lundi 28 janvier 2013

Bifrost 69 : Culture rock et science-fiction

Bifrost 69 : Culture rock et science-fiction

Tiens, voilà un numéro de Bifrost au thème très attirant. Culture rock et science-fiction ? Voyons ce que ça donne, dans l'ordre.

La première nouvelle, Cabinessence ou la vie de Brian de Jacques Barbéri nous parle de Brian Wilson, compositeur et membre des Beach Boys. Bon, j'avoue n’être pas du tout familier de ce groupe, mais heureusement cela n’empêche pas de profiter du récit, qui prend la forme d'un trip sous acide faisant voyager Brian dans le temps. L'écriture retranscrit parfaitement ce voyage halluciné, et c'est bien ce qui rend cette courte nouvelle plaisante à lire.
Winnie l'ourson ne se pique pas de Stéphanie Benson a aussi pour personnage principal une autre star du rock : Brian Jones, des Rolling Stones. Celui-ci, rejeté par son groupe, erre dans sa grande maison, qui appartenait auparavant au créateur de Winnie l'ourson. Sur fond d'alcool et de drogues, Winnie et ses amis vont venir parler un peu avec lui. J'ai eu un peu de mal à accrocher au trip Winnie l'ourson, et le rythme est bien moins soutenu que dans la nouvelle précédente.
Le manteau noir de Daniel Walther continue sur la même ligne, puisque cette fois, c'est Bob Dylan que l'on va suivre pendant un petit moment. Changement d'ambiance, puisqu’on se retrouve dans "un bled pourri de 23000 âmes" en plein dans les sables de l'Arizona. Dylan, incognito, rend visite à une amante et va vivre quelques étranges moments en compagnie de Navarros, le tout en étant pisté par un homme en manteau noir. Bref, l'ambiance est agréable et ça se lit avec plaisir, même si l'intrigue m'a laissé sur ma faim.
Ces nouvelles sont donc globalement plaisantes, mais il me semble que leur point commun, le fait de mettre en scène de véritables stars, leur est nuisible. Ainsi, le fan absolu appréciera certainement, mais pour les autres, cet aspect fan-fiction limite véritablement leur portée.
Arrive ensuite Live at Budokan d'Alastair Reynolds. Et là, l'auteur de L'espace de la révélation et de Diamonds Dogs, Turquoise Days nous offre un très bon texte. Dans un futur proche, l'industrie de la musique rock doit trouver de nouveaux moyen de se renouveler. Déterrer les cadavres de stars décédées pour faire un groupe de zombies ? Faire des robots ressemblant aux membres de Metallica encore jeunes, à leur apogée ? Décidément, ça ne suffit pas. Il faut un truc encore plus énorme ... C'est complétement décalé, assez surprenant, et met en scène un monde de la musique où le pognon domine tout. Quoi que, il y a peut être encore un espoir ... En gros, un très bon texte, parfaitement adapté au thème de ce Bifrost.

Après les habituelles critiques des dernières sorties, et une nouvelle interview d'un libraire (décidément, j'aime bien cette rubrique) on passe au dossier. Eric Holstein ouvre le bal avec un article assez généraliste présentant avec une perspective historique un certain nombres de bouquins de SF entretenant une relation étroite avec le rock, et l'évolution de cette relation. Une bonne intro. On enchaine sur un guide de lecture de la littérature mêlant SF et rock. Cela recoupe peut être un peu trop l'article précédent, mais rien de grave, et une telle sélection semblait aller de soi dans ce numéro. L'article suivant n'est pas inédit, mais il est de Norman Spinrad, duquel je ne peux que recommander les très bons Jack Barron et l'éternité, Les années fléaux, Oussama et le très spécial Rêve de fer. Spinrad donne son avis sur le sujet et en profite pour raconter un peu sa vie, et on ne va s'en plaindre. Intitulé "La SF est-elle soluble dans le rock ?", l'article de Jean-Marc Ligny est peut-être celui que j'ai le plus apprécié. Cette fois, on parle clairement de musique, des dizaines d'albums à l’appui. L'auteur utilise un ton très personnel qui m'a plu, d'autant plus que j'y ai retrouvé une partie de mes propres gouts. Philippe Thieyre poursuit en s'intéressant au rock psychédélique, et c'est toujours intéressant, même si on sent à l'écriture, en comparaison de ce qui précède, que l'auteur est plus un expert du genre qu'un écrivain. Enfin, c'est loin d’être un défaut. Suit un article de Richard Comballot s'intéressant aux ouvrages spécialisés, pour ceux qui voudraient aller plus loin. Et le dossier s'achève sur une sélection de 100 albums rock et SF, pour ceux qui n'en aurait pas eu assez dans les pages précédentes. Et je tiens à signaler la rubrique ScientiFiction, qui se penche cette fois sur Prometheus de Ridley Scott, et s'applique à en démonter l'aspect scientifique. De quoi rendre encore plus vains les efforts que j'ai pu faire pour apprécier le film.

