jeudi 19 avril 2018

La Consolation de Philosophie - Boèce



Vers 524 environ, Boèce, homme de lettres et de pouvoir, attend dans sa cellule son injuste condamnation à mort. C'est dans ces conditions qu'il écrit la Consolation de Philosophie. La Philosophie incarnée vient le voir dans sa cellule et entreprend de lui remonter le moral. Elle commence par lui faire remettre sa situation en perspective, dans un exercice de relativisation qui rappelle clairement les philosophies antiques, avant de petit à petit se tourner plus vers une théologie assez ennuyeuse pour le lecteur que je suis. Elle aborde le problème du mal (pourquoi le mal existe-t-il si l'univers est dirigé par une divinité bénévolente ?) et celui du libre arbitre (comment le libre arbitre peut-t-il exister en même temps qu'une divinité omnisciente est maitresse du destin ?), mais, surprise, sans guère apporter de réponse satisfaisante. Ainsi, la bonté serait sa propre récompense et la méchanceté son propre châtiment, et « ceux qui commettent l'injustice sont plus malheureux que ceux qui la subissent » (p.243). Il me semble que c'est une idée qui perd de sa force dans un univers où se trouve la divinité : en effet, puisque ces solutions proviennent de l'opinion, de la pensée humaine, la divinité n'a pas grand chose à voir là dedans. Ce livre semble occuper une place étrange dans l'histoire de la pensée, à mi-chemin entre la philosophie antique et la théologie chrétienne. Ainsi, selon Boèce, comme « Dieu est le bonheur même », « tout homme heureux est donc un Dieu » (p.181). Ce n'est pas un peu blasphémateur ça ? On croirait lire Épicure.

A noter que je ne conseille pas particulièrement cette édition : les passages en vers sont traduits d'une façon qui, je suppose, privilégie le sens à l'esthétique, et avec en plus une mise en page très mal foutue, ils sont plutôt pénibles à lire. Par exemple, cette traduction est, du moins pour les poèmes, bien plus agréable.

Tu t'es donné à la fortune pour qu'elle te dirige : il faut te conformer au caractère de ta maitresse. Or toi, tu tentes d’arrêter l’élan de la roue qui tourne ? Mais, mortel des plus stupides, si elle en vient à s'arrêter, elle cesse d'être la fortune.

lundi 16 avril 2018

The iron heel - Jack London


The iron heel - Jack London

Comme l'indique la quatrième de couverture, The iron heel est un mélange de SF dystopique de de tract socialiste radical. Jack London connait bien les franges les plus défavorisées de la société industrielle, comme en témoigne Le peuple de l'abime, paru quelques années auparavant, en 1903. Dans The iron heel, il imagine la montée en puissance d'une oligarchie qui utilise la violence pour consolider sa position, s'assurer le pouvoir, tout en écrasant la majorité de la population sous le fameux talon de fer métaphorique. Les oligarques, ce sont les riches, les industriels, en un mot : les capitalistes.

Le roman est raconté par Avis, la femme d'Ernest Everhard, héros de la révolution qui passe son temps à discourir sur les bienfaits du socialisme et à organiser la révolte du prolétariat. Avis est béatement amoureuse de son révolutionnaire et ne cesse pas de le glorifier. Au début, Ernest passe beaucoup de temps à parler à Avis, à des membres du clergé et à de petits capitalistes pour les convaincre des bienfaits du socialisme. C'est à mon sens la partie la plus intéressante. La rhétorique d'Ernest (c'est à dire, je suppose, la rhétorique de London) est loin d'être sans failles, mais je ne prétends faire une analyse de la théorie socialiste du début du vingtième siècle. Ce qui fonctionne, c'est quand Ernest ouvre les yeux de certaines personnes qui jouissaient d'une place privilégiée dans la société sans comprendre sur quoi s'appuyaient ces privilèges. C'est la cas d'Avis : influencée par Ernest, elle va enquêter pour comprendre d'où viennent les dividendes que touche son père. Et, sans surprise, sa richesse est bâtie sur l'exploitation d'ouvriers traités comme des esclaves. Et ce n'est pas tout : tous les humains qui forment la société sont, indirectement, les esclaves du capital. Ernest va aussi faire voir la vérité à un évêque qui se contentait auparavant de sermonner naïvement tout en habitant dans un palais sans avoir le moindre lien avec le monde réel. Et, dès qu'il tente de sermonner avec un peu plus de piquant, c'est à dire à encourager les valeurs chrétiennes au détriment des valeurs des classes dominantes, il est frappé par les représailles du statu quo. Ces sujets fonctionnent encore très bien : comment s'organisent les forces qui forment la société, et comment les forces dominantes maintiennent leur poigne ? Face au discours d'Ernest, ceux qui acceptent d'ouvrir les yeux sont minoritaires. La plupart se trouvent des excuses pour conserver leur place avantageuse ou s'illusionnent sur leurs capacités à revenir vers un passé meilleur. Cette partie du roman culmine dans une confrontation entre Ernest et l'oligarchie. Ernest s'est fait invité dans un club très select qui imagine se jouer de ce petit leader socialiste, mais il les écrase avec son verbe. Confronté aussi directement, l'oligarchie finit par tomber le masque : « We are in power. Nobody will deny it. By virtue of that power we shall remain in power. » Voilà qui me semble d'une intemporalité frappante.

