lundi 22 août 2016

Il est difficile d'être un dieu - Arkadi & Boris Strougatski


Il est difficile d'être un dieu - Arkadi & Boris Strougatski

Un roman qui fait beaucoup penser à la Culture de Iain M. Banks. Sur une planète moyenâgeuse, les terriens ont, comme sur bien d'autres mondes du même genre, quelques centaines d'observateurs planqués un peu partout dans la société. Ces quelques personnes semblent vivre le rêve de tout historien : assister au déroulement de l'Histoire en direct, pouvoir en faire partie, la comprendre et la documenter de l'intérieur. Mais, loin de la sécurité des livres, ces historiens doivent faire face à la dure réalité d'une civilisation qui leur semble ne même pas pouvoir porter ce nom, peuplée de brutes ignorantes, égoïstes et violentes. Et pas question d’interférer dans l'Histoire locale, les conséquences d'un tel idéalisme pourraient se révéler bien pires que le déroulement naturel des choses. Et pourtant, c'est tentant ! Roumata, faux noble à la cour d'un souverain obscurantiste, se sent si puissant. Avec tout l'héritage d'un millier d'années de progrès supplémentaires, il est comme un dieu. Il serait si facile d'annihiler les leaders, de prendre leur place et de lancer ce monde sur la brillante voie du savoir et de la justice...

Il est difficile d'être un dieu est une exploration de ce concept. C'est un roman très sombre, dans lequel toute la bonne volonté imaginable semble impuissante face à l'inertie des peuples. On y perçoit le temps d'une façon particulièrement intense, avec une certaine fatalité. Le progrès ne peut pas être injecté de l'extérieur, mais doit venir d'une lente maturation intérieure. Les Strougatski ne tiennent pas leur lecteur par la main, les choses ne sont pas expliquées clairement, et c'est petit à petit que l'on comprend la situation (sauf si le lecteur en question vient de lire la quatrième de couverture...). L’utopie terrestre restera ainsi dans l'ombre, seuls certains indices lui donnent un visage à tendance communiste. Le tout ne manque pas de rythme ni d'humour, et les quelques personnages frustres mais bienveillants auquel Roumata s'attache en sont souvent la cause, précurseurs maladroits d'un potentiel futur moins sauvage. Un livre étonnant qui, en s'intéressant au futur à travers un monde venu du passé, a merveilleusement bien passé l'épreuve du temps.

290 pages, 1964, folio sf

vendredi 19 août 2016

Arthur C. Clarke : genèse de 2001 L’odyssée de l'Espace à travers la nouvelle La Sentinelle

Juste un papier écrit pour la fac qui, je crois, n'est pas trop mauvais, du coup je le stocke ici avant qu'il ne disparaisse quand mon pc rendra l’âme sans prévenir. Hop. 
 
Arthur C. Clarke : genèse de 2001 L’odyssée de l'Espace  à travers la nouvelle La Sentinelle
 
      Le roman 2001 L’odyssée de l'Espace n'existerait pas sans Stanley Kubrick. En effet, le réalisateur, décidé à faire un film de science fiction, prend contact au printemps 1964 avec Arthur C. Clarke, considéré à l'époque comme une référence du genre en littérature. Ensemble, les deux hommes vont créer une histoire qu'ils adapteront chacun dans leur média de prédilection. Clarke indique dans la préface à 2010 Odyssée Deux que « les deux projets ont été menés de front, chacun venant influencer l'autre ». C'est ainsi qu'en 1968 verront le jour le film et le roman qui partagent le même nom et la même trame globale, même si de nombreux détails diffèrent. Clarke est crédité avec Kubrick comme co-scénariste du film, et ce dernier, dont le nom ne figure pas dans le livre, si ce n'est dans la dédicace « à Stanley », a eu un rôle essentiel dans sa création. Il ne s'agira pas ici de savoir qui est à l'origine de quoi, mais d'explorer les liens entre le roman et une nouvelle de Clarke écrite en 1948, La Sentinelle. Ce court récit est en effet un véritable prototype de 2001 et semble déjà en contenir l'essence. On peut trouver dans d'autres nouvelles de Clarke des signes précurseurs du roman à venir, mais nous essaierons de montrer en quoi cette nouvelle est particulièrement intéressante.
      Commençons par un résumé des œuvres pour montrer les liens les plus évidents entre la nouvelle et le roman. 2001 s'ouvre sur une scène préhistorique. Une tribu d' « hommes singes » fait la rencontre d'un monolithe venu de l'espace qui, après quelques expériences, tente d’insuffler à ces créatures un commencement d'intelligence. Il est clairement indiqué que de nombreux monolithes se livrent à des activités similaires partout sur la Terre. L’artefact retourne d'où il est venu après avoir accompli sa mission avec succès. Séquence suivante, cette fois dans un futur proche. Un scientifique se dirige d'urgence vers la base que l'humanité a installé sur la lune. On apprend qu'un étrange monolithe noir a été découvert dans le sol lunaire, un objet vieux de trois millions d'années manifestement créé par une intelligence inconnue. Une fois mis au jour, le monolithe envoie un puissant signal vers les étoiles. Les hommes savent désormais qu'ils ne sont pas seuls, et de nombreuses spéculations quant à la nature de ces autres êtres intelligents ponctuent le roman à partir de ce point. Le lecteur suivra ensuite le vaisseau d’exploration Explorateur 1 (Discovery One en version originale) parti en mission vers Japet, lune de Saturne, qui semble avoir été le point visé par le signal émit par le monolithe. Après quelques déboires avec l'intelligence artificielle du vaisseau, David Bowman, seul survivant de l'expédition, découvre sur Japet un autre monolithe. Il sera transporté très loin dans l'espace par des forces dépassant les capacités de compréhension humaine, rencontrera une intelligence extraterrestre bien plus avancée que l'Homme sur la longue route de l'évolution, et retournera à proximité de la Terre en étant devenu un être plus proche du dieu que de l'humain. La Sentinelle étant une nouvelle, son échelle est bien plus limitée. Dans ce récit, lors d'une exploration de routine de la lune, le narrateur découvre un artefact en forme de pyramide qui apparaît clairement comme étant un objet extraterrestre extrêmement ancien mais pourtant parfaitement conservé. Le narrateur se livre ensuite à des conjectures quand à la nature de la pyramide et des êtres qui l'ont construite. Les deux récits impliquent donc la découverte d'un objet mystérieux sur la lune et diverses réflexions sur la nature de l'intelligence et de son évolution à travers le temps. Nous essaierons de détailler ces liens de façon progressive, en commençant par les éléments plus anecdotiques pour aller vers les grandes idées structurelles.


