesse folle. C'est une thématique récurrente du cycle de la Culture : les vivants devenus à la fois libérés de toute contrainte matérielle et totalement dépendants d'intelligences quasi-divines heureusement bienveillantes. Mais là on a souvent l'impression que les humains sont des boulets qui permettent à l'auteur des dialogues et situations souvent savoureuses et parfois dramatiques mais qui n'ont pas vraiment de raison d’être là. Peut-être les mentaux sont-ils assez délicats pour laisser croire aux êtres de chair et de sang que leur existence a encore un sens (et en tirent satisfaction), comme un humain d’aujourd’hui promène son chien ou caresse son chat ...

Bref, malgré ces quelques réserves, la trame des Enfers Virtuels est fort plaisante à suivre, et les thématiques intéressantes ne manquent pas, notamment par rapport aux civilisations qui croient sincèrement à l'utilité des enfers. Mais ce sont deux autres éléments qui rendent la lecture du livre extremement agréable. Tout d'abord, l'univers. Je suis toujours autant enthousiasmé par la Culture, cette civilisation est un régal à explorer. Le reste de la galaxie, bien que parfois plus dangereux, n'est pas en reste, je pense notamment aux Bulbitiens, massives structures habitables et intelligentes, vestiges d'une civilisation depuis longtemps disparue. Yime va avoir l'occasion d'en rencontrer un, et j'adore ce genre d'exploration de structures de pensées décalées et incompréhensibles. Ensuite, l'écriture de Banks. C'est intelligent et subtil, et surtout toujours aussi drôle. Une légère distance moqueuse et satirique, des personnages, situations et dialogues croustillants juste comme il faut ...

Les Enfers Virtuels, ce n'est pas le meilleur de la Culture, contrairement à Excession, Le sens du vent ou même Trames. C'est un roman solide, peut-être un peu trop "professionnel", mais qui offre cependant tout ce qui fait que j'aime dans l'écriture de Banks et l'univers de la Culture. Un vrai plaisir à lire, très recommandable.

861 pages, 2010, Le livre de poche

lundi 21 avril 2014

Bruit de Fond - Don DeLillo


Bruit de Fond - Don DeLillo

Bruit de Fond, c'est une plongée dans la classe moyenne américaine. Une petite ville tranquille, une grande maison pleine de produits alimentaires aux emballages colorés, la télé ou la radio toujours allumées dans un coin. Quelques enfants d'ages variés issus de l'un des nombreux mariages des deux adultes, Jack et Babette. Jack, enseignant chercheur spécialiste d'Hitler, ayant toujours son exemplaire de Mein Kampf à portée de main, est le narrateur. A première vue, rien de bien extraordinaire dans ces vies. Si ce n'est le bruit de fond en question, qui n'est autre que la peur de la mort. Dès le début du roman les références sont multiples. Dans leur vie routinière pleine de sécurité, la mort à un visage bien particulier. Elle est à la télé, dans les médicaments, dans les radiations, dans les ondes diverses et variées. Elle est confuse, indéfinissable. Sauf qu'à l'occasion d'une énorme fuite de gaz toxique, on se retrouve en plein roman catastrophe et la mort devient bien plus claire, elle prend une forme très réelle, celle d'un gigantesque nuage noir de produits chimiques mortels. Auxquels Jack est exposé. Voilà qui ne risque pas d'arranger ses névroses. Sans parler de Babette, modèle de femme ouverte et attentionnée, qui pourtant semble accro à un étrange médicament.

Le thème de la peur de la mort est sans conteste au cœur du roman, mais aussi celui de l’omniprésence des médias : le bruit de fond, c'est aussi au sens propre le murmure de la télé et de la radio. Ces deux thèmes s'ancrent dans le contexte bien particulier de la typique amerian way of life, qui est aussi sujet à la critique de l'auteur, mais d'une façon bien particulière. En effet, le narrateur ne remet pas grand chose en question, il se complait dans un mode de vie qui pourtant ne le rend pas heureux, il est assez centré sur lui même et ses obsessions. Assez antipathique, même. D’ailleurs, à la fin, alors que la situation devient extrême, je me suis senti particulièrement détaché de lui, je ne le comprenais plus. Pas bien grave, puisque sur l'ensemble du roman cela permet un ton très agréablement original. Par exemple, en sortant du supermarché : « Il me semble que Babette et moi, par la quantité et la variété de nos achats, par la parfaite plénitude que suggèrent ces sacs bourrés, par leur poids, leur taille et leur nombre, par l'éclat et la couleur de leurs emballages, par leur taille géante, par les paquets familiaux, par les autocollants fluorescents, par l'impression d'achèvement qu'ils nous procurent, par le bien-être, la sécurité et le contentement qu'ils apportent à quelque coin de notre âme douillette, il nous semble que nous avons atteint un épanouissement de l’être qui est ignoré de ceux qui n'ont pas besoin de tout ça, dont les désirs sont moindres et qui bâtissent leur vie autour de promenades solitaires à tombée de la nuit. »

C'est grâce à ce genre de phrases, à ce point de vue à la fois si drôle et si tristement réaliste, que le roman m'a accroché. Don DeLillo a une écriture très saccadée : les paragraphes se succèdent parfois sans lien direct, les ellipses sont nombreuses, on a parfois des phrases brèves qui semblent en dehors du récit, des bruits de fond qui appartiennent à l'environnement médiatique et publicitaire. J'aime cette écriture, c'est vif et surprenant. Certains pourront trouver que Don DeLillo fait beaucoup de blabla. Dans un sens, c'est le cas. Il y a beaucoup de situations banales et de dialogues qui semblent un peu vain. Pourtant, c'est à chaque fois plein d'une délicieuse absurdité. Je pense notamment à ces dialogues surréalistes entre les universitaires collègues de Jack. Ils se posent des questions totalement aléatoires comme « Où étiez-vous quand James Dean est mort ? » ou « N'avez-vous jamais déféqué dans des toilettes où il n'y avait pas de siège ? », puis ils y répondent avec tout leur sérieux avant de passer à un autre sujet tout aussi insensé. Et c'est du même genre pour les conversations de famille. La communication semble la plupart du temps très limitée, et quand les personnages échangent vraiment, comme parfois entre Jack et Babette, c'est pour déterrer de nouvelles angoisses.

Bruit de Fond m'a semblé être un roman particulièrement glacial. Délicieusement glacial. Englué dans sa normalité, désespéré, Jack s’accroche pourtant comme un fou à sa vie, qui se partage entre angoisses nocturnes, maintient d'une image illusoire de lui-même à son travail, visites au supermarché et contemplation d'enfants incompréhensibles. Avec à l'occasion un nuage de produits industriels mortels, ou une simulation préventive de nuage de produits industriels mortels.

470 pages, 1985, Babel

samedi 19 avril 2014

Knulp - Hermann Hesse


Knulp - Hermann Hesse

Knulp est un vagabond solitaire, intelligent et distingué. Il aurait pu trouver une place confortable dans la société de son temps, être un homme respecté et respectable. Mais il se contente d'errer dans les campagnes, au fil des rencontres, qui se font de plus en plus rares tandis que les années passent. Ce court roman est divisé en trois partie. Dans la première, Knulp est hébergé par un vieil ami et fait connaissance avec une jeune femme, mais les contrariétés de la vie en ville le poussent à nouveau sur la route. La seconde partie passe à la première personne, et l'on ne sait rien du narrateur sinon qu'il a fait un bout de chemin avec Knulp, et apparemment marqué à vie par cet homme, il nous livre ses souvenirs. La troisième partie est à la fois la fin et le début. C'est la rencontre d'un Knulp agonisant avec avec un ancien compagnon d'école, image de ce que son existence aurait pu être. On comprendra ce qui a orienté la vie de Knulp dans la direction qu'elle à prise. Pas de profond choix philosophique, non, juste une nature sensuelle plus attirée par les jeunes femmes que par les études.