Ce numéro de Bifrost se tire fort bien d'un sujet plutôt ambitieux, malgré une sélection de nouvelles en demi-teinte. Il ne s'adresse probablement qu'à un public très ciblé, mais ce même public a de fortes chances d'en ressortir désespéré face à tout ces bons groupes qui lui faut encore découvrir, et/ou tout ces bouquins qu'il lui faut lire. J'aurai aimé plus d'élargissements vers le metal et la musique électronique, genres qui entretiennent également des liens étroits avec la SF, mais bon, c'est totalement subjectif (et il n'y a déjà suffisamment de quoi dire uniquement sur le rock). Peut être dans de prochains numéros de Bifrost !

191 pages, Le Belial'

vendredi 25 janvier 2013

La folie Almayer - Joseph Conrad

La folie Almayer - Joseph Conrad

Premier roman de Conrad, La folie Almayer a été écrit sur plusieurs années au cours des voyages de l'auteur. Et, comme ses textes suivants, c'est assez exotique.

Le Almayer du titre, c'est un homme blanc vivant dans les les Indes, dans un bled paumé situé au bord d'une rivière, pour être précis. Et c'est le seul blanc du coin. Comment est-il arrivé là ? Le récit étant non chronologique, on l'apprend sous forme d'un long flashback dans la première moitié du livre. Bref, voici la situation d'Almayer quand débute le roman : il vit avec une femme malaise qu'il déteste et qui le déteste, il a une fille métisse qu'il adore, et ses affaires commerciales sont plongées depuis longtemps dans une profonde torpeur. Il ne rêve que d'une chose : retrouver la civilisation blanche avec sa fille. Mais Almayer est un perdant. Il fantasme sa gloire, et au final n'arrive à rien. Dès le début, on sait que la fin ne sera pas joyeuse, un tel personnage ne pouvant que s'enfoncer encore plus.

L'ambiance est humide, poisseuse, emplie de relents marécageux. Il n'y pas grand chose d'autre à manger que du riz et des bananes, la population locale est éclectique et peu portée à l'amitié avec un blanc. C'est certain, Conrad a su mettre sur papier l'expérience accumulée dans ses voyages. Le récit est riche d’intrigues entre Almayer, le rajah du coin, le commerçant arabe d'à coté, le jeune et charismatique Dain, des hollandais en vadrouille ... Quoi que complexe, l'ensemble est assez clair. Par contre, et là je rentre dans la subjectivité, tout ça ne m'a pas toujours semblé du plus haut intérêt. Les petites intrigues de ce coin perdu de Asie sont parfois un peu pénibles à suivre, et de la même façon, les personnages sont un peu décevants. Les vaines luttes d'un homme faible qui se croit fort, voilà bien un sujet apte à me passionner, mais j'ai eu l'impression que l'on est jamais vraiment avec les personnages, ils paraissent un peu distants. On ne ressent pas vraiment leurs tourments, on peine à s'intéresser vraiment à eux.

Bref, La folie Almayer est un bon premier roman qui jouit d'une ambiance réussie. Par contre, l'intrigue et les personnages ont souvent peiné à éveiller mon intérêt de façon durable. Rien d'insurmontable, mais La folie Almayer n'est ainsi probablement pas le meilleur roman Conrad.

265 pages, 1895, Folio

dimanche 13 janvier 2013

Les ailes de la nuit - Robert Silverberg

Les ailes de la nuit - Robert Silverberg

Avec le titre du roman et sa couverture, on pourrait penser qu'il va être questions de créatures plus ou moins humaines ayant des ailes à la place des bras. Cependant, la couverture est trompeuse : il y a bien dans Les ailes de la nuit des humains avec des ailes, mais cela ne les empêche pas d'avoir des bras et des proportions un peu plus classiques.

Le roman prend place sur Terre dans un futur très lointain, de nombreux millénaires après notre ère. Après avoir atteint son apogée, la civilisation humaine s'est effondrée. Ce qui a survécu de la société s'est organisé selon un système de castes, dont font partis les Volants illustrés en couverture. il y a les Dominateurs, les Marchants, les Pèlerins, les Souvenants, les Défenseurs, les Somnambules, et bien d'autres encore. Le narrateur est quand à lui un vieux Guetteur. Les membres de cette confrérie ont pour rôle de scruter les étoiles et de sonner l'alarme si jamais ils perçoivent des signes de l'invasion extraterrestre prédite des milliers d'années auparavant. Et cette invasion a lieu dès le premier tiers du roman, mais les envahisseurs ne sont pas très agressifs. Ils sont même presque gentils, et la vie ne change pas beaucoup sur la Terre. 

Suite à cette invasion, la confrérie des Guetteurs n'a plus raison d'exister, et le narrateur va devoir se trouver d'autres occupations. Et finalement, Les ailes de la nuit est presque un roman de voyage. Le narrateur change souvent de lieu, passe beaucoup de temps sur les routes, rencontre de nombreux personnages et en apprend plus sur l'univers dans lequel il vit. Le récit est découpé en trois parties assez distinctes, presque des nouvelles indépendantes. Ainsi, il n'y a pas réellement de trame claire, il s'agit plutôt de thématiques, du voyage d'un homme simple et sage à la volonté forte, et de l'exploration d'un univers. Particulièrement optimiste par rapport au reste de l’œuvre de Silverberg, Les ailes de la nuit n'en est pas moins excellent.