      A l'origine du projet, la création commune de Kubrick et de Clarke avait pour titre « Journey Beyond the Stars ». Le titre final a le mérite d’être moins générique tout en reprenant explicitement la thématique du grand voyage en renvoyant à L'odyssée d'Homère. La nouvelle La Sentinelle se déroule à la « fin de l'été 1996 ». C'est une date très proche de celle à laquelle se passe le roman, mais on comprend que 1996 L'odyssée de l'Espace aurait été un titre moins percutant que 2001, qui symbolise l'entrée dans nouveau millénaire, un nouveau départ pour l'humanité, une ère où tout semble possible (du moins en se replaçant dans le contexte des années soixante). Le titre original de la nouvelle avait un sens plus concret, en rapport direct avec son contenu. Mais on ne peut comprendre ce qu'est cette sentinelle qu'une fois le récit lu. Au contraire, un titre comme 2001 L’odyssée de l'Espace véhicule avec succès des idées générales indiquant clairement la nature de l’œuvre : dans un futur suffisamment proche pour qu'on se sente concerné mais suffisamment éloigné pour que tout soit possible, l'homme part explorer l'espace. La date choisie a donc une fonction symbolique tout en donnant trois décennies à l'écrivain pour rendre crédible les progrès scientifiques qu'il lui plaira de mettre en scène.
      La nouvelle et le roman partagent un lieu capital : la lune. Si l'intégralité de La Sentinelle y prend place, dans 2001, la lune n'est qu'un lieu de passage. En effet, à l'époque de rédaction du roman (1964-1968), le satellite est presque conquis, l’Homme s’apprête à y poser le pied. Pour que le récit reste pertinent sur le long terme et offre un sentiment de plongée vers l'inconnu, il importe donc de faire voyager le lecteur plus loin que ce que la réalité offrira sous peu. On constate de nombreux points communs dans la description du satellite. Ainsi, dans la nouvelle de 1948, l'exploration lunaire est décrite comme étant « une routine assommante » ne présentant « aucun caractère périlleux ou même excitant ». On retrouve cet aspect dans 2001, où les voyages Terre-lune ne semblent qu'une formalité, la base lunaire ressemblant à une véritable petite ville dans laquelle vivent même des enfants ne connaissant la Terre que de réputation. Les moyens de déplacement sur le sol lunaire se ressemblent aussi beaucoup. Dans la nouvelle le véhicule d'exploration dans lequel « tout est si banal, si familier, à l'exception de la sensation de légèreté et de la lenteur insolite à laquelle tombent les objets » ressemble à une maison croisée avec un tracteur à chenilles. Dans 2001, les personnages utilisent un « laboratoire mobile », « une véritable base autonome dans laquelle vingt hommes pouvaient vivre et travailler durant plusieurs semaines ». On constate cependant une amélioration notable par rapport au véhicule de la nouvelle : celui-ci dispose de fusées et est en fait « une sorte d'astronef qui se déplaçait au sol et pouvait décoller en cas de besoin ». Si les progrès technologiques font évoluer les moyens de transport, ils ne changent pas les paysages lunaires. Ceux-ci, dans La Sentinelle, sont décrits comme emplis de « terrifiantes montagnes, bien plus acérées que les douces collines de la Terre » et de « murailles montagneuses ». Dans 2001, ce « paysage pétrifié » débordant de « pics acérés » reste le même. Il est agrémenté d'un détail frappant l'imagination : le clair de Terre. Déjà évoqué dans la nouvelle, « le croissant de la Terre, blotti dans berceau d'étoiles » prend une dimension nouvelle dans 2001. Notre planète y « était des dizaines de fois plus brillante que la pleine lune et recouvrait le paysage d'une froide clarté bleu-vert », agissant comme un phare rappelant leur origine à tous les humains de l'ère spatiale.
      On trouve dans la vision de la lune des deux textes une différence majeure : la vie. En 1948, l'idée que la lune pouvait un jour avoir abrité quelques formes de vie semblait acceptable. Le narrateur ne cesse de mentionner la présence massive d'eau liquide sur la lune comme si elle allait de soi :

Nous avions déjà parcouru un peu moins de deux cents kilomètres en une semaine, contournant les contreforts des montagnes qui bordaient le rivage de ce qui, quelques millions d'années auparavant, avait été une mer. Lorsque la vie en était sur Terre à ses premiers balbutiements, ici, elle s’éteignait déjà. Les flots se retiraient des flancs de ces formidables falaises pour s’abîmer dans le cœur béant de la lune. Sur le sol même que nous foulions, l'océan sans marée avait jadis atteint près d'un kilomètre de profondeur.