Puis l'oligarchie devient violente et totalitaire, et le roman devient dans sa seconde partie une dystopie assez moyenne. Les oppresseurs capitalistes écrasent les gentils socialistes qui travaillent à sainte révolution : Jack London n'est pas très subtil. Il oublie aussi toute notion de progrès et de changement technologique, on a l'impression que le monde reste figé pendant les trois siècles que tient le talon de fer. Je noterais juste un changement d’idéologie significatif qui intervient dans les rangs de l'oligarchie :  si à la base le pouvoir est une fin en soi, ils se construisent ensuite un système de croyance qui justifie leurs actions, qui les place en défenseurs de la civilisation face aux hordes sauvages du prolétariat.

Un roman à placer dans sa bibliothèque à côté de Ayn Rand, pour rigoler.

251 pages, 1908, penguin

mercredi 11 avril 2018

Prospérité sans croissance - Tim Jackson

Prospérité sans croissance - Tim Jackson

Le genre de livre hautement complexe dont il n'est vraiment pas aisé de faire un compte-rendu. Tim Jackson commence dans une préface bienvenue par contextualiser son livre. A l'origine, c'est un rapport commandé par le gouvernement anglais. Mais remettre en cause la croissance, on s'en doute, n'est guère du goût des autorités qui mettent le rapport au placard. Pourtant, Tim Jackson attire l'intérêt d'un public venu d'horizons divers, et c'est sous forme de livre qu'il finit par faire passer ses recherches. Puis c'est partit : il s'attaque aux bases économiques et idéologiques de la société moderne.

L'idée de départ est fort simple : dans un monde aux ressources naturelles limitées que peut bien valoir le culte de la croissance perpétuelle ? « Vivre sur une planète finie ne peut se résumer à consommer toujours plus de choses. » (p.34) Les autorités politiques sont vaguement conscientes de ce problème et font quelques ébauches de solution, comme l'Accord de Paris : limiter l'augmentation de la température à 1,5°C d'ici la fin du siècle. Mais pour tenir cet objectif « les émissions cumulées de dioxyde de carbone dans l’atmosphère depuis 1870 doivent rester sous 2350 milliards de tonnes métriques. Or, 2000 milliards de tonnes métriques ont été émises jusqu'à présent. En d'autres termes, le "budget carbone" maximum disponible entre aujourd'hui et la fin du siècle n'est que de 350 milliards de tonnes. Au taux d'émission actuel, ce budget serait épuisé en une décennie. » (p.53) En des termes plus simples : c'est foutu d'avance.