Il y quelque chose de magnifique dans l'écriture d'Hermann Hesse. Un minimalisme, une simplicité qui permet d'extraire l'essentiel. Pas d'analyse poussée des personnages, pas de description d'esprits et de comportements complexes, juste des vies réduites à leurs traits essentiels. La scène finale, conversation et réconciliation avec un Dieu bien loin de celui de la bible, est d'une rare beauté. La quatrième de couverture exprime parfaitement mon opinion sur ce petit livre, alors je lui laisse la parole finale : « Roman magique, apologie de la désinvolture et du désintéressement, Knulp est aussi une superbe méditation sur les blessures secrètes, la solitude et l'échec. »

115 pages, 1915, Le livre de poche

mercredi 16 avril 2014

Quelques jeux en vrac #3


Deadly Premonition (2010)

Deadly Premonition ... Un jeu atypique. Déjà, c'est moche. On revient 10 ans en arrière, aux débuts de la PS2. Ensuite, c'est buggé. Il faut s'attendre à au moins quelques plantages. Et pour conclure, le gameplay va du passable au très mauvais : les gunfights sont mous et imprécis, le pilotage des voitures est ridicule. Par contre, c'est incroyablement immersif, pour qui est prêt à pardonner ces lacunes. C'est très inspiré de Twin Peaks (je ne connais que de réputation) : des meurtres bizarres dans un village isolé, et un agent du FBI envoyé sur place. Notre héros est assez ... spécial. Il parle très souvent à un ami imaginaire, ce qui donne des scènes très savoureuses. D'ailleurs c'est toute l'écriture du jeu qui est assez géniale et qui donne une grosse leçon à bien des jeux gros budget : on s'attache aux personnages, et l'on s'intéresse vraiment à ce qu'ils racontent. Le scénario est très prenant et plein de surprises, dommage que la fin enchaine les clichés et sombre dans du pur fantastique un peu sorti de nulle part. La jouabilité est tellement nulle que je n'ai pas eu le courage de m’entêter pour vaincre le boss final : j'ai regardé la fin sur youtube. On ne peut vraiment pas dire que Deadly Premonition est  un "bon" jeu. Pourtant, en tant que nostalgique de Resident Evil 4 et amateur de jeux à ambiance, j'y ai passé un très bon moment. Avis aux curieux ...

tower of guns
Tower of Guns (2014)

Tower of Guns est gros coup de cœur. J'aime les rogue-likes, jeux à génération de niveaux aléatoire et mort permanente, mais trop souvent ils sont en 2D, et quand ils sont en 3D, on a des trucs pas forcément intéressants sur le plan du level design (Paranautical Activity par exemple). Ici, la réalisation est très réussie : c'est juste joli. Et surtout, on a un vrai level design ! Les niveaux sont composés d'une succession de salles crées individuellement, très verticales, pleines de secrets. Les salles s'enchainent de façon aléatoire (il y en a beaucoup : après de nombreuses heures de jeu je tombais régulièrement sur des salles inconnues), et les ennemis y sont générés aléatoirement. Bref, le but est d'arriver en haut de la tour en traçant son chemin parmi la multitude de robots barrant la voie. Le gameplay est assez old school : grande vitesse de déplacement, possibilité de faire des sauts énormes ... Le jeu nous pousse à l’exploration : de nombreux bonus sont cachés un peu partout, il faudra parfois vraiment réfléchir pour les débusquer. D'ailleurs, il est possible de commencer le jeu avec différentes capacités déblocables qui modifient la façon de jouer : sauts plus hauts, invulnérabilité à la lave, plus de chance de trouver des bonus ... La musique est excellente, et en prime c'est très drôle : même le scénario est aléatoire ! Les différentes histoires se présentent sous la forme de petit dialogues discrets et marrants. Sans parler des hugbots, ces adorables robots qui ne demandent qu'à vous faire des câlins, mais qui ont la malchance de lâcher des objets utiles s'ils sont détruits  ... Bref, Tower of Guns a su trouver un juste milieu entre aléatoire et level design intéressant, le tout avec un enrobage très plaisant. J'ai beaucoup aimé. 

Not the Robots (2013)

Not the Robots a un concept délicieusement absurde : on y incarne un robot qui se nourrit de fournitures de bureau. Donc, chaque niveau est un étage d'immeuble de bureaux généré aléatoirement et rempli d'objets divers : il faudra tout dévorer pour passer au niveau suivant. Bien sur il y aura de l'opposition : lasers mortels, pièges au sols, et patrouilles qui tirent à vue. N'ayant aucun moyen de se défendre, notre robot devra rester discret. D'où l’intérêt du jeu : le but est de manger les objets qui nous permettent de rester caché et protégé! Et cela fonctionne très bien, c'est fort plaisant à jouer. Le problème, c'est que c'est extrêmement répétitif. On ne peut faire qu'une chose : manger des trucs. Il est aussi possible d'utiliser quelques items (téléportation, destruction de murs ...), mais ce n'est pas assez pour maintenir l’intérêt sur le long terme. Plus l'on joue et plus l'on débloque de nouveautés, mais chose étrange, on débloque des pièges plus coriaces ... Choix discutable, d'habitude dans on est récompensé pour notre progression par des capacités utiles, pas des obstacles plus compliqués ... Donc, Not the Robots est très sympatrique, mais pas plus de quelques heures.

teleglitch die more edition
Teleglitch : Die More Edition (2013)

Le sous-titre du jeu donne de bonnes informations sur sa nature : c'est dur. Très dur. Teleglitch un rogue like orienté action en vue de dessus. Au début cela semble très moche, mais on s'y fait, d'autant plus que la gestion de la vue est dynamique : on ne voit que ce qui est dans le champ de vision du personnage. Les effets de distorsion lors des téléportations sont aussi plutôt jolis. Bref, vous êtes dans un genre de labo secret et vous devez vous échapper. Évidemment il y a plein de monstres partout et ces derniers sont incroyablement coriaces et vicieux. Ils sont rapides, résistants, vous tournent autour, visent terriblement bien quand ils ont des armes ... On est régulièrement amené à s'enfuir à toutes jambes vers une position plus sure. La mort arrive vite, parfois littéralement plus vite que le temps qu'il faut pour se dire « arg je vais crever » ou encore « je suis dans la meeeerde ». C'est dur, mais extrêmement réactif, donc pas trop frustrant. Pour s'en sortir, il faudra compter sur un système de craft : ramassez tout ce qui traine pour créer des objets utiles, comme des explosifs, un pistolet à clous, une armure ou un détecteur de mouvement. Teleglitch est malheureusement un peu répétitif et limité, mais ça n'est pas une raison pour s'en priver : rarement un jeu m'aura autant fait avancer prudemment, redoutant ce que je vais croiser au prochain tournant, puis fait perdre tout mon sang froid et vider mon précieux chargeur dans le vide face à une horde de monstres en furie ...

hitman contract
Hitman Contracts (2004)

J'ai parlé de Hitman 2 par là, et ne vais pas dire grand chose de plus ici puisque Hitman Contracts est plus un Hitman 2.1 qu'un véritable Hitman 3. Même moteur graphique, quasiment pas de nouveautés ... Juste plein de nouvelles missions. Ces dernières m'ont paru un poil moins inspirées que dans Hitman 2, mais c'est peut-être à cause du décevant manque de nouveautés. Ce qui est certain, c'est que le scénario est assez anecdotique : à peine commence-t-il à se passer quelque chose que paf, générique de fin. Malgré tout , cela reste un plaisir d'incarner l'agent 47 pour se faufiler discrètement dans la foule, apprivoiser son environnement, apprendre de ses erreurs, et finalement arriver par surprise dans le dos de sa cible ...