213 pages, 1968, J'ai lu

lundi 7 janvier 2013

Les meilleurs récits de Weird Tales - Tome 1

jaques Sadoul présente Les meilleurs récits de Weird Tales - Tome 1

Le premier tome des Meilleurs récits de Weird Tales est un recueil contenant treize textes tirés du magazine célèbre pour avoir publié, entre autres, Lovecraft et Robert Howard. Le tout commence par une introduction se présentant comme petit cours d'histoire tout à fait intéressant, et cet aspect, qui n'est par pour me déplaire, est renforcé par le fait que l'on trouve avant chaque nouvelle un court paragraphe nous présentant l'auteur dont il est question. Du coup, on est bien dans l'ambiance de la fin des années 20 aux USA.

  • On ouvre le bal avec L'empire des nécromants de Clark Ashon Smith. Deux nécromanciens se font rejeter de la ville dans laquelle ils avaient élu domicile, leur magie n'étant guère appréciée. Ils se réfugient dans un désert voisin, et, sur les restes d'une ancienne civilisation, ils vont bâtir un empire de morts dans l'unique but de se complaire dans la luxure. Mais, ma foi, ce n'est pas parce que leurs esclaves sont des cadavres putréfiés qu'ils sont incapables de se révolter ... Un premier texte plutôt original et bien foutu. 
  • La chose dans la cave fait moins de dix pages et revient à un fantastique plus classique. Fantastique, vraiment ? Parce que le petit garçon à beau avoir une peur viscérale de la cave de sa maison, personne n'y a jamais rien vu de suspect. Un texte sympathique mais assez anecdotique.
  • J'avais déjà lu  Les chiens de Tindalos de Frank Belknap Long dans le recueil Légendes du mythe de Cthulhu. Ce texte, même s'il n'appartient pas au mythe en question, est très lovecraftien dans les thèmes abordés et dans le style, et s'en tire fort bien. 
  • Les miroirs de Tuzun Thune est de la plume de Robert E. Howard, le créateur de Conan. N'ayant jamais rien lu de Howard, et cette nouvelle mettant en scène le (musclé) roi Kull, je m'attendais à de la baston, du sang et des tripes. Et bien j'avais tort : le roi Kull, qui est dans une petite phase de déprime, va se laisser fasciner par les miroirs du mage Tuzun Thune. Un remake du mythe de Narcisse tout à fait plaisant à lire.
  • Seabury Quinn était l'auteur star de Weird Tales. Il a été, nous apprend la préface, au sommaire de plus de 200 numéros de la revue, qui en compte en tout 279. Sa nouvelle était souvent celle illustrée en couverture, alors que par exemple cela n'a jamais été le cas pour Lovecraft. On comprend avec La malédiction des Phipps pourquoi Seabury Quinn a été oublié : c'est pendant 30 pages un ramassis de clichés. On a droit à tout : le vaillant héros (le même dans la plupart des nouvelles de l'auteur), son fidèle assistant, des fusillades, des méchants, une jeune femme en détresse, un happy end où, grâce à Dieu, l'amour triomphe ... 
  • Dépêche de nuit de H.F. Arnold m'a vraiment fait penser à Fog de John Carpenter. Un journaliste, de veille en pleine nuit, va suivre à distance via des dépêches la chute de l'étrange ville de Xebico, assaillie par un brouillard un peu trop vivant. Un texte court et réussit. 
  • Le présent du rajah de E. Hoffman est un récit oriental dans le style des mille et une nuits. Le rajah est très satisfait de son plus fidèle serviteur, et lui propose pour le remercier de satisfaire son plus grand souhait. Mais le serviteur ne veut ni de la richesse ni des plus belles femmes, non, il veut défiler en ville dans le faste et la richesse, comme un prince ... Un conte très sympathique. 
  • Le huitième homme vert de G.G. Pendarves nous est présenté comme des récits les plus populaires de Weird Tales, publié en tout trois fois tellement il était aimé des lecteurs. Deux hommes, un aventurier chevronné et un ami à lui à l'esprit peu tourné vers le surnaturel tombent en pleine foret sur une étrange auberge nommée "Les sept hommes verts". Il y a devant la porte sept arbres étranges, qui ressemblent diablement à des hommes ... Ce qui me semble un peu raté dans cette nouvelle, c'est l'opposition entre les deux personnages : l'un est convaincu dès les premières lignes qu'ils vont affronter un mal terrible, tandis que l'autre est totalement aveugle au danger. Cela me semble un peu gros. Mais a part ça, il faut bien avouer que l'ensemble, malgré son classicisme, est très plaisant.
  • Dans l'Ile Inconnue de Clark Ashon Smith, un naufragé va se retrouver sur ... une ile inconnue. Sur cette ile, ni monstres ni indigènes hostiles, seulement une civilisation étrange, faite de gens ayant l'air perdu et n'accordant aucune attention à notre naufragé. Encore un bon texte.
  • On continue avec Le dieu monstrueux de Mamurth d'Edmond Hamilton. Un explorateur agonisant raconte ses déboires lors de l'exploration d'une cité perdue parmi les sables. Une cité pas tout à fait vide. Un bon récit dans le genre explorateur contre gros méchant monstre. 
  • Sous la tente d'Amundsen de John Martin Leahy est du même genre, mais cette fois en antarctique. Cette nouvelle, qui évoque plus Terreur de Dan Simmons que Les montagnes hallucinées de Lovecraft, confronte trois explorateurs à une créature qui restera mystérieuse. Un très bon texte, car même s'il se termine un peu abruptement, il parvient vraiment à faire naitre une tension et à être flippant.
  • Ensuite, on a droit à La piste très ancienne, un court (deux pages) poème de Lovecraft. Bon, sachant que la plupart de ses œuvres étaient déjà disponibles en français, il s'agissait surtout de pourvoir dire "il y a du Lovecraft dans ce recueil". Je ne prétend pas pouvoir émettre un avis sur un tel texte.
  • La dernière nouvelle, La femme du bois de Abraham Merritt, est aussi la plus longue, et peut être la plus intéressante. Elle se déroule dans un cadre bucolique, dans des montagnes paisibles, autour d'un  charmant lac. Le narrateur, qui cherche à oublier les blessures de la guerre, est depuis plusieurs semaines dans une auberge, sur la rive du lac. Il s'imagine que la foret est vivante, que les arbres sont des entités conscientes. En rapidement, l'expérience lui donnera raison, et il apprendra que dans cet environnement en apparence si tranquille se cache une guerre opposant les arbres et une famille habitant non loin. Guerre à laquelle il devra prendre parti. Et c'est vraiment sympa tout ça. L'ambiance est originale, entre féerie et conflit, et non manichéenne. Une très bonne conclusion pour le recueil.