L'auteur se tourne ensuite vers l'économie et le culte de la croissance, qui, en gros, n'est pas tenable et a mené à la crise de 2008. Il continue longuement à critiquer la croissance en incluant dans l'équation une vision plus humaine et altruiste de la notion de prospérité : « Aux États-Unis, le revenu réel par habitant a triplé depuis 1950, mais le pourcentage de personnes se disant très heureuses n'a pratiquement pas augmenté. Il est même en léger recul depuis les années 1970. Au Japon, la satisfaction de vivre n'a que peu évolué ces dernières années. Au Royaume-Uni, le pourcentage de personnes se disant "très heureuses" a baissé de 52% en 1957 à 36% en 2005, alors que les revenus réels ont plus que doublé au cours de cette période. »  « Il semblerait que la croissance économique soit une sorte de "jeu à somme nulle". La population s'enrichit globalement. Certaines personnes s'en tirent mieux que d'autres et les positions peuvent changer dans la société. En revanche ce processus n'accroit que peu ou pas du tout le bien-être global. Nous pourrions même être tentés de qualifier la croissance économique de "jeu à somme négative", parce qu'au bout de compte les coûts environnementaux et sociaux du "jeu" peuvent produire des répercussions profondément négatives sur nous tous. » (p.91) « Le capitalisme affirme nous offrir une diversité des désirs. Mais cet élargissement du choix comporte une caractéristique clé : les objets du désir sont avant tout de nature matérielle. La liberté de ne pas consommer est parfois plus difficile à trouver que la liberté de consommer. De plus, une sorte de liberté peut en cacher une autre. La liberté de se déplacer systématiquement et partout en voiture empiète sur l'espace de ceux qui préféreraient aller à pied ou prendre le bus. La liberté de faire du shopping avec voracité empiète sur la sociabilité de l'espace public. La liberté de vivre une vie matérialiste sape notre liberté de comprendre les autres et de prendre soin d'eux. » (p.103)

Avec l'aide d'une série de graphiques très parlants, l'auteur entreprend de démontrer que si la richesse d'un pays est souvent synonyme de qualité de vie, elle n'est pas absolument nécessaire. L’Amérique du sud est à ce tire un bon exemple. En résumé, Tim Jackson mentionne certaines réalités : « les retours rapidement décroissants de la croissance au-delà d'un certain revenu, les immenses avantages de la croissance des revenus avant ce point et la performance remarquable de certains pays pauvres capables d'atteindre des niveaux de bien-être équivalents à ceux des pays les plus riches alors que leurs revenus sont plusieurs fois inférieurs. » (p.112) Ainsi, au-delà d'un certain point (que l'occident a sans doute dépassé depuis longtemps) l'accroissement de la richesse ne cause plus d'accroissement du bien-être. Et un petit point en passant sur les crises économiques : « les pertes humanitaires, quand il y a turbulence économique, pourraient dépendre d'avantage de la structure sociale et de la réaction politique que de la gravité de l'instabilité économique que subit le pays. » (p.113)

Ensuite, une notion que je suis ravi d'avoir appris : le découplage. Si j'ai bien compris (ce dont je ne suis pas certain : ce terme a l'air d'avoir un sens assez variable), il s'agit de l'idée selon laquelle le progrès technologique réduisant progressivement les coûts énergétiques de la production, il suffit de laisser la croissance faire son boulot et on arrivera automatiquement à une sorte de croissance verte. C'est le mythe selon lequel le progrès résout tous les problèmes. Mais, dans les faits, ça ne fonctionne pas : « La baisse de l'intensité carbonique a été "avalée" par l'augmentation de la production économique. » (p.124) Ainsi, « croire que la capitalisme possède une propension à l'efficacité qui nous permettrait de stabiliser le climat ou de nous protéger contre la rareté des ressources est aussi simpliste qu'illusoire. La vérité, c'est qu'il n'existe aucun scénario crédible, socialement juste et écologiquement soutenable pour faire croître en permanence les revenus de neuf milliards de personnes. » (p.134)

Tim Jackson se lance ensuite dans une critique du consumérisme. Pour aller vite, je me contenterai de citer une seule phrase : « La culture de la consommation se perpétue pour la raison précise qu'elle excelle dans l'échec. » (p.150) En effet, si l’acquisition matérielle subvenait avec succès à notre désir d'épanouissement, elle aurait une fin. Cette absence de fin, ce désir perpétuellement renouvelé, est la preuve qu'elle ne comble aucun besoin spirituel. En toute logique, l'auteur se penche ensuite sur la nécessité de poser des bornes à l'épanouissement humain. Et plutôt que consommer toujours plus, mieux vaudrait aller à l'encontre du mouvement d'atomisation des communautés et de la propagation de la solitude. Pour montrer que le consumérisme pousse dans un sens contraire à ces objectifs, l'auteur cite The Living Standard de Amartya Sen. « Pour pouvoir mener "une vie sans honte, pour pouvoir visiter ses amis et se détendre avec eux, suivre le fil de ce qu'il se passe et ce dont les autres parlent, etc., il faut un ensemble de biens et de services plus coûteux dans une société globalement plus riche, dans laquelle la plupart des gens possèdent déjà, par exemple, un moyen de transport, de beaux vêtements, une radio et un poste de télévision, etc." En résumé, suggère-t-il, "Il faut parfois jouir de revenus (et de produits de base) élevés pour obtenir un même niveau de capabilités dans l'absolu."» (p.160) Ensuite, une explication du « prix élevé du capitalisme » selon le psychologue Tim Kasser : « Des valeurs matérialistes comme la popularité, l'image et la réussite financière s'opposent psychologiquement à des valeurs "intrinsèques" comme l'acceptation de soi, l'appartenance, le sens de l'inclusion dans une communauté d'individus, ces dernières étant notre source la plus profonde de bien-être. Elles sont les composantes de la prospérité. Les conclusions de Kasser sont frappantes. Les personnes vivant selon des valeurs intrinsèques plus élevées sont à la fois plus heureuses et plus responsables sur le plan environnemental que celles vivant au gré des valeurs matérialistes. » (p.162)