Quelques jeux en vrac #1
Quelques jeux en vrac #2

lundi 14 avril 2014

Temps Futurs - Aldous Huxley


Temps Futurs - Aldous Huxley

Temps Futurs, un étrange roman de Huxley qui a pour titre original Ape and Essence. Même sans lire la quatrième de couverture, on s'attend logiquement à de la SF. Pourtant, les premières pages nous mènent au milieu du vingtième siècle, le jour de l'assassinant de Gandhi, dans le monde du cinéma. Un jeune homme à l'ironie mordante tombe par hasard sur un scénario rejeté, et après avoir découvert que son auteur est mort, il nous le transmet ...

Voilà donc ce qui fait la majeure partie de ce récit : un scénario. Bien sur, ce n'est pas un scénario au sens strict, il tient plus d'un roman dans lequel on trouverait des indications pour la caméra et parfois une mise en page plus proche du théâtre. Et à ces éléments s'ajoute la poésie : une sorte de narrateur s'exprime assez souvent en vers, et de façon générale on trouve une multitude d'extraits de poèmes. Tout cela est un peu déstabilisant, mais ce n'est encore rien : au début du scénario, l'histoire met du temps à s'installer, on a droit à une sorte d'introduction allégorique dans laquelle des babouins intelligents se font la guerre à coup d'armes chimiques en tenant Albert Einstein en laisse ... Façon originale de nous présenter la troisième guerre mondiale. 

Bon. Maintenant, on passe à l'histoire principale. Longtemps après la WWIII, une expédition venue de la lointaine Nouvelle-Zélande (épargnée pendant le conflit grâce à sa position excentrée) vient explorer une Californie post-apocalyptique. Une Californie habitée. Le Dr Poole, un biologiste un peu niais, va se faire capturer par les autochtones, et comme on peut s'y attendre, Huxley nous propose une visite guidée de cette société. Sa principale particularité est de vénérer Bélial. Si l'on en croit l'histoire récente, à savoir la guerre nucléaire, il semble en effet assez logique de penser que le diable a vaincu son opposant et tient la Terre sous son emprise. D'où une société sataniste qui massacre les nouveaux nés ayant un peu trop subis les effets des radiations et qui victimise les femmes qui les mettent au monde. Sans parler de rites sexuels assez particuliers. Temps Futurs est donc finalement une sorte de dystopie. On y retrouve un système oppresseur mais pourtant tristement logique, un héros qui tente de conquérir sa liberté, et une violente critique du comportement irrationnel des hommes du passé qui ont presque condamné leur espèce (Huxley n'a apparemment pas grande confiance dans le progrès scientifique). A moins que tout ne soit que la volonté du Seigneur des Mouches ... Cette religion satanique est un régal : Huxley nous offre une multitude de cantiques et rituels qui obéissent à une profonde logique tout en étant assez marrants. Temps Futurs n'est en effet pas aussi sérieux que Le meilleur des mondes ou Ile. Le fond est sérieux, les idées exprimées sont graves, mais l'ensemble est traité avec un ton ironique et moqueur, presque grotesque. Le héros lui même est un sujet permanent de moqueries. Finalement, c'est plutôt à Tallis, l'auteur du scénario, que l'on s'attache, notamment grâce à une fin particulièrement touchante, qui quitte l'anticipation sociale pour faire le lien avec la première partie du récit. 

Temps Futurs est un peu perturbant, mais juste ce qu'il faut pour étonner et captiver sans sombrer dans l'opacité. Sans doute plus original dans la forme et par la société imaginée que dans les idées exprimées (critique classique de la bêtise humaine à grande échelle), c'est une dystopie bizarre et amusante, entre autres choses.

Détail étrange : mon exemplaire a apparemment été imprimé en juillet 2014. C'est à dire dans trois mois.

192 pages, 1948, Pocket

samedi 12 avril 2014

La flamme chantante - Clark Ashton Smith

La flamme chantante - Clark Ashton Smith

Note anti spoilers : le récit étant très court, si vous avez l'intention de le lire dans un futur proche, pas la peine de gâcher votre plaisir en lisant ce qui suit, allez directement aux trois dernières lignes.

Dans ce petit livre à l'apparence distinguée se trouve une unique nouvelle de Clark Ashton Smith. J'avais déjà eu plusieurs fois l'occasion de découvrir son univers très particulier, et La flamme chantante reste dans la même veine, tout en étant en haut du panier niveau qualité. Comme souvent, on nous fait part d'un manuscrit retrouvé. Rédigé par Angarth, un auteur de récits fantastiques, ce journal évoque une incroyable découverte faite à l'occasion d'un voyage solitaire dans un coin perdu. Au milieu d'un paysage sauvage se dressent discrètement deux piliers en grande partie partie effondrés, piliers faits d'une matière inconnue. Et alors qu'Angarth s'avance entre les deux colonnes, le voilà transporté sur un monde inconnu, probablement situé à des distances inimaginables dans l'espace. Dans cette géographie mystérieuse se dresse au loin une cité titanesque, et Angarth ne résistera pas au désir de l'explorer, d'autant plus que s'en élève une étrange musique, un chant de sirène qui le pousse en avant. En cours de route il croisera de nombreuses créatures d’espèces variées qui ne lui prêtent guère d'attention. Et petit à petit il comprendra que toutes sont comme lui venues de mondes lointains pour effectuer un pèlerinage à la flamme chantante, au risque de s'y consumer ... Ce n'est là que la première partie de la nouvelle. Ensuite, un autre explorateur viendra dans ce monde, et son voyage sera plus violent et le portera plus loin.

L'univers de Clark Ashton Smith est triste et beau. La vision de ces milliers de créatures intelligentes et conscientes marchant ensemble vers une mort probable et absurde, guidés par la flamme chantante, se jetant de plein gré dans le brasier, ne peut laisser indifférente. Ces êtres ne portent aucun signe de technologies évoluées, les bâtiments ne sont que de monstrueux blocs de pierre et de métal. Il ne semble pas y avoir d'autres ambitions valables que d'atteindre la transcendance au sein de la flamme chantante. L'écriture semble parfois lourde, mais pour qui est habitué à Lovecraft, ce n'est pas un problème, elle est comme une peinture décrivant un monde sombre et fantastique.

La flamme chantante est un très beau récit onirique et captivant, la plume de Clark Ashton Smith est un pinceau qui nous transporte aisément. Après, 14€ pour une centaine de pages qui se lisent en une grosse heure ... disons que les bibliothèques, c'est pratique. Et si j'en juge par la présence de ce petit livre sur de nombreux blogs littéraires amateurs d'imaginaire, il a trouvé son public, et j'en suis ravi.

Plus de Clark Ashton Smith sur ce petit blog : Poseidonis, Les meilleurs récits de Weird Tales, Légendes du mythe de Cthulhu.