Si pour lui les Mare de la lune étaient autrefois de véritables mers, la présence de vie fait sens. Les scientifiques, dont lui-même, sont persuadés que « les seules créatures qui eussent jamais existé ici étaient quelques plantes primaires et leurs ancêtres, à peine moins dégénérés ». Ainsi on peut comprendre qu'en se retrouvant face à l’artefact pyramidal, la principale hypothèse du narrateur soit celle d'une civilisation lunaire. Pour lui, c'est une remise en cause de ses conceptions, car il n'envisageait pas la vie intelligente sur la lune, mais cela reste crédible, car il était déjà convaincu de la présence d'eau liquide et de vie végétale dans le passé du satellite. Son processus de pensée est progressif. Dans un premier temps, il est envahi par une « étrange euphorie » car il sait à présent qu'a bel et bien existé une « civilisation lunaire ». Puis, petit à petit, constatant notamment que la pyramide est totalement vierge de « poussière cosmique » et d'impacts de météores, contrairement au sol lunaire à coté d'elle, « comme si un mur invisible la protégeait des ravages du temps », la vérité se fraie un chemin dans son esprit. En revanche, dans 2001, il n'y a jamais d’ambiguïté. La première partie du roman mettant en scène quelques millions d'années plus tôt les confrères du monolithe lunaire, il n'est pas question de surprise pour le lecteur : il sait parfaitement que ses créateurs dépassent de loin l'intelligence humaine et viennent d'un lieu bien plus éloigné que la lune. Ainsi, si les hypothèses évoquées dans 2001 à propos des extraterrestres ne manquent pas, elles partent toutes de ces bases.
      La façon dont est découvert l’artefact est également représentative d'un progrès entre les deux textes. Dans La Sentinelle, c'est la façon la plus primaire qui soit : la vue. Un reflet étrange aperçu de loin et une personnalité curieuse, on comprend qu'il s'agit d'un hasard. Il aurait été possible que, dans toute l'Histoire à venir, jamais personne ne passe dans ce coin stérile de lune. Dans 2001, le monolithe est enfoui sous plusieurs mètres de sol lunaire, toute détection par la vue est donc impossible. C'est par un moyen plus complexe que la découverte sera faite : « l'exploration magnétique de cette région à partir d'un satellite placé en orbite basse ». Suite à la détection d'une déconcertante anomalie magnétique, une équipe est envoyée sur place pour découvrir l'origine de cette perturbation. Le premier constat que l'on peut faire sur ce changement est celui de la mise en scène du progrès technologique. Il est plus crédible que dans des environnements aussi vastes les découvertes se fassent par le biais d'outils automatisés que par les très limités sens humains. Ensuite, cela change complètement les rôles possibles de l’artefact. S'il est discrètement posé dans un coin, cela implique qu'il pourrait avoir été créé sans prendre en compte sa possible découverte par une jeune espèce à l'intelligence naissante comme l'humanité. Si, en revanche, il est caché tout en émettant un signal identifiable, cela pourrait signifier qu'il avait pour but d’être découvert. Pas trop tôt, quand une jeune espèce ne pourrait compter que sur sa vue, mais immanquablement quand elle commencerait à faire des recherches à grande échelle impliquant un certain niveau technologique. On voit donc que dans 2001 la façon dont est découvert le monolithe est un élément capital de tout le récit à venir puisqu'il est explicite qu'il avait pour but d’être trouvé.
      Continuons sur la nature de l’artefact lunaire. Une différence majeure entre la vision de la nouvelle et celle du roman concerne la forme de l'objet. De « grossièrement pyramidal », faisant « deux fois la hauteur d'un homme », il devient « un bloc de matière noire, dressé verticalement » et « parfaitement symétrique » d'environ trois mètres. Premier constat, il n'y a pas dans le monolithe de 2001 quoi que ce soit de « grossier ». Au contraire, il est la perfection incarnée. Après beaucoup d'analyses, il est même établi que le rapport entre la hauteur, la largeur et l'épaisseur du monolithe est de « 1 – 4 – 9, ce qui correspond au carré des trois premiers nombres entiers », rapport qui se maintient « jusqu'aux limites du mesurable ». Si ces détails géométriques ne peuvent être compris, ils contribuent à donner à l'objet une aura de supériorité mystique, comme si ses créateurs avaient découvert une vérité mathématique imperceptible pour les humains. De plus, on peut remarquer qu'un monolithe possède trois axes de symétrie alors qu'une pyramide n'en a que deux, rapprochant ainsi l’artefact d'une sorte d'idéal géométrique. Mais le véritable sens de ce changement de forme pourrait être bien différent. Le fait est que le marché de la pyramide était déjà complètement saturé par l’Égypte antique. Le narrateur de La Sentinelle, une fois sa découverte faite, ne manque pas de faire le rapprochement : « les Égyptiens auraient pu le faire, pensai-je, si leurs artisans avaient possédés des outils identiques à ceux qu'avaient utilisés ces architectes biens plus anciens ». Il est possible que ce soit le développement du film en parallèle du roman qui soit à l'origine de ce changement. Plus encore que le roman, le cinéma a besoin de visuels iconiques. Une pyramide ancrerait dans l'esprit des spectateurs des rapprochements qui pourraient nuire à leur perception du film. La forme du monolithe était beaucoup plus disponible, encore neutre. Ce qui, grâce à Clarke et Kubrick, n'est plus le cas aujourd'hui. Quand par exemple Christopher Nolan dans Interstellar donne à ses intelligences artificielles des corps qui ont la forme de monolithes noirs, ce n'est pas innocent. La figure du monolithe, comme celle de la pyramide avant elle, est désormais chargée d'un puissant héritage.
      L’artefact a changé et avec lui les méthodes d'investigation humaine. Dans La Sentinelle, les méthodes employées sont assez brutales :