Finalement, je dois avouer que je suis moi même surpris par la qualité des textes réunis ici. Je craignais de me retrouver face à des pulps bas de gamme et vieillots, et bien c'est plutôt le contraire. Si toutes les nouvelles ne sont pas follement originales, elles sont pour la plupart très efficaces, et certaines sont même excellentes. Et comme de nombreux auteurs sont au sommaire, l'ensemble n'est pas du tout répétitif, et offre un intéressant panorama de la littérature fantastique des Etats-Unis de la fin des années 20. Si j'y avais vécu à cette époque, j'aurai probablement été un lecteur régulier de Weird Tales ! Bref, ce premier tome des Meilleurs récits de Weird Tales a largement de quoi convaincre les amateurs du genre.

250 pages, J'ai lu

samedi 5 janvier 2013

L'évasion

     Aujourd'hui est un jour particulier pour moi. C'est en quelque sorte un anniversaire. Pas le mien, ni celui d'un ami ou d'un parent, ni même d'un éventuel mariage. Non, c'est bien moins glorieux. Aujourd'hui, cela fait exactement onze ans que je n'ai pas posé un pied en dehors de mon appartement pendant la journée, à une exception près. Et histoire d’être clair, je précise que je ne suis pas un vampire.
     Quelqu'un de sensé se demandera sans doute comment cela est possible, comment un homme peut vivre ainsi, et surtout pourquoi. Je peux très facilement répondre à cette dernière question : je suis malade. Je souffre de scopophobie, c'est à dire que j'ai une peur irrépressible d’être vu. Vous comprendrez que dans ces conditions ma vie quotidienne n'a jamais été aisée. Les premiers symptômes sont apparus à l’adolescence. Rapidement, il m'est devenu impossible de suivre une scolarité normale. Mes parents m'ont inscrit à des cours à distance, et je faisais de mon mieux. J'étais même plutôt doué. Mais même d'eux je ne pouvais supporter le regard, je les fuyais, je vivais reclus dans ma chambre. Quel avenir pouvait s'offrir à un homme qui n'était même pas capable de communiquer avec sa mère et son père ? Le hasard a décidé pour moi. Un jour, j'ai appris que mon parrain était mort. Je ne l'avais jamais connu, c’était un ami d'enfance de ma mère, et il était parti à l'étranger quelques années après ma naissance. J'ai cru comprendre qu'il vivait en Équateur et qu'il travaillait pour une grosse compagnie pétrolière. Et je déduisis de la somme qui me revint en héritage qu'il n'était pas en bas de l'échelle.
     Je me retrouvai donc, jeune homme associable et sans avenir, en possession d'un très gros paquet de fric. En raison de ma phobie, une seule voie s'offrait à moi : poursuivre la vie monastique que je menais déjà. Mais pour organiser ma nouvelle existence, j'étais bien conscient qu'il me faudrait sortir, interagir avec d'autres personnes. Nous étions en janvier, il faisait froid : cela m'offrait une bonne excuse pour couvrir chaque parcelle de mon corps de nombreuses couches de vêtement. Les lunettes noires étaient une originalité en cette saison et me faisaient courir le risque d'attirer les regards, mais sans elles je n'aurai jamais pu tenir, il me fallait impérativement cacher mes yeux. L'agent immobilier doit encore se souvenir de moi. Imaginez : un homme emmitouflé sous un épais manteau et un gros bonnet, même en intérieur. Lui tournant le dos en permanence, se cachant derrière des lunettes de soleil, et ne s'exprimant que par quelques mots prononcés à peine audiblement seulement quand c'était indispensable. Et par dessus tout, n’hésitant pas à payer un gros supplément pour avoir des rendez-vous à cinq heure du matin pour profiter des rues tranquilles. 
     Il m'était impossible d'habiter dans une maison : je n'aurai pu assurer l'entretien extérieur sans trembler à chaque seconde en imaginant posé sur moi le regard indiscret d'un voisin ou d'un passant. Mon choix se porta donc sur un appartement situé dans une banlieue aussi tranquille que possible d'une ville de taille moyenne. Idéalement, j'aurais habité dans un coin perdu de la campagne du centre de la France, mais malheureusement, j'étais bien conscient que je devrais me reposer sur les autres pour survivre, il me fallait compter sur la livraison à domicile pour absolument tout mes besoins.
     Ces onze années sont donc passées, et plutôt rapidement. N'allez pas croire que je m'ennuyais, non, j'avais nombre de passions et d'occupations. Mon temps se partageait entre la lecture, l'écriture, la musique ... Je m'initiais aussi entre autres au dessin, au graphisme, à la programmation ... Cette dernière activité me réussissait particulièrement bien, et un petit revenu presque régulier me vient des services que je rend sur le web, bien utile pour compléter le pactole du parrain, qui diminue régulièrement. En effet, communiquer sur des forums ou des chats est non seulement possible pour moi, mais c'est aussi ma seule façon d'échanger avec mes semblables. J'ai même pu ainsi me faire quelques amis virtuels.
     Bref, vous pourriez croire que cette vie n'étais pas si terrible, qu'elle me convenait. Vous auriez tort. Je ne tenais plus. La solitude m'écrasait, mon isolement me brisait aussi lentement que sûrement, les murs envahis de bibliothèques de mon appartement se refermaient chaque jour un peu plus sur moi, jusqu’à menacer de m’étouffer. Oui, c'est le mot juste : j'étouffais. Tant d'années en ne prononçant quasiment aucune parole, mes seuls contacts humains se faisant avec le plombier ou l'électricien, de qui je me cachais dans une autre pièce pendant qu'ils travaillaient. Toucher une femme n’était pour moi même pas un rêve, c’était une impossibilité, et cela m'était insupportable.