107 pages, 1931,  Actes Sud

dimanche 6 avril 2014

Le soleil liquide et autres récits fantastiques - Alexandre Kouprine


Le soleil liquide et autres récits fantastiques - Alexandre Kouprine

Le titre de ce recueil est un peu trompeur : les récits fantastiques y sont en réalité en minorité. Après une préface bienvenue pour découvrir Kouprine, on s'en rend compte avec les trois premières nouvelles, assez réalistes. Si la troisième tend vers une sorte de fantastique rationnel, les deux premières sont plutôt de petites satires sociales, dans lesquelles des personnages assez sur d'eux même se font totalement humilier. Et c'est franchement réussi, les situations sont croustillantes et l'humour omniprésent. Vient ensuite le plus long récit de livre, Le soleil liquide, qui n'est toujours pas du fantastique, mais plutôt de la science-fiction. Un jeune homme se retrouve impliqué dans un projet scientifique aussi ambitieux que secret. Finalement, au sommet d'un vieux volcan, il rencontrera l'homme derrière ces mystères, et travaillera pour lui. L'accomplissement du projet semble se rapprocher, mais la ferveur scientifique ne vaut plus grand chose quand les sentiments humains se troublent ... C'est donc une nouvelle au ton assez triste, très bonne variation d'un thème classique : le génie humain et ses inévitables failles. On continue avec avec plusieurs petit récits toujours orientés science-fiction : une machine à punir à la place des hommes (très beau titre d'ailleurs : La justice mécanique), un lointain futur utopique où les hommes se remémorent le passé pour se dire que c'est quand même bien mieux maintenant (quoi que ...), une terrible dystopie communiste, et un dernier futur dans lequel les nobles, rois et princes qui s'accrochent à leur statut sont parqués et visités comme des animaux dans un zoo. Que des bonnes idées, toutes très bien développées. Ensuite, Le roi des moineaux est peut-être la seule véritable nouvelle fantastique. Un très beau texte qui devrait mettre mal à l'aise les amateurs d'animaux en cage. Les quatre derniers récits tiennent plus du merveilleux, ou de la fantasy, pour utiliser un terme plus actuel. Un seul fait plus de quelques pages, L'étoile bleue, dont le concept se dévoile très progressivement. Les autres, très courts, n'en sont pas moins bons, mention spéciale au Bonheur et son roi aussi monstrueux qu'amusant.

Une relecture supplémentaire n'aurait pas fait de mal, on trouve un nombre assez élevé d'erreurs typographiques et de phrases qui ne veulent rien dire. A part ça, Le soleil liquide et autres récits fantastiques, malgré son titre trompeur, est un recueil de très grande qualité. Il n'y a rien à jeter : les textes sont très variés et tous aussi bien écrits, drôles et intelligents.

185 pages, Les moutons électriques

lundi 24 mars 2014

Souvenirs de la maison des morts - Dostoïevski


Souvenirs de la maison des morts -  Dostoïevski

Souvenirs de la maison des morts est un roman à part dans l’œuvre de Dostoïevski, puisque ce n'est pas vraiment un roman. C'est plutôt une autobiographie romancée. Le début pose un prétexte romanesque assez classique : le manuscrit retrouvé. Mais l'on est pas dupe, Dostoïevski, à quelques détails près, livre ici ses propres expériences. Cela est confirmé si besoin est à la fin du volume par une lettre adressée à son frère qui relate plus ou moins les mêmes expériences. Il est d'ailleurs assez touchant de voir dans cette lettre Dostoïevski supplier son frère de lui envoyer des livres, toute lecture autre que la bible étant proscrite au bagne.

Sans véritable intrigue, le récit est chronologique, mais surtout thématique. L'arrivée au bagne, l’hôpital, le travail, les animaux, une évasion, et bien sur de très nombreux portraits de détenus. Ces derniers ont deux faces. Ils sont violents, méprisants, belliqueux, ignorants, et plus que tout ils rejettent les quelques nobles dont Dostoïevski fait parti. Ce rejet est un aspect central, on sent qu'il a particulièrement marqué l'auteur, qui voit sa bonne volonté confrontée à l'impossibilité de véritablement s'intégrer. D'un autre coté, sous la haine et la vulgarité ressort parfois l'humanité. Dostoïevski trouvera quelques compagnons, quelques amis peut-être. Mais même la masse des détenus s'illumine parfois d'une beauté enfantine (Dostoïevski compare beaucoup les détenus, dans leurs aspects positifs, à des enfants). Pendant une représentation théâtrale notamment, fruit d'un long travail, on sent la motivation des acteurs, l’excitation et l'enthousiasme des bagnards qui rient et se pressent en masse devant la scène. Le partage des aumônes est fait avec calme et justice, ce qui s’empêche pas les chacun de voler son voisin comme si c'était une chose tout à fait naturelle. Et parfois, à l'occasion d'un récit ou d'une bagarre, on se souvient que la plupart des hommes ici présent sont des tueurs, des meurtriers.

Si l'on ressent parfois l'injustice des punitions arbitraires du major dirigeant le bagne, il n'y a jamais vraiment de la part de l'auteur de rébellion ou de haine contre le régime qui l'a envoyé croupir en Sibérie. Le description du bagne souligne certes tout ce qu'il a d'horrible, mais on a presque l'impression que Dostoïevski est reconnaissant de cette occasion d'expier tout en apprenant à mieux connaitre son prochain (cette soumission est d'ailleurs le sujet de l'intéressante préface). Et au final, Souvenirs de la maison des morts est avant tout un document sur la vie au bagne et les bagnard en eux même, mais un document élevé par la prose et la sensibilité de Dostoïevski.

« Que faisons nous ici ? Nous sommes vivants sans vivre et morts sans être enterrés, pas vrai ? »

Un autre bagne/camp de travail russe, une centaine d'années plus tard : Une journée d'Ivan Denissovitch - Soljenitsyne

1862, 430 pages, Folio

lundi 17 mars 2014

Abattoir 5 - Kurt Vonnegut


Abattoir 5 - Kurt Vonnegut

Billy Pèlerin est un homme étrange : son esprit se ballade entre les époques. Ou ses souvenirs sont-ils simplement confus ? Il a aussi été capturé par des extraterrestres. Ou peut-être cet aspect là de l'histoire n'est-il qu'une invention de son esprit ... Ce qui est certain, c'est que Billy Pèlerin, avant d’être un opticien à la vie plus ou moins tranquille, était un soldat. Enfin, pas vraiment un soldat. Disons plutôt un mec un peu paumé embarqué dans un conflit inhumain et irréel jusqu'à l'absurde. Et le sujet précis du roman, c'est le bombardement de Dresde. La fin de la guerre, une ville rasée, 135000 morts, et un Billy Pèlerin planqué avec d'autres prisonniers de guerre dans le sous-sol de l'abattoir 5.

Abattoir 5 a beau être court et accessible, c'est un  roman franchement complexe, qui mélange les genres et les époques. C'est plus ou moins une autobiographie : Kurt Vonnegut était à Dresde, dans le sous-sol de l'abattoir 5, il apparait même plusieurs fois aux cotés de Billy Pèlerin. Le premier chapitre est une sorte d'introduction dans laquelle l'auteur explique un peu son roman et sa genèse difficile. Vonnegut, plutôt que de simplement raconter son histoire, a préféré se creuser la tête pour communiquer cette histoire d'une façon légèrement détournée et surtout très originale. Malgré les éléments de SF, Abattoir 5 ne me semble vraiment pas être un roman de SF. Disons que tout cet aspect de l'histoire semble venir de l'esprit du protagoniste, comme une sorte de compensation aux traumatismes subis, même si ce n'est jamais dit clairement. Les extraterrestres, les Tralfamadoriens, ont en effet une perception des événements comme étant immuables et figés, il faut donc se résigner à ce qui est inévitable. Ainsi, à chaque fois qu'un décès est évoqué, le narrateur commente d'une façon très ... heu ... Tralfamadorienne : « C'est la vie». Le ton général est très tourné vers l'humour noir et l'absurde. On sourit souvent devant inventivité de l'auteur, aussi bien au niveau de la forme narrative que des événements ou des personnages. Kilgore Trout par exemple, un écrivain de SF à l'imagination débordante (les résumés de ses romans sont de petites perles ) mais sans aucun succès, qui est totalement abasourdi quand il rencontre en Billy Pèlerin son premier fan : un régal.

Abattoir 5 est une petite merveille d’inventivité. Le message antimilitariste en lui même n'est pas spécialement original, par contre les moyens d'y parvenir le sont. C'est créatif, surprenant et enthousiasmant. L'amateur de clarté et de logique qui est en moi était un peu septique au début, mais là, je suis conquis.