Il nous a fallu vingt ans pour briser ce bouclier invisible et atteindre la machine dissimulée à l'intérieur de ces murs de cristal. Ce que nous ne pouvions comprendre, nous l'avons détruit avec la puissance sauvage de l'arme atomique, et j'ai vu les fragments du bel objet brillant que j'avais découvert, là-haut, sur la montagne.

La technique d'ouverture de l'objet est ancrée dans le contexte de rédaction, quand l'explosion des bombes atomiques dans le ciel japonais ne datait que de quelques années et que la menace de la guerre froide faisait ses débuts. Il faut reconnaître aux scientifiques de Clarke d'avoir eu pendant vingt ans la patience de tenter d'autres possibilités, mais aucune n'est mentionnée. L'artefact semble donc particulièrement coriace, mais s'il a été capable de résister aux forces de la nature pendant des centaines de millions d'années, ne peut-on pas supposer qu'il pourrait également supporter une petite explosion atomique ? Dans 2001, de nombreux moyens plus subtils sont envisagés :

Jusqu'à présent, le bloc noir avait résisté à toutes les tentatives de Michaels et de ses collègues pour prélever des échantillons. Ils ne doutaient pas qu'un rayon laser put en venir à bout – rien ne résistait à une telle concentration d'énergie – mais la décision d'employer un moyen si radical revenait à Floyd. D'ors et déjà, il était déterminé à essayer les rayons X, les ultra-sons, les faisceaux ne neutrons et autres moyens avant d'en venir au laser. C'était le propre du barbare de détruire ce qu'il ne pouvait comprendre (…).

Cette fois la narration n'attendra pas vingt ans pour donner les résultats de ces expériences, mais on peut les deviner. Il est probable que ce déchaînement de technologie ne donne aucun résultat. On peut supposer que cela correspond aux vingt ans de recherches infructueuses qui sont évoquées dans La Sentinelle et que les chercheurs de 2001 n'auront pas plus de succès. Peut-être finiront-ils eux aussi par utiliser des moyens destructeurs. Et même si l'arme atomique ou le laser parviennent à ouvrir l'artefact, cela ne mènerait pas à grand chose, comme on l'apprend dans la nouvelle : « les mécanismes – si mécanisme il y a – de la pyramide appartiennent à une technologie hors de notre portée ». Et en conséquence, pour l'humanité, « ils n'ont aucun sens ». Ce serait le cas aussi dans 2001, peu importe ce qui se trouve à l'intérieur du monolithe, ce qu'il importe de savoir c'est que ce serait certainement incompréhensible. Le récit peut donc progresser, l'homme peut envoyer un vaisseau d'exploration vers Japet, sans que l’énigme du monolithe ne paraisse irrésolue.
      Ces vingt années de recherche, qui représentent une partie non négligeable d'une vie humaine, ne sont pas grand chose à l'échelle des intelligences à l'origine de l'artefact. Pourtant, entre les deux récits, cette échelle a changé de façon significative. Dans La Sentinelle, il est possible de déterminer l'âge de la pyramide à partir de « l'épaisseur de la poussière de météorite accumulée sur le plateau » qu'elle occupe. Les résultats sont assez impressionnants : « elle a été érigée à cet endroit avant même que la vie n'émerge des océans terrestres ». Ce qui nous amène à environ quatre cent millions d'années dans le passé de notre planète, voire bien plus. Ce sont aussi les minéraux lunaires environnants qui permettent de dater le monolithe dans 2001 : « nous sommes en mesure de le dater avec précision par rapport au site géologique ». Le monolithe a trois millions d'années, ce qui le rend bien plus jeune que son confrère pyramidal. Pourquoi une telle différence? On peut voir dans ce changement d'échelle une tentative de rester crédible. Dans La Sentinelle, les humains ne vont pas jusqu'au stade du premier contact, événement qui arrive en revanche dans 2001. Trois millions d'années, à l'échelle humaine, c'est énorme. Mais à l'échelle de l'univers, ce n'est pas grand chose. L'idée que certaines formes de vie puissent se maintenir reste acceptable, tout en donnant à ces créatures un âge impressionnant qui laisse à l'écrivain toute liberté pour imaginer leur évolution. Mais quatre cent millions d'années représentent une portion non négligeable de l'âge de l'univers. C'est peut-être simplement trop, ainsi cette durée aurait été revue à la baisse pour rendre crédible une rencontre avec les créateurs de l'artefact.
      Ce changement a une autre conséquence : modifier radicalement le rôle de ces intelligences extraterrestres. Le fait que ce soit elles qui soient à l'origine de l'évolution humaine est au cœur de 2001, et leur date d'arrivée dans le système solaire en est un élément clé. Quelques millions d'années plus tôt, et il n'y aurait peut-être pas eu sur Terre d'espèce susceptible de recevoir le don de l'intelligence, et quelques millions d'années plus tard, nos ancêtres auraient pu disparaître sans avoir eu l'occasion de développer leur potentiel. Dans La Sentinelle, il n'est jamais indiqué que ces entités puissent être intervenues pour modifier la destinée de la Terre :