     Il fallait que je sorte, que je sente le vent sur ma peau, le soleil sur mon visage, la pluie sur dans mes cheveux, l'herbe sous mes pieds ... Je me demandais même comment ces sensations subsistaient encore dans ma mémoire, si elles n'étaient pas pure imagination.
     Donc, un jour, je pris ma décision. Je n'avais cessé de retourner le problème dans ma tête, mais c'était seulement pour retarder le moment inévitable, aucune solution miraculeuse ne m'est apparue. Le jour suivant, c'était décidé, à sept heure du matin, je me lèverai. Je ferai mes exercices, je prendrais mon petit déjeuner puis une douche. Enfin, j'enfilerai des vêtements un peu plus dignes que ceux que je porte au quotidien. J'ouvrirai la porte de mon appartement, je m'engagerais dans le couloir, je descendrais les escaliers, et j'irai dans la rue. J'avais pour objectif une médiathèque, à environ cinq cent mètres de mon appartement. Cela me semblait un coin tranquille adapté à une première expédition.
     J'ai suivi les premières étapes de mon plan sans difficulté : j'étais motivé. Par contre, le simple fait de franchir le palier de ma porte et de m'engouffrer dans le couloir de l'immeuble puis dans la cage d'escalier fut une véritable épreuve. Je ne m'étais jamais vraiment rendu compte jusqu'à présent à quel point le fait d’avoir un vide ordure dans mon appartement était un luxe. Ce couloir me faisait peur. Mais ce qui me terrifiait totalement, c'était les portes alignées de mes voisins. Je me souvenais des quelques fois où l'un d'eux était venu frapper chez moi pour me demander je ne sais quel service ou simplement pour une tentative de communication cordiale. Moi, bien sur, je faisais le mort. Je m'immobilisais, le plus silencieusement possible, et j'attendais patiemment que le visiteur s'éloigne. Et là, chacune de ces portes menaçait à chaque instant de s'ouvrir, révélant un curieux qui me fixerai avant de me saluer et peut être même de me poser des questions.
     Je respirai profondément, et je me lançai. Je descendis les deux étages qui me séparaient du rez-de-chaussée et me figeai stupidement devant la porte d'entrée – ou plutôt la porte de sortie. Juste derrière, il y avait un monde qui n'était pas le mien, mais que je désirai plus que tout. A cet instant, je n’avais plus peur, j'étais simplement émerveillé par la renaissance qui s'offrait à moi. Je tendis vivement la main vers la poignée et j'ouvris la porte en grand.
     Dehors, le soleil était à mi chemin de sa course vers le zénith et brillait dans un ciel d'été sans nuage. Le vent était léger et chaud, agréable. J'entendais des oiseaux gazouiller par dessus les grognements diffus mais omniprésents des voitures. Je fermai les yeux pendant quelques instants pour m'imprégner de ces impressions. L'air me semblait frais, sain. Alors qu'il aurait semblé d'une incomparable banalité à n'importe quel citadin, il était pour moi, habitué à l’atmosphère viciée de mon appartement dont je n'ouvrais guère les fenêtres, comme venu de je ne sais quelle montagne épargnée par l'Homme. Je rouvris les yeux. À ma gauche, il y avait une pelouse bien verte agrémentée de quelques bosquets fleuris. Je franchis en quelques pas impatients l’espace qui m'en séparait, et après avoir enlevé mes chaussures, je m'allongeais sur l'herbe. Mon bras gauche était dans une partie encore à l'ombre, et je pouvais sentir l'humidité de la rosée sous mes doigts. Je crois que je suis resté ainsi quelques minutes, fixant le ciel d’un œil absent, plongeant mes mains dans les touffes d’herbe denses et grasses. Tout d'un coup, j'ai entendu des voix, et mon attention s'est reportée sur leur source. Deux hommes marchaient sur la route qui longeait la pelouse et me jetaient quelques regards discrets, le sourire aux lèvres. Je sentis m'envahir cette impression familière de panique folle, de nausée, qui me fait perdre tout contrôle de moi même. Ce mal-être dont je m'étais protégé avec un succès relatif depuis tant d'années. En un instant, je me suis redressé et j'ai foncé m’accroupir derrière un buisson salvateur. J'entendis des rires étouffés.
     Je compris immédiatement que ma tentative était vouée à l'échec. Tout en respirant de façon cadencée pour essayer de me calmer, la vérité m’apparue : j'étais définitivement incapable de vivre au contact de mes semblables. Cette pensée me causa un choc d'autant plus étonnant qu'elle n'était pas surprenante, c'était simplement la destruction par empirisme de mon dernier espoir.