220 pages, 1969, Points

jeudi 13 mars 2014

L'adolescent - Dostoïevski


L'adolescent - Dostoïevski

Le narrateur de cet avant dernier roman de Dostoïevski, c'est Dolgorouki, l'Adolescent, jeune homme d'une vingtaine d'année qui décide de rédiger une sorte d'autobiographie. Fraichement arrivé à Saint-Pétersbourg, Dolgorouki est tout excité à l'idée de rencontrer son père, Versilov, qu'il n'a jamais vraiment connu. Cette quête du père est une thématique centrale du roman, et Versilov est un personnage insaisissable, impliqué dans toutes sortes d'intrigues. Et des intrigues, il y en a beaucoup. Intrigues familiales, relationnelles, arnaques, argent, mariages, jeu, document compromettant, suicides, héritages ... C'est assez complexe et hétérogène, ce qui rend le roman très difficile à résumer. Pourtant il ne s'éparpille pas, car une chose demeure du début à la fin : le point de vue de Dolgorouki. Et si les histoires de famille en tout genre peuvent parfois peiner a intéresser vraiment, Dostoïevski parvient toujours à maintenir un certain suspense, mais surtout, c'est la plongée permanente dans l'esprit de Dolgorouki qui est passionnante. Cet adolescent obsédé par son « idée » est assez fascinant, et tout en recoupant un certain archétype de héros que l'on retrouve régulièrement chez Dostoïevski (jeune homme inexpérimenté et solitaire tenté par la fuite du monde social et agissant de façon passionnelle et irrationnelle), il a une puissante personnalité, et Dostoïevski excelle toujours autant dans les monologues enflammés. Cette «idée», c'est de devenir riche, plus riche qui qui que ce soit : une quête de puissante et de supériorité vouée à l'échec qui donne au personnage une intéressante dimension de démesure. L'adolescent est aussi un roman très drôle, qui m'a vraiment fait éclater de rire plusieurs fois, tant le comportement erratique et impulsif des personnage mêne parfois à des dialogues et des situations savoureuses. Bref, L'adolescent n'est pas une énorme claque comme les meilleurs romans de Dostoïevski, ce qui ne l’empêche pas d’être excellent et d'avoir sa propre saveur.

615 pages, 1875, Folio

mardi 11 mars 2014

Blind Lake - Robert Charles Wilson


Blind Lake - Robert Charles Wilson

Blind Lake est un vaste complexe, sorte de ville scientifique au milieu du désert, qui a pour fonction l'étude d'une lointaine planète et de la civilisation locale. Toute l'attention est focalisée sur le Sujet, individu extraterrestre sélectionné au hasard qui est suivi en permanence par une sorte de caméra virtuelle. Ce miracle technologique est rendu possible par des ordinateurs quantiques qui ont depuis longtemps échappés à la compréhension de leurs créateurs. Bref, on a donc là deux mystères enchevêtrés. Le roman commence au moment où Blind Lake est mystérieusement placé en quarantaine. Personne n'entre, personne ne sort, toutes les communications sont coupées. Les mois commencent à s'écouler et les questions à s'accumuler. Quelques personnages vont tenter d'y voir clair tout en essayant de gérer leurs problèmes personnels d'une dimension plus modeste : Chris, journaliste sortant d'une mauvaise passe, Marguerite, scientifique divorcée de Ray, leader de Blind Lake à la personnalité assez détestable, leur fille Tess, qui semble avoir quelques problèmes de personnalité ...

Robert Charles Wilson est connu pour faire de la science fiction "humaine", et c'est bien le cas ici. L'amourette entre Chris et Marguerite, leur lutte avec Ray, tout cela prend au moins autant de place que l'étude du Sujet. Ce qui n'a rien de mal en soi, bien sur. Par contre, les personnages ne me semblent pas spécialement riches. Chris culpabilise pour la mort de sa sœur, Ray est un connard parce qu'il a été traumatisé enfant par la mort de sa mère ... Disons que ces histoires de personnages dont la personnalité s'explique par un événement passé, cela me semble un peu grossier. Cela n'est pas mauvais, loin de là, les personnages sont malgré tout très humains et assez crédibles, mais cela reste assez perfectible. Et le même problème se pose pour la dimension SF du roman. Il y plein de choses intéressantes : essayer de comprendre le Sujet, de comprendre la nature des ordinateurs quantiques, qui vont s'avérer être bien bien plus que de simples ordinateurs ... Bref, il y a des questionnements judicieux sur la nature de la vie et de son évolution, comme sur la façon d'étudier des êtres totalement étrangers. Mais comment ne pas être un être un peu déçu quand on a si peu de réponses ? Difficile ici de pas trop en révéler, mais prenons un exemple anodin : Chris essaie de retrouver Tess, ses pas sont visibles dans la neige, avant de s’arrêter soudainement, de disparaitre. Pourquoi ? On ne saura pas, comme beaucoup d'autres événements étranges, il faut mettre ça sur le compte des mystérieuse capacités des ordinateurs quantiques.

Blind Lake est certainement un bon roman, fluide et plein de concepts intéressants. Dommage que des deux aspects du roman, le coté "humain" et le coté "sense of wonder", aucun ne décolle vraiment. Chacun de ces éléments a été ensuite, me semble-t-il, bien mieux maitrisé dans Spin.

478 pages, 2003, Folio SF

lundi 3 mars 2014

Le temps des changements - Robert Silverberg


Le temps des changements - Robert Silverberg

Le temps des changements est un roman en deux parties assez différentes. Les 100 premières pages nous racontent la jeunesse de Kinal, le narrateur, qui rédige ce récit de sa vie isolé dans une cabane, seul et traqué. On sait donc dès le début comment les choses se termineront. On apprend que Kinal, fils cadet d'un monarque, a du fuir sa patrie une fois son frère sur le trône, par crainte de voir sa tête tomber en tant que prétendant principal à la couronne. Suivent quelques années de voyage en exil. Mais surtout, cette première partie est l'occasion de comprendre le monde de Kinal. On a droit à de nombreuses précisions géographiques, pas des plus passionnantes. Mais le plus important est la façon dont est structurée cette société : toute démonstration d'individualité est proscrite. Ainsi chacun doit utiliser "on" au lieu de la première personne, qui est considérée comme extrêmement vulgaire. Il est aussi tabou de parler de soi, d'exprimer ses sentiments et ses pensées profondes, sauf à sa sœur et son frère par le lien, choisis arbitrairement à la naissance. Malheureusement il s'agit surtout d'un récit d’aventures et de voyage, et l'on saisit finalement assez mal l'importance des tabous locaux.

Tout change quand Kinal rencontre un commerçant terrien qui, heureux de rencontrer sur cette planète quelqu'un d'un plus curieux et ouvert d'esprit que la moyenne, s'ouvre à lui et lui exprime son scepticisme vis à vis des conventions sociales locales. On comprend mieux ces dernières quand le narrateur commence à les remettre en question et à s'y opposer directement. Il y aurait même, semble-t-il, une mystérieuse drogue qui permettrait de fusionner son esprit avec autrui (on sent bien l'influence de l'époque de laquelle date le roman). Et l'on s'en doute, est venu pour Kinal le temps des changements. Mais que faire, seul, face à des centaines d’années de tradition et des institutions solidement établies ? Si la libération individuelle est possible, à vouloir la répandre, on ne peut que se heurter aux puissants gardiens de l'ordre établi. 

Je n'irai sans doute pas parler comme en quatrième de couverture d' « incontestable classique », Silverberg a fait mieux à mon sens ( Les monades urbaines, Le livre des crânes ...), mais Le temps des changements n'en demeure pas moins un très bon petit roman, particulièrement intéressant grâce à la société imaginée et sa réflexion sur le changement (individuel comme sociétal).