Ces voyageurs ont dû regarder la Terre, gravitant dans l'étroite zone de sécurité comprise entre le feu et la glace. De tous les enfants du soleil, ils devinèrent qu'elle était la favorite. Là, dans un lointain futur, surgirait l'intelligence ; mais d'innombrables étoiles les attendaient, et sans doute ne reviendraient-ils jamais de ce coté. Alors, ils laissèrent une sentinelle, une parmi les millions qu'ils ont dispersées à travers l'Univers, veillant sur tous les mondes où existait une promesse de vie.

Ici, ils ne sont que témoins. Une fois que la sentinelle aura révélé sa découverte, leur intervention est probable, mais cette potentielle rencontre est laissée à l'imagination du lecteur. Pourtant, est-ce un hasard si ces entités sont arrivées « avant même que la vie n'émerge des océans terrestres » ? Il est indiqué qu'elles ont été capables de percevoir l’immense potentiel des organismes primaires habitant les mers. Mais peut-être est-il possible que, comme dans 2001, elles n'aient pas été simples spectatrices ? Peut-être sont-elles intervenues, poussant une poignée de végétaux à quitter le confort marin pour s'aventurer sur les plages, et ensuite des créatures plus complexes, d'abord quelques instants puis, au fil des millénaires, de plus en plus longtemps. Cette hypothèse n'est jamais évoquée directement, mais n'oublions pas que le récit est conté par un narrateur qui a déjà vu sa conception du monde complétement chamboulée. On peut le supposer incapable de faire ce pas supplémentaire vers l'inconcevable, Clarke laissant ainsi au lecteur la possibilité de se faire ses propres opinions. Il est également possible que cette théorie n'ait pas du tout été prévue par l'auteur sur le coup et que ce ne soit que plus tard, quand un réalisateur de talent vient le consulter, partant en quête d'idées, que Clarke se soit souvenu des possibilités entraperçues mais non explorées dans La Sentinelle.
      Passant de spectateurs à créateurs, les intelligences extraterrestres se voient donc offrir une nature différente. Voici un extrait des traits que leur donne l'imagination du narrateur dans la nouvelle :

Prêt de cent mille millions d'étoiles gravitent dans le cercle de la Voie lactée, et longtemps auparavant, d'autres races, sur les mondes d'autres soleils, ont dû gravir et dépasser les sommets que nous avons atteints. Songez à ces civilisations, se profilant loin dans le temps contre les dernières lueurs déclinantes de la Création, maîtresses d'un univers si jeune que la vie n'avait encore effleuré qu'une poignée de mondes. Leur solitude devait être inimaginable, la solitude des dieux scrutant l'infini, sans y trouver personne qui pût partager leurs pensées.

Chose surprenante, le narrateur semble faire preuve de compassion envers ces « dieux scrutant l'infini ». Ce sentiment semble un peu hors de propos, et l'on pourrait peut-être imaginer l'inverse, c'est à dire ces entités éprouver de la compassion pour une race aussi primitive que l'humanité. Ou supposer que le concept même de compassion ne pourrait pas s’appliquer à ces êtres. Quoi qu'il en soit, on ne retrouve pas d'idée similaire dans 2001. En revanche on y retrouve le terme de « dieux », et de façon peut-être plus justifiée. En effet, dans La Sentinelle, ces entités n'ont pas d'autre caractéristique divine qu'un énorme avantage technologique. Dans ce cas une race divine n'est qu'une race plus avancée sur la route de l'évolution qu'une autre. Cette situation peut donner l'illusion de la divinité, comme des humains d'aujourd'hui pourraient, avec quelques armes modernes, se faire passer pour des dieux s'ils rencontraient des hommes préhistoriques. Dans ce cas la caractéristique divine ne peut apparaître qu'en comparaison à une race plus jeune. Quand le narrateur imagine ces dieux seuls dans l'univers, c'est de son point de vue. Mais du point de vue de ces créatures, si elles sont seules, il ne peut y avoir de tels concepts puisque leur stade de développement leur apparaîtrait normal. Un univers peuplé de dieux est un univers sans dieu. Dans 2001 le mot est parfois utilisé dans un sens proche, notamment quand est développée l'hypothèse d'une évolution commençant par la chair, puis la chair créant la machine, l'esprit se libérant de la chair pour migrer dans la machine, et enfin l'esprit se libérant de tout support physique. Alors « ce qui se trouvait au-delà ne pouvait avoir qu'un seul nom : Dieu ». On retrouve donc la même idée d'un dieu étant le stade ultime de l'évolution naturelle. Mais les dieux de 2001 ont un trait supplémentaire : ce sont des cultivateurs d'intelligence. S'ils ne créent pas la vie, ils la modèlent selon leurs idéaux. On se rapproche là d'une capacité démiurgique, donnant aux entités de 2001 un statut plus clairement divin que celles de La Sentinelle.
      Une fois ces « dieux » identifiés, il ne reste plus qu'à les rencontrer. Voyons comment ce premier contact est envisagé à la fin de la nouvelle :