      Une fois ma respiration redevenue normale, je me suis relevé et j'ai jeté vers le monde un regard désabusé. De l'autre coté de la rue, à une trentaine de mètres, deux agents municipaux taillaient un arbre. Entre deux chutes de branches, j'avais l'impression de voir leurs yeux s'orienter dans ma direction. Il y avait aussi quelques passants. Je ne m'attardais pas à les observer car je croyais voir leurs visages se tourner vers moi, leurs regard m'accrocher. Ma respiration était redevenue folle. Je me suis précipité vers mon immeuble, et au moment ou j'allai me jeter sur la porte, celle ci s'est ouverte, et une jeune femme est apparue. Je me suis figé. Elle me regardait droit dans les yeux, avec un mélange de curiosité et d'amusement. Je ne me souviens pas très bien de la suite. Je crois que je me suis glissé entre elle et le mur, que j'ai grimpé les escaliers presque à quatre pattes, et que j'ai traversé le couloir en me cognant aux murs. Une fois dans ma tanière, je me suis allongé, et j'ai passé plusieurs heures à essayer de me calmer. Je crois que j'ai beaucoup pleuré.
     Pendant les quelques jours qui ont suivis, je ne me suis pas lavé, je n'ai pas changé de vêtements, et je ne suis sorti de mon lit que pour manger ce qui me tombait sous la main et aller aux toilettes. Je vous épargne un récit plus détaillé de mon abattement, cela n'en vaut pas la peine.
     Ce qui par contre est important, c'est la petite idée qui m'est apparue. Si je ne pouvais sortir de chez moi le jour sous peine de tomber sous la violence des regards, pourquoi ne pas sortir quand il n'y avait personne pour me voir ? En pleine nuit, par exemple. Quelques années auparavant, j'aurais sans doute méprisé cette idée, y voyant une pale tentative de combler le manque que mon mal me causait en me contentant de l'ombre de ce que je ne pouvais pas avoir. Mais je n'étais plus en position de faire le difficile par amour propre : il me fallait m'échapper.
     Mon nouveau rythme de vie a ainsi pu commencer, tout en douceur. Désormais, mon créneau dédié au sommeil s'étalait généralement de quatre ou cinq heures du matin jusqu'à onze heure ou midi. Je consacrais le reste de la journée à mes occupations habituelles, puis, vers une ou deux heures, je sortais.
     Une nouvelle sensation de liberté m'envahit. Pendant les heures les plus profondes de la nuit, il m’arrivait certes de croiser de petits groupes de fêtards éméchés, de silencieux travailleurs nocturnes ou quelques âmes solitaires, fantômes éthérés qui me renvoyaient mon image, mais je pouvais les voir venir de loin, j'avais le temps de me glisser parmi les ombres. Et même si parfois j'étais surpris, les ténèbres ambiantes me fournissaient un bouclier acceptable, sans compter que la nuit rend naturellement plus méfiant, les gens gardent instinctivement leurs distances. Sauf ceux qui ont une trop grande quantité d'alcool dans le sang … mais ils étaient repérables par leurs élucubrations incessantes.
     Je m'émerveillais devant les vitrines illuminées des boutiques les plus diverses, les mannequins, figés et sans visage, ne me faisaient pas peur, je restais de longues minutes à les fixer, imaginant que j'étais en face de personnes de chair et d'os, que je pouvais les regarder et les laisser me regarder, leur parler. Bien sur, aucun d'eux n'a jamais répondu à mes avances, mais c’était une illusion agréable que je m'accordais non sans une dose d’auto-dérision, pensant à ces récits où le héros, seul au monde, trouve dans des mannequins de parfaits amis imaginaires. Je n'en étais pas encore là.
     J'aimais aussi me balader dans des endroits moins éclairés, que ce soient de tranquilles routes désertes ou des jardins, publics ou non. Je l'avoue, il m'arrivait régulièrement de franchir les murs de quelques propriétés privées. Je n'étais pas un voyeur (à cette heure là les gens dorment) mais découvrir ne serai-ce que de loin le mode de vie classique de mes semblables me procurait une certaine satisfaction. Je pouvais voir par les fenêtres non voilées par un rideau de petits morceaux d'intérieur, et j'imaginais la vie qui devait s'y dérouler au quotidien. Chaque canapé entraperçu éveillait en moi des idées de conversation au coin du feu, un verre à la main, chaque table de cuisine me faisait penser aux déjeuners que je pourrais préparer pour les enfants que je n'aurais jamais.
     En quelque sorte, je vivais par procuration, observant le monde et laissant mon esprit faire le lien entre moi et ces choses concrètes. Chaque nuit rentrer dans mon antre devenait plus difficile, et le jour, savoir ce monde plein de promesses si près et si inaccessible me faisait perdre tout goût à mes activités. Les livres me tombaient des mains, chacun de leurs mots me semblant refléter un univers qui me restait étranger, je ne pouvais plus écrire car mon ignorance des réalités me sautait aux yeux et rendait chacune de mes lignes sans valeur. Mon comportement commençait à friser l’apathie : je ne faisais plus rien.
     Je devais me résoudre à agir, et c'est ce que j'ai fait. J'ai raconté sur ces pages ma petite histoire égocentrique, ce fut très instructif : prendre autant de recul sur ma vie ne pouvait que me pousser à la détester, à avoir honte de moi, honte de mes peurs irrationnelles, de ma solitude permanente et de mes fantasmes désespérés de normalité. J'ai passé une dernière commande, je viens d’ouvrir le colis : une paire de menottes, parfaitement à ma taille. Et la clé, en deux exemplaires. Un seul me suffira. Je vais aller de nuit dans une rue piétonne assez fréquentée, au centre ville. Je trouverai bien un endroit pour où accrocher l'un des bracelets. L'autre sera à mon poignet. Après avoir verrouillé les menottes, je jetterai la clé hors de ma porté. Puis j'attendrai le matin.
     Il est quatre heure, les rues sont vides. J'y vais.