L'auteur se consacre longuement à proposer des solutions pour une prospérité sans croissance. Je vais m'abstenir de tenter de résumer la chose, ce ne serait pas joli à voir. L'ensemble, bien que souvent rapide voire élusif, est vraiment porteur de propositions. Reste à voir si l'humanité pourra se sortir à temps de ses dogmes. En attendant, on peut se tourner avec un plaisir quelque peu morbide vers la science-fiction.

258 pages, 2017 (2009 pour la première édition), deboek supérieur

dimanche 8 avril 2018

L'amitié - Cicéron


L'amitié - Cicéron

Quoi de plus naturel pour un petit traité sur l'amitié que de prendre la forme d'un dialogue entre amis ? C'était un format classique dans l'antiquité romaine, mais c'est bien un sujet où il est plus qu'adapté. Cicéron fait parler vieil ami à lui et s'emploie à mettre en place une définition de l'amitié idéale. Bien entendu, c'est exclusivement masculin et concerne surtout les patriciens, les hommes de haut rang. Mais outre l'agréable prose de Cicéron et quelques jolis morceaux de sagesse, ce petit traité évoque un sujet intemporel : la soumission des rapports humains à la société dans laquelle ils prennent place. Ainsi si Cicéron ne nie pas que la notion de services soit importante entre amis, il encourage à une certaine pureté des rapports interpersonnels. Et, preuve de l'importance capitale accordée à l’amitié, Cicéron la place en seconde priorité de la vie après la vertu. Pas mal ! Et encore, la vertu est un prérequis pour être un bon ami. Il est aussi amusant de lire Cicéron taper à demi-mots sur l'épicurisme dont il ne se fait pas une bonne image, croyant que cette philosophie encourage uniquement l’amitié sous son aspect utilitaire. Ci-dessous quelques passages sélectionnés de ce petit texte.

10. Je suis forcément peiné d'être privé d'un ami comme, je crois, on n'en verra jamais plus et, je peux le certifier, comme jamais on en vit. Pourtant je n'ai pas besoin de remède. Je me console moi-même et par la meilleur des consolations : en me retenant de donner dans l'erreur qui tourmente généralement les gens après le décès de leurs amis. Je ne pense pas qu'un malheur ait atteint Scipion : il m'a atteint, moi, s'il a atteint quelqu’un ; souffrir affreusement de ses propres misères, ce n'est pas aimer un ami : c'est s'aimer soi-même.

19. Il me semble, en ce sens, discerner que nous sommes faits pour qu'il existe entre tous les humains quelque chose de social, et d'autant plus fort que les individus ont accès à une proximité plus étroite. Ainsi nos concitoyens comptent davantage pour nous que les étrangers; nos parents proches, plus que les autres personnes. Entre parents, la nature a ménagé en effet une sorte d'amitié ; mais elle n'est pas d'une résistance à toute épreuve. Ainsi l'amitié vaut mieux que la parenté, du fait que la parenté peut se vider de toute affection, l'amitié, non : qu'on ôte l'affection, il n'y a plus d'amitié digne de ce nom, mais la parenté demeure.