A présent, (…) ceux qui sont investis de cette fonction vont se tourner vers la Terre. Peut-être désirent-ils aider notre civilisation naissante, mais ils doivent être très, très vieux, et souvent les vieux éprouvent à l'égard de leurs cadets une jalousie insensée. Je ne peux plus contempler la Voix lactée sans me demander duquel de ces nuages d'étoiles surgiront les émissaires. Si vous voulez bien me pardonner un tel cliché, je dirais que nous avons tiré la sonnette d'alarme et qu'il ne nous reste plus qu'à attendre. Et notre attente sera de courte durée, j'en suis certain.

On retrouve dans 2001 cette incertitude concernant les intentions des entités : « actuellement, nous ne savons pas s'il convient d'espérer ou de craindre ». Mais les personnages du roman s’interrogent également sur les conséquences que pourrait avoir une telle rencontre sur la société humaine : « ainsi que l'histoire de notre monde nous l'a souvent prouvé, les races primitives, en général, n'ont pas survécu à la rencontre avec des civilisations supérieures ». Bien que le concept de « civilisations supérieures » dans l'histoire humaine puisse être sujet à débat, ces préoccupations ajoutent une couche de profondeur à ces craintes. Ainsi les intentions des entités peuvent être totalement bienveillantes mais provoquer malgré tout des conséquences négatives. Le narrateur de La Sentinelle a l'air persuadé que l'humanité ne va pas tarder à recevoir la visite de ces êtres supérieurs. Mais quand on prend en compte l'âge colossal de la pyramide et le nombre potentiellement énorme de formes de vie éparpillées à travers la galaxie, il est aisé de douter de cet espoir. Qu'est-ce qu'une énième planète abritant un frémissement d'intelligence pour ces êtres si vieux qu'ils ont dû oublier depuis longtemps ces vieilles préoccupations ? L'espoir du narrateur est représentatif d'un fait important : dans La Sentinelle, l'humanité n'a pas appris l'humilité. Il est tentant d'imaginer les gouvernements humains se préparant à recevoir en fanfare des « émissaires » venus s’intéresser à la passionnante civilisation humaine. Mais cette vision des choses n'est qu'une illusion, la vérité étant probablement que l'humanité est insignifiante pour des êtres si vieux et ayant tant voyagé. Dans 2001, l'humanité est un peu plus modeste puisque c'est elle qui envoie des émissaires vers Japet, n'attendant pas qu'on vienne à elle. Cependant, il n'y a pas grand chose sur le satellite de Saturne si ce n'est une version géante du monolithe. Quand David Bowman s'en approche, il ne se passe rien pendant un moment. Puis le voilà transporté à l'autre bout de la galaxie où une entité lui accordera quelques instants pour lui faire franchir un grand pas évolutif avant de le renvoyer d'où il vient. Ce premier contact est très représentatif du peu d'importance de l'humanité. Ce ne sont pas les autres qui viennent à nous, mais c'est l’émissaire humain qui est amené à eux par ce qui ressemble plus à un système automatique qu'a une volonté consciente. De leur mode de vie, de leurs structures de pensées, on ne saura rien, juste qu'ils en savent assez sur les humains pour pouvoir les transformer avec aisance en êtres éthérés. Ils ne s’intéressent pas à l'homme, mais à son potentiel futur. Ils ne viennent même pas voir la Terre, pouvant certainement se la représenter aisément pour avoir vu un grand nombre de ses semblables. La fin du roman sonne comme un écho de son début, ces intelligences supérieures donnant à l'humanité un second élan évolutif, puis laissant les choses se faire d'elles même.


      La nouvelle La Sentinelle et le roman 2001 L’odyssée de l'Espace sont donc étroitement liés, que ce soit par leur trame générale, leur vision de la lune, le fait d'avoir un ancien artefact au cœur de leur intrigue ou l'aperçu d'intelligences supérieures. Mais entre les deux textes la vision de l'auteur a changé et évolué, influencée par les progrès technologiques et la création en parallèle d'une œuvre jumelle utilisant un autre média. Mais surtout on constate dans 2001 un vaste et riche développement d'idées qui n'avaient été qu’effleurées dans la nouvelle. Entre ces deux textes on sent comme un grand pas évolutif, à l'image de l'action du monolithe dans 2001. L'influence de cet œuvre se partageant deux médias est énorme dans le domaine de la fiction, mais parfois aussi dans des domaines plus surprenants. Ainsi, à les Eyzies en Dordogne, devant le musée national de préhistoire, légèrement à l'écart, on peut admirer un monolithe noir placé là l'air de rien, comme n'importe quelle statue pourrait l’être. Un clin d’œil de l'Histoire à l'histoire.