vendredi 4 janvier 2013

L'étranger - Albert Camus

L'étranger - Albert Camus

Hop, un petit classique du vingtième siècle, ça ne peut pas faire de mal. Étant donné le statut de ce roman, je ne vais pas trop m'étaler.

Dans L'étranger, on remarque rapidement que quelque chose ne va pas. Le narrateur, quand même, il est un peu ... bizarre. Ce n'est pas simplement qu'il n'est pas attristé par l'enterrement de sa mère, cela peut se comprendre, il s'agit de son attitude générale. Il est distant, tout lui est égal. On a parfois l'impression qu'il est stupide, mais non, il est simplement étranger à tout système de valeur, à tout sentiment un peu trop construit. Et cette indifférence va le plonger dans de gros ennuis : il va tuer un homme. Dans la seconde partie du roman, il sera jugé non pas pour son meurtre, mais pour sa différence, parce qu'il est un étranger. Et avant de mourir, il rembarre l’aumônier dans un dialogue que j'ai vraiment adoré. Bref, L’étranger de Camus est un court roman qui tout en étant très accessible ne peut laisser indifférent. J'en suis ressortit particulièrement pensif. De quoi me donner envie de découvrir d'autres œuvres de l'auteur.

1942, 186 pages, Folio

mercredi 2 janvier 2013

L'ombre venue de l'espace - Lovecraft & Derleth

L'ombre venue de l'espace - Lovecraft & Derleth

Lovecraft est mort à 46 ans d'un cancer de l'intestin. Autant dire qu'il aurait pu continuer à écrire pendant encore de nombreuses années ... Logiquement, il a laissé derrière lui un grand nombre de notes et d'histoires inachevées. Dans L'ombre venue de l'espace, ce sont ces histoires, complétées par Derleth, ami et continuateur de Lovecraft, qui nous sont présentées. Enfin, c'est ce qu'on voudrait nous faire croire. Si j'en crois cet extrait de Panorama de la littérature fantastique américaine: Des origines aux pulps de Jacques Finné, c'est tout simplement un mensonge : Derleth ne se serait basé que sur quelques "brefs jets de plume" de Lovecraft. Autant dire que ces textes ne doivent pas grand chose à Lovecraft. J'avais déjà lu deux nouvelles de Derleth dans Légendes du mythe de Cthulhu (expression dont il est l'inventeur), et elles oscillaient entre qualité et abus jusqu'au dégout des codes du genre. Voyons ce qu'il en est ici ...