20. Ainsi l'amitié n'est rien d'autre qu'une unanimité en toutes choses, divines et humaines, assortie d'affection et de bienveillance : je me demande si elle ne serait pas, la sagesse exceptée, ce que l'homme a reçu de meilleur des dieux immortels. Certains aiment mieux les richesses, d'autres la santé, d'autres le pouvoir, d'autres les honneurs, beaucoup de gens aussi lui préfèrent les plaisirs. Ce dernier choix est celui des brutes, mais les choix précédents sont précaires et incertains, reposent moins sur nos résolutions que sur les fantaisies de la fortune. Quant à ceux qui placent dans la vertu le souverain bien, leur choix est certes lumineux, puisque c'est cette même vertu qui fait naître l'amitié et la retient, et que sans vertu, il n'est pas d'amitié possible !

26. Le plus souvent, donc, en réfléchissant à l'amitié, j'ai l'habitude d'en revenir au point qui me semble fondamental : est-ce par faiblesse et indigence qu'on recherche l'amitié, chacun visant tour à tour, à travers une réciprocité des services, à recevoir d'un autre et à lui rendre telle ou telle chose qu'il ne peut obtenir par ses propres moyens, ou cela ne serait-il qu' une de ses manifestations, l'amitié ayant principalement une autre origine, plus intéressante et plus belle, enfouie dans la nature elle-même ? L'amour en effet, d'où provient le mot amitié, est au fondement premier de la sympathie réciproque. Quant aux faveurs, il n'est pas rare qu'on en obtienne aussi de gens qu'on berce d'un semblant d'amitié et d'un empressement de circonstance : or, dans l'amitié, rien n'est feint, rien n'est simulé, tout est vrai et spontané.
27. Cela tendrait à prouver que l'amitié est issue de la nature, me semble-t-il, plutôt que de l'indigence; qu'elle est une inclination de l'âme associée à un certain sentiment d'amour, plutôt qu'une spéculation sur l'ampleur des bénéfices qu'on en tirera.

55. Mais quoi de plus stupide, quand on a sous la main richesses, facilités, considération, que de s'offrir tout ce que peut procurer l'argent, chevaux, domestiques, habits luxueux, vaisselle précieuse, et de ne pas se faire d'amis, qui sont comme je l'ai dit le meilleur et le plus bel ornement de la vie ? Car en s'offrant tous ces biens matériels, ils ne savent ni qui en faire profiter, ni pour qui ils travaillent si dur : n'importe lequel de ces biens matériels est à qui saura s'en emparer de force, mais dans ses amitiés chacun conserve un droit de propriété ferme et inaliénable, de sorte que, même s'il nous reste les biens matériels, qui sont plus ou moins des dons de la Fortune, une vie délaissée et désertée par les amis ne peut guère offrir un aspect très riant. 

80. En effet, chacun aime sa propre personne, non pour percevoir de soi les dividendes de cette affection, mais parce que sa personne en soi lui est chère. Si l'on ne transpose cela à l'identique dans le domaine de l'amitié, on ne découvrira jamais de véritable ami. 

94 pages, -44, mille et une nuits 

mercredi 4 avril 2018

Sermon sur la mort (et autres sermons) - Bossuet


Sermon sur la mort (et autres sermons) - Bossuet

Quelques-uns des sermons que Bossuet a donné devant Louis XIV et sa cour. Ce sont des discours qui obéissent à une structure très cadrée et qui cherchent un habile équilibre entre la flatterie du roi, la critique de son mode de vie et de celui de sa cour et l'encouragement à la vertu chrétienne. Le sermon du mauvais riche est une exhortation à la vertu et à prendre soin des pauvres. Bossuet affirme que se repentir de ses péchés sur son lit de mort ne suffit pas, c'est la conduite pendant toute la vie qui compte. Ainsi le mauvais riche sera puni pendant l'autre vie. Les sermons sur la providence, sur l'ambition et sur la mort disent en gros la même chose mais en insistant à chaque fois sur le thème qu'indique leur nom. Ce sont des lectures agréables où l'on sent l'héritage d'une sagesse antique recouverte d'une épaisse couche de superstition chrétienne. On a vraiment l'impression d'une régression de la pensée. Le cinquième sermon, le sermon sur la passion de notre-seigneur, est, pour citer Bossuet, une plongée dans « le sang et les souffrances de Jésus-Christ. » Ce sermon là, qui se complait dans le glauque et le funèbre de la mythologie chrétienne, est franchement pénible. Avant de relever les passages les plus touchants à mon sens, je voudrais en citer un, que je n’approuve pas vraiment, mais qui est extrêmement révélateur de la mentalité chrétienne : « Nous sommes des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée » (p.116 sur l'ambition).  Ainsi, et on retrouve là le mythe du péché originel, les êtres humains seraient naturellement mauvais. En conséquence, pour empêcher ce mal inné de ce développer, ils ont besoin d'un tuteur sévère, c'est à dire la religion. C'est presque un aveu que la religion ne représente en rien une vérité et que ce n'est même pas la question, mais une construction sociale à priori nécessaire pour tenir les humains en laisse, pour maintenir l'ordre. Bon, ci-dessous des extraits plus plaisants de cette philosophie chrétienne.