Sources

Arthur C. Clarke, La Sentinelle dans Les neuf milliards de noms de Dieu et autres nouvelles, Librio
Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l'espace, j'ai lu
Arthur C. Clarke, 2010 odyssée deux, j'ai lu
Piers Bizony, 2001 le futur selon Kubrick, Cahiers du cinéma

jeudi 18 août 2016

Vernon Subutex 2 - Virginie Despentes


Vernon Subutex 2 - Virginie Despentes

Comme on pouvait s'en douter, ce second tome n'est qu'une suite directe au premier. C'est à dire que Vernon Subutex est un seul et unique roman découpé en trois parties pour des raisons éditoriales. Dommage, car de la même façon que de se faire interrompre pendant le visionnage d'un bon film casse un peu l'ambiance, j'ai la nette impression que lire le tout dans un seul et unique volume serait plus pertinent. Bref, on retrouve donc les mêmes personnages que dans dans le premier tome, avec juste quelques nouveaux. On retrouve aussi le même style narratif, qui jongle habilement entre les subjectivités, et "l'intrigue" de fond reste la même et se développe dans des directions pas forcément très convaincantes, mais bon, ce n'est pas là l’intérêt premier du livre. Encore une fois, l'écriture de Despentes est vraiment habile : les personnages, en fonction du point du vue de chacun, peuvent sembler complétement différents. Et il y a toujours ces moments où l'auteur parvient à nous faire rentrer dans la vie de certains d'entre eux avec une efficacité absolument remarquable. C'est juste criant de vérité, de la passionnante description/analyse de personnalité et de situation sociale. Cette fois, tous se retrouvent plus ou moins ensemble, à trainer autour d'un Vernon devenu une sorte de gourou involontaire. C'est tout à fait enthousiasmant de suivre cette bande de névrosés éclectiques laisser tout tomber et passer des journées sur la pelouse à fumer des joints, manger des gâteaux maison, rencontrer des gens bizarres et écouter de la musique. Et la nuit, parfois, Vernon faisant des miracles aux platines, ils dansent comme ils n'ont jamais dansés. Et j'ai envie de danser avec eux. J'adore danser ! Alors c'est un plaisir de contempler la construction d'une communauté où chacun s'y met sans gène, comme si bouger en rythme était une activité humaine allant de soi. N'est-ce pas le cas ? Hum. C'est une raison bizarre pour aimer un roman. Et du coup, je crois qu'une fois encore, j'ai envie de lire la suite.

405 pages, 2015, le livre de poche

mardi 16 août 2016

Hermann Hesse - Le jeu des perles de verre


Hermann Hesse - Le jeu des perles de verre

Dans un futur indéterminé, après une période de guerre, existe la Castalie, une petite contrée dédiée uniquement à l'éducation et au savoir. Et aussi au jeu des perles de verre, sorte d'échecs ou de go où, à la place d'un plateau et de pièces, les joueurs utilisent des éléments culturels, musicaux, littéraires... Mais il m'a semblé que le jeu en question n'était pas vraiment au cœur du roman, il se contente d’être le symbole de la Castalie : quelque chose de fort intéressant mais d’extrêmement abstrait. Le jeu des perles de verre est un roman sur les institutions, et plus particulièrement les institutions du savoir. Bon, disons qu'étant en ce moment à la fac, en master, la comparaison est inévitable. Or, une institution a pour but principal son propre maintien. Elle a besoin d'ordre, de structure, ainsi le traducteur a jugé bon de mettre une majuscule à Hiérarchie dans le roman (il me semble qu'en VO, en allemand, le mot étant un nom il doit avoir une majuscule de base) (je crois). La Castalie n'a pas pour mission de créer la culture, elle a pour mission de l'étudier et de la faire vivre. Et bien sur, l'individu doit se plier aux règles de la sainte institution.

Le roman, fausse biographie écrite par un Castalien, suit les pas de Joseph Valet, jeune élève brillant qui sera amené à l'une des plus hautes places de la Hiérarchie. Mais on se doute que si Valet est le personnage principal, c'est qu'il ne se contente de suivre un chemin tout tracé. En effet, Valet à des doutes. Il comprend que la Castalie est terriblement enfoncée dans l'abstraction, l'intellect au dépens de l'autre moitié de la vie, celle où des politiciens et des paysans boivent de la bière et font des enfants (en effet, pas de femmes ni de reproduction en Castalie : tiens, de l'anti eugénisme). On retrouve ainsi une variation sur un thème cher à Hesse : l'opposition et la tentative de réconciliation entre l'esprit et le corps. Pour Valet, la Castalie, si elle reste repliée sur elle même, certaine de son immuabilité, est vouée à être détruite par les chamboulements de l'histoire qui, eux, n'ont rien d'abstrait.

Il y a une chose à savoir sur Le jeu des perles de verre : c'est un roman bavard, très bavard. Peu d’événements et beaucoup de longues phrases pour insister sur des idées qui reviennent régulièrement. Pour moi cela n'a pas été un problème, comme le livre est sensé être écrit par un Castalien c'est un style qui fait sens, et, globalement, l'écriture de Hesse est juste excellente. C'est un superbe roman sur la difficulté de l'homme d'esprit à trouver sa place. Il est à l'aise dans l'institution, il pourrait y passer sa vie aisément, mais il se sent enfermé loin du monde véritable, ses activités quotidiennes lui paraissent stériles, alors que faire ?