  • On commence avec Le survivant. Atwood est un archéologue qui, en se baladant à Providence, fait la découverte d'une étrange bâtisse qui exerce sur lui une telle attraction qu'il va la louer : la maison Charrière, du nom de son ancien propriétaire, mort il y a peu. Et enterré au fond du jardin. Propriétaire qui ne tarde pas à devenir louche. Très louche. Il semblait poursuivre des études en rapport avec les reptiles, la prolongation de la vie, des peuplades étranges ... Qui plus est, sa trace semble remonter à plusieurs centaines d'années ... Atwood va passer quelques nuits agitées. Cette nouvelle se laisse lire avec plaisir et met plutôt en confiance pour la suite. Deux reproches cependant. D'abord, il y a à la fin une quinzaine de lignes superflues : il est expliqué ce que le lecteur a normalement parfaitement compris tout seul, et le dire atténue son intérêt. Ensuite, sont cités à un moment les "Grands ainés des Dieux", qui auraient combattus les Grands Anciens. Cet ajout vient clairement de Derleth, qui a cru bon de compléter l’œuvre de Lovecraft de divinités "bonnes" s'opposant aux Grands Anciens. De gentils dieux ? Et pourquoi pas un sens à la vie pendant qu'on y est ? Ce manichéisme est totalement hors sujet, Lovecraft n'aurait jamais approuvé.
  • On enchaine avec Le jour à Wentworth. Un voyageur de commerce devant effectuer quelques livraisons se retrouve égaré en plein orage dans la campagne de Dunwich. Pour éviter d'embourber sa voiture, il se réfugie chez un autochtone. La nouvelle étant courte, je ne vais pas en dire plus, mais encore une fois cela se lit avec plaisir. L'ambiance campagnarde est bien sympathique. 
  • L'héritage Peadbody évoque à nouveau une vielle et étrange battisse. Le narrateur hérite d'un vieux manoir qu'il se met en tête de restaurer. Seulement, l’accueil de la population locale est plus que glacial ... Il apprendra rapidement que son grand-père avait la réputation d’être un sorcier, du genre qui capture les enfants pour pratiquer de sombres rituels. Cela a-t-il un rapport avec la pièce secrète cachant d'anciens ouvrages de sorcelleries ? Et qu'en est-il de ces cauchemars si réalistes qui assaillent soudainement le narrateur ? On a là une autre nouvelle loin d’être particulièrement originale ou surprenante, mais qui est facilement parvenue à m'accrocher. 
  • La lampe d'Alhazred offre une fraicheur bienvenue. Cette courte nouvelle (15 pages) se veut plus onirique qu'horrifique, mais surtout, elle met en scène Lovecraft lui même. Encore jeune et écrivain inexpérimenté, il hérite de la lampe d'Alhazred, une vielle lampe à huile possédant le nom de l'auteur du Nécronomicon. Cette lampe va révéler à Lovecraft les lieux merveilleux qu'a visité son ancien possesseur et lui faire visiter des contrées fantastiques. Son œuvre produite pendant les seize années suivante sera le fruit de ces voyages à demi hallucinés. Et à sa mort, il pourra rejoindre les terres oniriques de son enfance. Un texte peut être un peu trop optimiste, mais néanmoins un très bel hommage à Lovecraft, fort plaisant à lire.
  • On continue avec La fenêtre à pignon. Un homme hérite d'une vielle maison, et va découvrir que son ancien propriétaire cachait un lourd secret. En l’occurrence, une fenêtre très spéciale qui ouvre sur d'autres mondes. Bon, le texte n'est pas mauvais, mais Derleth n'est pas un champion de l'originalité : rien que dans ce recueil, c'est déjà la troisième fois qu'il nous fait le coup d'une battisse mystérieuse. Et il est loin de proposer suffisamment de variantes pour maintenir à chaque fois l’intérêt du lecteur. De plus, sont encore évoquées des divinités "bonnes", des "forces de la lumière se dressant contre celles de l'ombre" ... N'importe quoi. De la même façon, des expressions telles que "tenir pour vérité d’Évangile" n'ont rien à faire là.
  • Dans L’ancêtre, un jeune homme est engagé en tant qu'assistant par son cousin, qui vit isolé dans la forêt. Le cousin en question se livre à d'étranges expériences ayant pour but d'explorer la mémoire de ses ancêtres, jusqu'à des millénaires en arrière. Il y a parviendra, mais cela ne sera pas sans conséquences. Une nouvelle sympathique, mais malheureusement trop prévisible.
  • On termine avec L'ombre venue de l'espace. A nouveau, cette nouvelle n'est pas mauvaise, elle se laisse même lire avec plaisir. Par contre, on se rend très rapidement compte qu'elle n'est qu'une pale copie de Dans l'abime du temps de Lovecraft, qu'elle est très loin d'égaler : elle perd donc tout son intérêt. Et en plus, Derleth récidive à propos de "lutte du Bien contre le Mal" et diverses références au christianisme.

Alors certes l'amateur de Lovecraft que je suis n'a pas eu à se forcer pour lire ce recueil, mais il faut bien reconnaitre qu'il est loin d’être indispensable. Les nouvelles ne sont pas mauvaises : elles manquent simplement d'inspiration, d'originalité, et tout simplement d’intérêt. On se retrouve souvent capable de prévoir la seconde moitié de chaque nouvelle dès qu'on en a lu la première. La lampe d'Alhazred parvient cependant à esquiver ces écueils et se révèle très agréable. Ah, et Derleth est assez horripilant à essayer sans cesse d'intégrer son propre manichéisme chrétien à l’œuvre de Lovecraft.

186 pages, 1954-1957, J'ai lu. La couverture est signée Druillet.