254 pages, 1971, Le livre de poche

mercredi 26 février 2014

Narcisse et Goldmung - Hermann Hesse


Narcisse et Goldmung - Hermann Hesse

Le moine de Hesse n'est pas du tout comme celui de Lewis : Narcisse est droit et vertueux, c'est un penseur qui dédie sa vie au savoir et à sa communauté. Alors qu'il est encore jeune, il va s'attacher à un enfant nouvellement arrivé au monastère. Goldmund, comme Narcisse, est un être qui sort de l'ordinaire, et tout deux seront attirés l'un vers l'autre. Leur amitié est basée sur leur complémentarité : Goldmund aimerait comme son ami devenir un savant, mais Narcisse parvient à lui faire comprendre qu'il est un être sensible, fait pour vivre de passions et non dans la froide raison. Un jour, à l’occasion d'une sortie, Goldmund est initié à la sensualité par une femme, et c'est le déclic : il décide de partir sur les routes. Et commencent de longues années d’errance, occasion d'explorer le désir et l'amour, d'observer le monde, d'en cueillir la beauté et d'en subir la violence. Il trouvera bien des endroits où se poser, il apprendra notamment à transcender sa condition à travers l'art, la sculpture, mais toujours la route l'appelle, car pour que l'artiste ait des expériences à exprimer il doit d'abord en vivre. Les années passent, Goldmund évolue, et peut être viendront les retrouvailles avec le sage Narcisse, qui dans sa retraire n'est pas confronté aux dangers du monde mais aux abimes de son esprit.

L'émotion et la raison, le passionné et le penseur, l'artiste et l'intellectuel. Narcisse et Goldmung sont deux opposés attirés l'un vers l'autre, ayant besoin l'un de l'autre pour apprendre et s'épanouir. Goldmung a besoin de Narcisse pour se trouver lui-même, et Narcisse à besoin de Goldmung pour ne pas sombrer dans la froide indifférence de la raison. Goldmung est un idéaliste, dans son expérience de la vie, il refuse tout compromis, il fuit la sécurité pour courir après ses désirs. Son voyage initiatique n'aura pas de fin, toujours il progresse, il change, il évolue, toujours il va plus loin. Il expérimente la fragilité de la vie, il traverse la désolation de la peste, il croise des visages ravagés par le plaisir comme par la douleur.

Narcisse et Goldmung est un roman qui m'a énormément touché. Tout est opposition : émotion/raison, vie active/vie contemplative, poursuite de la liberté/renoncement ... Dans cette impossibilité d’être un être équilibré, comment s'accomplir ? L'équilibre est-il même souhaitable, ces deux personnages ne sont-ils pas exceptionnels grâce à leurs personnalités extrêmes ? J'ai été bien moins convaincu par une autre thématique, la quête de la figure maternelle. Mais bon, peu importe, l'ensemble est plutôt génial, magnifiquement écrit, riche en exploration de l'esprit humain comme du monde humain ... Un très beau roman, intelligent et touchant.

252 pages, 1930, Le livre de poche

lundi 24 février 2014

Continent perdu - Norman Spinrad


Continent perdu - Norman Spinrad

Comme souvent, Norman Spinrad utilise l'anticipation pour parler de son Amérique contemporaine. Dans deux siècles, la civilisation américaine n'est que ruines et cendres. Sans qu'on sache trop pourquoi d'ailleurs, si ce n'est qu'elle a été victime de son orgueil et du classique « science sans conscience n'est que ruine de l’âme » (et des villes aussi du coup). Il se trouve que c'est l'Afrique qui est désormais la civilisation dominante. Quid de l'Europe et surtout de l'Asie ? Mystère. Bref, on est là face à un récit court, on a pas trop le temps pour les explications de détail apparemment. Pourtant, après quelques pages on accepte sans souci ce postulat de départ, et c'est le début d'une excellente visite touristique.

Quelques africains en voyage louent les services d'un guide blanc pour visiter ce qui reste du vieux New York. La narration se partage entre les points de vue de deux personnages : le guide, fier de la puissance incomparable de ses ancêtres, méprisant les noirs qui lui permettent de gagner sa vie, et l'un des touristes, un historien spécialiste de l'Amérique qui va pour la première fois la contempler de ses propres yeux. Alors bien sur, on a droit a quelques délicieuses vision post-apocalyptiques, vraiment savoureuses. C'est aussi l'occasion d'essayer de comprendre les erreurs de ces ancêtres si surs de leurs puissance. Pourtant le cœur du récit se situe plutôt dans les relations entre les personnages. Outre les deux protagonistes cités plus haut, il y en a un troisième, qui fait preuve d'un fort racisme anti-blanc. Renversement des relations noir/blanc par rapport à l’Amérique du vingtième siècle : le blanc est en position d'infériorité, bien que fier de ses ancêtres, et le noir fait partie de la civilisation dominante, libre donc à lui de se conduire avec respect ou avec arrogance et haine. Haine provoquée bien sur par la peur, peur de l'incompréhensible puissance de cette civilisation éteinte. Ainsi, la tension monte dans le groupe, et atteint son paroxysme au cours d'une visite chez les métroglodytes (j'adore ce mot), descendants dégénérés des new-yorkais s'étant réfugiés dans le métro 200 ans plus tôt ...

Racisme, écologie, progrès technologique, choc des cultures et tourisme, ce petit récit datant de 1970 est très riche. Spinrad est sans pitié avec sa patrie (qui le lui a bien rendu), et c'est évidemment pour ça que son œuvre est intéressante.

110 pages, 1972, le passager clandestin

dimanche 23 février 2014

Solaris - Stanislas Lem


Solaris - Stanislas Lem

Solaris est une planète qui abrite la vie. Enfin, une vie. Un organisme d'une taille démesurée qui prend la forme d'un gigantesque océan de matière vivante. Ce truc est-il ... intelligent ? Conscient ? Une discipline scientifique formée pour l'occasion, la solaristique, tente de répondre à ces questions. Mais le temps a passé, la recherche n'a guère avancé, et les hommes se désintéressent de Solaris. Quand Kris arrive sur la station de recherche de la planète, elle ne contient que deux ou trois scientifiques. Et quelques autres ... choses. Pas des aliens ou des monstres, non. Des humains, qui n'ont rien à faire là. Des êtres crées par l'océan à partir des souvenir les plus profond des occupants de la station. Voilà qui va créer des situations délicates. Ainsi, Kris se réveille un matin pour trouver dans sa chambre Harey, son amour de jeunesse, amour qui a très mal tourné. Elle est persuadé d’être elle même, mais sa mémoire est troublée, sa force surhumaine, son corps immortel ... Et les autres chercheurs de la station ont leur propres démons venus les hanter, dont on ne saura malheureusement pas grand chose.

Solaris a un rythme très lent, à l'image du film de Tarkovski (enfin, pas autant, heureusement). La quasi totalité du roman se déroule dans la station, où les personnages agissent bizarrement. Le manque de communication entre eux est assez incroyable. Kris erre dans les couloirs, nous raconte l'histoire de la recherche solaristique ou s'embrouille avec les autres occupants de la station. A ce propos, Harey est un personnage assez insupportable, le cliché de la fille ultra émotive et suicidaire qui passe son temps à pleurer. A part ce petit détail très subjectif, et si l'on accepte sa relative lenteur, Solaris est un récit assez brillant. L'homme est donc face au premier contact, un contact rendu impossible par les infranchissables différences entre lui et l'entité de Solaris. Que faire donc, si ce n'est brasser du vide et imaginer des interprétations anthropomorphiques du comportement de l'entité ? Mais cet être aussi veut communiquer, et n'y arrive guère mieux. Au lieu de donner aux hommes de la station des informations sur sa nature, il leur tend un miroir qui les oblige à se contempler eux même sous un jour douloureusement nouveau. L'exploration n'est plus tournée vers l'extérieur, mais vers l'intérieur, contre la volonté des hommes, qui veulent se débarrasser de ces miroirs. Kris essaie une autre solution : aimer cette version d'Harvey. Illusion, bien sur. Communication impossible avec l'entité, communication impossible avec les autres hommes, communication impossible avec l'objet aimé (ou que l'on désire aimer). Et le plus terrible, impossibilité se comprendre soi-même. Solaris m'est apparu comme un roman sur l'échec de la communication, l'échec de la compréhension, avec en prime une vision très intéressante du premier contact.