Sermon du mauvais riche
Venez et ouvrez les yeux, et voyez les liens cachés dans lesquels notre cœur est pris ; mais, pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde, contemplez ce que fait en nous l'attache d'un cœur qui les possède, l'attache d'un cœur qui en use, l'attache d'un cœur qui s'y abandonne. O quelles chaînes ! O quel esclavage !

Les mondains, toujours dissipés, ne connaissent pas l’efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe l'âme en elle-même ; ils ne croient s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit : de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse ; ils s'abiment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites, qui ne leur laisse pas un moment à eux, et ce mouvement perpétuel, qui les engage en mille contraintes, ne laisse pas de les satisfaire, par l'image d'une liberté errante. Comme un arbre, dit saint Augustin, que le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches : bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant, et le jette tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, avec une grande inconstance, vous diriez toutefois que l'arbre s'égaye par la liberté de son mouvement ; ainsi, dit ce grand évêque, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder au vent qui les pousse, toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix, en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains.

Sermon sur la providence
Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuses, inégales, irrégulières, je la compare souvent à certains tableaux, que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être ou l'essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt, toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y avait auparavant aucune apparence de forme humaine. C'est, ce me semble, messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus−Christ nous découvre.

Quiconque est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne et qu'un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paraît ni grand ni terrible que ce qui a relation à l'éternité : c'est pourquoi les deux sentiments qui lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.

Sermon sur l'ambition
Éveille-toi, pauvre esclave, et reconnais enfin cette vérité, que, si c'est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable, c'est de régner sur ses volontés.

Sermon sur la mort
Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? J'entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaitre. Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.

O Dieu ! Encore une fois, qu'est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j' occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m' a envoyé que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

vendredi 30 mars 2018

Génocides - Thomas Disch


Génocides - Thomas Disch catastrophe omnibus

L'humanité est gentiment éradiquée par des envahisseurs venus d'outre-espace. Un pitch on ne peut plus classique qui est traité d'une façon originale et réussie. Les envahisseurs, ils restent dans l'ombre. On ne sait strictement rien d'eux, si ce n'est que la Terre est apparemment un très bon terrain pour cultiver... la Plante. La Plante est un végétal qui prend la forme d'un arbre gigantesque. Extrêmement invasif, il se répand partout, extrêmement rapidement, et résiste à la plupart des assauts humains. Après sept ans de culture et une élimination systématique des formes de vies locales par des drones, les aliens inconnus sont prêts pour leur première récolte.

Au milieu de ce monde qui tourne mal, une petite communauté paysanne tente tant bien que mal de survivre. Pour la plupart, ils sont superstitieux et pas très futés. Leur nombre baisse à vue d’œil. Génocides est le récit de leurs tentatives de survie. Comme toujours, l'homme devient un loup pour l'homme. On retrouve beaucoup de scènes classiques du genre, mais Thomas Disch parvient à imposer sa patte grâce à son ton qui n'est pas à proprement parler humoristique, mais qui a sans conteste le don de provoquer des sourires grinçants. Je pense notamment à cette scène de cannibalisme. Pas du cannibalisme barbare, oh, non, du cannibalisme très civilisé, autour d'une table. La chair humaine est mélangée à de la chair de porc pour former de charmantes petites saucisses. Et il est de bon ton de complimenter la cuisinière.

Plus tard dans le récit, les survivants plongent dans le gigantesque réseau des racines des Plantes et se nourrissent de sa pulpe. Pendant des mois. Comme des vers. C'est sans doute la vision la plus marquante du roman : les résidus de l'humanité transformés en une sorte de parasite qui grignote les récoltes de l'intérieur. Des larves qui rongent l'intérieur d'un fruit bien plus grand qu'eux. Et la Terre qui n'est rien d'autre qu'une plantation comme il doit y en avoir bien d'autres dans l'univers. Un roman apocalyptique qui parvient à sortir du lot.

1965, omnibus