Après la fin de la biographie suivent trois nouvelles, sensées être écrites par Valet sous forme de fausses autobiographies. Ainsi, dans des époques et des cultures différentes, on retrouve les mêmes problématiques. L'isolement de l'intellectuel, l'hésitation entre la voie embrassant les richesses qu'offre le monde et la voie du sage, et le doute, toujours le doute. Ces nouvelles sont brillantes. M'a particulièrement touchée la seconde, dans laquelle deux fous de dieu, vénérés par leurs semblables qui accourent en masse se confesser à eux, sont eux-mêmes hantés par le doute et l'insatisfaction, et finissent par vouloir se consulter mutuellement. Ah, et juste histoire de faire une conclusion limpide : Le jeu des perles de verre est un roman fantastique. Un chef d’œuvre. 

693 pages, 1943, le livre de poche

mercredi 27 juillet 2016

The Invincible - Stanislas Lem


The Invincible - Stanislas Lem

Un petit roman de SF assez classique, publié en polonais en 1964. Le gros vaisseau The Invincible se pose sur la désertique planète régis III. Problème : un vaisseau similaire a été porté disparu dans le coin, avec tout son équipage, quelques années avant. Mission : découvrir ce qu'il s'est passé. Bref, c'est l'exploration d'un environnement inconnu et la résolution d'un mystère le concernant. Concept fort commun, reste à voir son traitement. Première impression : c'est un peu daté tout ça. Une équipe entièrement masculine, une rigidité militaire, un vaisseau qui est une rocket, des armes aux noms comme antimatter mortar, vibration arc lasers et anti-protons, ce qui, je ne sais pas trop pourquoi, me fait penser à Blake & Mortimer. Mais l'impression de lire de la vielle SF est particulièrement forte en ce qui concerne le secret de Régis III : il s'agit d'une variation sur les structures autoréplicantes de von Neumann. C'était un concept qui me fascinait quand j'avais treize ans et que je lisais science & vie junior, mais depuis croisé dans tellement d’œuvres de SF que ce qu'en fait Stanislas Lem ici n'est tout simplement pas assez développé pour éveiller beaucoup d’intérêt. Ce qui, sans doute, n'étais pas le cas à l'époque de publication. Ainsi, malgré ses 187 pages, The Invincible semble un peu trop vide et un peu trop long, notamment à cause d 'un final un peu plat. Mais il y a de bonnes choses à en tirer, notamment la thématique chère à Lem (voir Solaris) d'un organisme planétaire unique avec lequel toute communication est quasi-impossible. Le personnage principal, qui n'est pas particulièrement intéressant, a pourtant quelques beaux moments de réflexions dans lesquels il observe sans haine et tolère cette vie si différente, et en vient à souhaiter que l'Homme laisse en paix ce qu'il ne comprend pas au lieu de vouloir lui péter la gueule à coup d'antimatter mortar. Au delà du simple plaisir de découverte de l'inconnu, on ressent une certaine paix à l'idée de cette tolérance possible, voir, soyons fous, cette ébauche de compréhension possible entre des formes d’existence si différentes.

These systems do not build up anything, have no civilization and do not create anything of value, having nothing but themselves. That's why we should regard them as forces of nature. Nature herself never creates value. These structures are there own raison d’être; they simply exist for themselves, and they behave the way they do simply in order to continue to exist...     

187 pages, 1964, Penguin Books

samedi 9 juillet 2016

Le monde d'hier - Stefan Zweig


Le monde d'hier - Stefan Zweig

Le monde d'hier est une autobiographie. Mais Zweig ne parle guère de sa vie personnelle. On se saura rien de sa vie de famille, ni de son éducation amoureuse. Zweig se concentre sur le monde qui l'entoure. Même quand il évoque son enfance, ce n'est pas tant pour détailler sa vie que pour analyser l'assurance de l'Europe avant la guerre, un système éducatif aussi rigide qu'hypocrite ou encore le puissant tabou entourant tout ce qui touche à la sexualité. Puis Zweig grandit, voyage, devient un écrivain reconnu, s'engage pour l'unité de l'Europe. Quand il parle de ses amitiés, il est très marquant de constater à quel point le monde de l'art semblait petit à cette époque, du moins pour qui peut se permettre de naviguer entre les capitales. Rilke, Hofmannsthal, Rodin, Valery, Freud, Romain Rolland, Wells, Joyce... Certains étaient juste des rencontres, d'autre des amis de longue date. Et Zweig enchaine ainsi les portraits. Que dire, sinon que c'est passionnant ? Et au-delà du climat intellectuel, c'est l'état de toute l'Europe qui est décrit. La Grande Guerre, le chaos économique de l'inflation, la montée du national-socialisme... Et Zweig, pacifiste convaincu, chassé de son Autriche natale, désespère. On sent venir son suicide. Pour dire les choses simplement, Le monde d'hier est une merveille. D'un point de vue littéraire, c'est brillant. J'avais presque envie de pleurer vers la fin tant Zweig parvient avec tact à transmettre sa peine d'exilé, sa souffrance à voir le monde sombrer dans la violence. Et d'un point de vue documentaire, c'est tout aussi brillant. J'ai l'impression d'avoir doublé ma compréhension du vingtième siècle à la lecture de ce livre. Impression certainement illusoire, mais qui en dit beaucoup sur l’efficacité d'un tel mélange de talent littéraire et d'analyse historique.

506 pages, le livre de poche