320 pages, 1961, Folio SF

vendredi 21 février 2014

Pensées - Marc Aurèle


Marc Aurèle

Le journal de cet empereur philosophe m'a vraiment touché. Ces pensées mises sur papier ne sont pas des préceptes destinés à autrui, ce sont des tentatives de maitrise et de compréhension de soi même et du monde. Marc Aurèle s'adresse à lui même, et s'il s'exprime dans des termes généraux, on sent son expérience personnelle derrière ses propos, sa volonté de rester fidèle à ses croyances, d'accomplir ce qu'il voit comme son devoir d'homme, de citoyen et d’empereur. J'ai relevé quelques passages particulièrement marquants.

Livre II (17) 
La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporel dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L'âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine. Pour résumer, au total, les choses du corps s'écoulent comme un fleuve; les choses de l'âme ne sont que songe et fumée, la vie est une guerre et un séjour étranger; la renommée qu'on laisse, un oubli. Qu'est ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose, la philosophie. Elle consiste à garder son démon intérieur à l'abri des outrages, innocent, supérieur aux plaisirs et aux peines, ne laissant rien au hasard, agissant sans feinte ni mensonge, n'ayant nul besoin qu'un autre fasse ou ne fasse pas telle action, acceptant les événements et le sort, dans la pensée qu'il vient de là-bas, d'où il vient lui-même, et surtout attendant une mort propice à la pensée puisqu’elle n'est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose, mais s'il n'y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? Car c'est conforme à la nature; or nul mal n'est conforme à la nature.

Livre VI (44)
Si les dieux ont délibéré sur moi et sur ce qui doit m'arriver, ils ont bien délibéré; car il n'est pas facile d'imaginer un dieu sans réflexion. Mais pour quel motif voudraient-ils me faire du mal ? Quel avantage en aurait-ils pour eux ou pour l'ensemble sur lequel ils veillent ? Mais, s'ils n'ont pas délibéré sur moi en particulier, ils ont délibéré sur l'ensemble, et qui arrive en conséquence, je dois l'accueillir et l'aimer. Et s'ils n'ont délibéré sur rien du tout (ce qu'il est impie de croire), alors ne sacrifions pas, ne prions pas, ne prononçons pas de serments, ne faisons aucun des actes qui toujours s'adressent aux dieux comme s'ils étaient là vivant avec nous. Si donc ils ne délibèrent sur rien de ce qui nous concerne, je puis bien délibérer sur moi-même; j'ai à rechercher ce qui m'est utile. Or, il est utile à chaque être de se conformer à sa constitution et à sa nature propre; or ma nature est celle d'un être raisonnable et sociable; ma cité et ma patrie, comme Antonin, c'est Rome; et, en tant qu'homme, c'est le monde. Ce qui est utile à ces cités, voilà les seuls biens pour moi. 

Livre VII (50)
Ce concombre est amer : laisse le. Il y a des ronces sur le chemin : passe à coté. Cela suffit. N'ajoute pas : « Pourquoi choses pareilles dans le monde ? » Un homme compétent en physique rirait de toi, comme le feraient un cordonnier ou un charpentier si tu les blâmais en voyant dans leur atelier des raclures et des copeaux. Pourtant ceux là ont des endroits où les jeter; et la nature universelle n'a rien qui soit en dehors d'elle; mais ce qu'il y a d'admirable dans son art, c'est qu'elle change en elle même tout ce qui, en elle, semble se corrompre, vieillir ou ne servir à rien; et de tout celà elle fait encore des choses nouvelles, de sorte qu'elle n'a pas besoin de pendre ailleurs sa matière, ni d'avoir un endroit où jeter les détritus. Elle se contente de la place et de matière qu'elle a, et de l'art qui lui est propre.

Livre IX (28)
Les cycles cosmiques sont identiques, vers le haut et vers le bas, d'une période à une autre. Et ou bien l'intelligence universelle veut chaque détail; et s'il en est ainsi, aime ce qu'elle a voulu; ou bien elle a voulu une fois pour toutes, et le reste vient en conséquence; ou bien il y a des atomes ou des indivisibles. Au total, si Dieu existe, tout est bien; si les choses vont au hasard, ne te laisse pas aller, toi aussi, au hasard. 
Voici que la terre va nous recouvrir tous; puis elle-même changera; et les choses changeront indéfiniment. Si l'on songe aux vagues successives de changements et de transformations et à leur vitesse, l'on méprisera tout ce qui est mortel.

Collection Tel, Gallimard, Les Stoïciens tome 2

jeudi 20 février 2014

La Logeuse - Dostoïevski


La Logeuse - Dostoïevski

Ce court récit de jeunesse fait écho à ma première lecture de Dostoïevski : Les nuits blanches. Un jeune homme solitaire, Ordynov, quasiment coupé du monde, doit se trouver un nouveau logement. Au cours de ses errances il croise un étrange couple : une belle jeune femme qui semble déchirée par une tristesse dont on ignore la cause, et un vieil homme maladif au regard hostile. Irrésistiblement attiré, Ordynov va les suivre, puis finalement leur sous louer une chambre. Et là, il connait son premier amour avec cette femme étrange, au milieu des tremblements et maladies causées par son agitation intérieure, car comme toujours chez Dostoïevski, le tourment s'exprime physiquement. L'attirance entre les deux jeunes gens est immédiate et bien sur vouée à l'échec, à cause d'une sombre histoire que, comme Ordynov, on ne comprend pas vraiment. La Logeuse est donc un récit assez mystérieux, aucune clé n'est offerte au lecteur qui, comme Ordynov, en sera sans doute un peu frustré. Quel est ce couple étrange, quel est leur secret ? Reste le talent de Dostoïevski, sa description saisissante du jeune homme solitaire, « sauvage », son sens des dialogues et des situations gênantes, et ses incroyables personnages possédés.

141 pages, 1847, Babel

lundi 17 février 2014

Vélum (Le livre de toutes les heures 1) - Hal Duncan


Vélum (Le livre de toutes les heures 1) - Hal Duncan

Hal Duncan m'avait plutôt convaincu avec Évadés de l'Enfer, un livre court et intense, assez jubilatoire. Le cas de Vélum est autrement plus complexe, puisque ce premier roman est aussi ambitieux que difficilement abordable.

En théorie, c'est l'histoire d'une guerre céleste entre deux factions d'Amortels (comprenez : des anges), et plus précisément la trajectoire de quelques rebelles qui refusent de s'impliquer dans ce conflit. Enfin c'est ce qu'on nous raconte en quatrième de couverture. Dans les faits, cette trame apparait seulement comme un fond un peu flou. D'ailleurs, tout est flou dans ce roman, les frontières sont pour le moins ... brouillées. Les frontières entre les genres d'abord : fantastique, science fiction, fantasy, horreur, historique, apocalyptique ... on trouve d'un peu de tout. Ensuite, les frontières de la narration classique. Pour décrire ce style particulier, je laisse la place à l'un des personnages, page 223 : « On ne peut pas raconter cette histoire, l'histoire complète, en espérant rester logique. Tout ce qu'on peut espérer obtenir, c'est... une vue d'ensemble, et une certaine cohérence. » Il serait difficile de trouver des mots plus justes.

Et pour moi, cette cohérence toute relative fut un problème. C'est même un problème finalement assez classique, que l'on retrouve parfois dans les récits qui jouent avec les frontières de la réalité. Sous prétexte de mondes parallèles, de voyages temporels, l'auteur peut raconter absolument tout et n'importe quoi, et le justifier par : "non mais c'est cohérent, si si, c'est des mondes parallèles, et puis de toutes façons les personnages peuvent se balader dans le temps et à travers les réalités, alors ami lecteur, c'est de ta faute si tu ne comprends pas." Alors on passe de l'Irlande moderne aux mythes sumériens, de la première guerre mondiale à des mondes purement imaginaires, de réalités alternatives à une expédition nazie dans des ruines antiques ... Et le pire, c'est pour les personnages. A travers ces voyages dans le temps, l'espace et la réalité, on retrouve plus ou moins les mêmes. Enfin, du moins ils ont le même nom. Alors, est-ce que ce sont les mêmes personnages, ou non, ou leurs réincarnations, ou juste des archétypes semblables ? Et ces réécritures de mythes summériens, et des tourments de Prométhée ... pourquoi ? Je veux dire, je n'ai rien contre ces réécritures, mais qu'est ce que ça vient faire là, à part rajouter encore plus de confusion en associant les personnages à d'antiques divinités ?  Donner au livre une dimension plus importante, y intégrer des histoires anciennes pour les réinventer tout en assumant les structures classiques ? Mouais.

Il y a une frontière délicate entre complexité et opacité. Vélum n'est pas un roman complexe, c'est un roman opaque. Et c'est bien dommage, car Hal Duncan est un sacré bon écrivain. Vélum fourmille d'idées et de références littéraires ou historiques, on a affaire à des tas de concepts intéressants, de la phonétique à l'informatique. Et surtout, c'est bien écrit. Quand l'auteur veut bien s'attarder sur une situation pour plus de dix pages, on est la plupart du temps emporté par sa vivacité, son langage cru et sa capacité à se renouveler. Avant de passer complétement à une autre situation moins intéressante dont on ne comprend quasiment rien ...

Certains lecteurs vont adorer, certains vont abandonner au bout de 100 pages. Et d'autres, comme moi, resteront perplexe devant cet objet littéraire non identifié, plein de bonnes choses qui forment un tout qui ... heu, en fait non, qui ne forment pas un tout. On alors c'est que je n'ai pas compris, possibilité qui n'est pas à exclure.

811 pages, 2005, Folio SF

samedi 8 février 2014

Sénèque


Portrait_de_Sénèque_d'après_l'antique_-_Lucas_Vorsterman

Typiquement le genre de lecture dont je ne me sens pas le courage de parler sur ce blog. Par contre, c'est tout aussi aussi typiquement le genre de lecture qui se prête aux citations, et je ne résiste pas à ce plaisir, même s'il faut pour cela sortir des phrases de leur contexte.

De la tranquillité de l'âme

Habituons-nous à éloigner de nous le luxe; mesurons les objets à leur utilité, non à leur belle apparence. Que notre nourriture apaise notre faim, et notre boisson, notre soif; que notre penchant sexuel se satisfasse autant qu'il est nécessaire.

De la brièveté de la vie

Si tu vois quelqu'un avec de cheveux blancs et des rides, ne vas pas penser qu'il a vécu longtemps: il n'a pas vécu longtemps, il a existé longtemps. Irais-tu dire qu'il a beaucoup navigué, l'homme qu'une affreuse tempête a poussé ça et là dès sa sotie du port, et a fait tourner en rond sans changer de place, sous le souffle alterné des vents déchainés en tous sens ? Non, il n'a pas navigué beaucoup; il a beaucoup été balloté. 

De la vie heureuse

Sénèque répond aux objections contre les philosophes. « Je ne suis pas un sage et (trouve ici de quoi alimenter ta malveillance) je ne le serai point. Exige donc de moi non que je sois égal aux meilleurs, mais que je sois supérieur aux méchants; c'est assez pour moi de retrancher chaque jour un peu de mes défauts et de réprimander mes errements. [...]» Je ne dis pas cela pour moi, car je suis dans un abime de vices, mais pour celui qui a obtenu un résultat. On me dit : « tu parles d'une façon, tu vis d'une autre ». Voilà, êtres malveillants et hostiles aux meilleurs sans exception, l'objection faite à Platon, faite à Épicure, faite à Zénon ; car tous ces hommes disaient non pas comment ils vivaient, mais comment ils auraient du vivre. C'est de la vertu que je parle, non de moi; quand je m'emporte contre les vices, c'est d'abord contre les miens; lorsque je pourrai, je vivrai comme il faut. Votre méchanceté empoisonnée ne me détournera pas de ce qui est le mieux; le virus que vous prodiguez aux autres et qui vous tue vous même ne m’empêchera pas de continuer à louer non la vie que je mène, mais celle que je sais devoir mener; il ne m’empêchera pas d'adorer la vertu et de la suivre en rampant après elle à grande distance.

De la providence

« Je te juge malheureux de n'avoir jamais été malheureux : tu as passé ta vie sans adversaire, personne ne sauras ce que tu aurais pu faire, pas même toi. » Ce n'est en effet qu'à l'épreuve qu'on se connait soi même. Ce qu'aurait pu chacun d'entre nous, il ne peut l'apprendre que par l'expérience. [...] D'où pourrais-je connaitre la grandeur de ton courage contre la pauvreté si tu es débordant de richesses ? D'où pourrais-je connaitre ta constance en face du déshonneur, de la calomnie et de la haine du peuple, si tu vieillis au milieu des applaudissements, et si le penchant qu'on a pour toi à pour conséquence une bienveillance et une faveur qu'on ne peut entamer ? D'où savoir avec quelle égalité d'âme tu supporteras la perte d'un enfant si tu vois près de toi tous ceux que tu as élevés ? Je t'ai entendu consoler les autres; mais je t'aurai vu, ce qui s'appelle vu, si tu t'étais consolé toi-même, si tu t'étais défendu toi-même d'éprouver de la douleur. N'allez pas, je vous en supplie, avoir peur de ces sortes d'aiguillons que les dieux immortels appliquent à vos âmes. Le malheur est l'occasion de la vertu.

Imagine donc que Dieu nous dise : « Qu'avez vous à me reprocher, vous qui aimez la justice ? Il en est d'autres que j'ai comblés de faux biens, dont j'ai dupé les âmes frivoles  par des songes incessants et trompeurs; je les ai pourvus d'or, d'argent et d'ivoire; à intérieur d'eux mêmes il n'y a pas de bien. Ces gens que vous prenez pour des gens heureux, si vous pouviez connaitre non pas leur aspect visible mais leur vie cachée, vous apparaitraient comme des malheureux, des misérables, des infâmes, parés, comme leurs murs, d'ornements extérieurs. Ce n'est pas là un bonheur solide; c'est un revêtement, et bien mince. [...] Extérieurement vous ne brillez pas; vos biens sont au-dedans de vous même : ainsi l'univers méprise ce qui lui est extérieur; se contempler lui-même suffit à son bonheur. J'ai placé tous les biens en vous-même, votre bonheur, c'est de n'avoir pas besoin du bonheur. Mais, dira-t-on, il arrive bien des événements tristes, terribles, insupportables. Parce que je ne pouvais pas vous y soustraire, j'ai armé vos âmes contre eux tous. Supportez les avec courage; c'est par quoi vous êtes supérieurs à Dieu; lui, il est en dehors de la souffrance, vous, vous êtes au dessus. »

Lettre 72 à Lucilius

Le sage ne dépend pas d'autrui, il n'attend pas la faveur de la fortune ou la faveur d'un homme; sa félicité vient de lui-même; elle pourrait sortir de l'âme, si elle y était entrée, mais elle y prend naissance.

Traduction de Émile Bréhier.