lundi 16 janvier 2017

Les particules élémentaires - Michel Houellebecq


Les particules élémentaires - Michel Houellebecq

En lisant Extension du domaine de la lutte, je me disais qu'en effet, c'est pas mal, mais si Houellebecq est si reconnu, ce devait être pour des romans plus aboutis. Pressentiment absolument confirmé par Les particules élémentaires. Il y a entre les deux personnages principaux une dynamique qu'on trouvait déjà dans Extension du domaine de la lutte, et qui cette fois me rappelle Hermann Hesse, et plus particulièrement Narcisse et Goldmund. Comme dans le roman de Hesse, les deux personnages symbolisent deux parties de l'humain. Michel, c'est l'esprit. Chercheur en biologie, il est enfoncé profondément dans sa vie intérieure, et le reste, bof, ça ne le touche pas vraiment. Du coup, inévitablement, c'est l'autre personnage qui prend plus de place. Et qui se consume plus rapidement. Bruno, c'est le corps, le désir. Terriblement insatisfait sexuellement et affectivement (mais surtout sexuellement), il court après les femmes comme un moustique après le sang chaud. Et, étonnamment, après toute une vie de déboires, il semble trouver un peu de bonheur. Qui ne durera pas, bien sur. Le taux de suicide des personnages de ce livre est d'ailleurs incroyablement élevé. Bref, on a vraiment l'impression que Houellebecq utilise cette séparation en deux personnages pour parler de lui-même. Et ça fonctionne totalement, on n'a jamais l'impression d'une œuvre trop narcissique. Ces deux personnages, malheureux, font preuve d'une extrême rationalisation des choses. Par exemple, un demi-frère devient dans leur langage un "être larmoyant et détruit, lié à lui par une origine génétique à demi commune."

Ce qui est frappant, c'est la grande variété de tout cela. Non seulement on alterne entre les personnages de façon non chronologique, mais je ne m'attendais pas à trouver des pages sur Julian et Aldous Huxley, sur des ex-new age devenus tueurs, le tout occasionnellement agrémenté de poèmes plus ou moins humoristiques. Et, à la fin, c'est carrément de la science-fiction.

Bon, le thème principal de ce roman, c'est donc la frustration sexuelle. Il est exprimé quelque part que c'est "une drôle d'idée de se reproduire, quand on n'aime pas la vie." Étonnamment, la fin du roman propose une solution à ce problème : une race de posthumains immortels et asexués. Il semble que l'immortalité de ces êtres ne soit tolérable que parce qu'ils sont asexués, et vu les 300 pages qui précèdent, cette idée ne sort pas de nulle part. C'est étrange, tout ce malheur autour de la sexualité. Quoi qu'il en soit, Les particules élémentaires m'a vraiment captivé. C'est drôle, stimulant, et chargé d'une vision forte. Et sombre. Pour finir, cette analyse de l'acte d'écriture, probablement autobiographique, que je n'arrive pas à agrémenter d'un adjectif adéquat :

La première réaction d'un animal frustré est généralement d'essayer avec plus de force d'atteindre son but. Par exemple une poule affamé (Gallus domesticus), empêchée d'obtenir sa nourriture par une clôture en fil de fer, tentera avec des efforts de plus en plus frénétiques de passer au travers de cette clôture. Peu à peu, cependant, ce comportement sera remplacé par un autre, apparemment sans objet. Ainsi les pigeons (Columba livia) becquettent frénétiquement le sol lorsqu’ils ne peuvent obtenir la nourriture convoitée, alors même que ce sol ne comporte aucun objet comestible. Non seulement ils se livrent à ce becquetage indiscriminé, mais ils en viennent fréquemment à lisser leurs ailes ; un tel comportement hors de propos, fréquent dans les situations qui impliquent un frustration ou un conflit, est appelé activité de substitution. Début 1986, peu après avoir atteint l'âge de trente ans, Bruno commença à écrire.

317 pages, 1998, j'ai lu

jeudi 12 janvier 2017

Le meilleur des mondes - Aldous Huxley


Le meilleur des mondes - Aldous Huxley

Pour explorer son Brave New World, Huxley fait le choix de suivre plusieurs types de personnages. Tout d'abord, il y a l'immense majorité de la population : les adaptés. Henry Foster, Lenina et quelques autres. A l'aise dans leur univers comme des poissons dans l'eau, ils répètent avec conviction les sentences apprises pendant leur conditionnement enfantin, leur éducation. Nés dans une classe, qu'ils soient Béta, Delta ou Epsilon, ils en sont satisfaits. « Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. » Leurs capacités intellectuelles, savamment choisies pendant leur conception dans des tubes à essais, sont juste celles qui leur convient. Ils se réjouissent de pouvoir câliner qui ils veulent, d'aller au cinéma, de participer à des orgies parodiant les cérémonies religieuses et de pratiquer divers jeux conçus pour stimuler la consommation. Et si par malheur ils se sentaient mal, le soma, la drogue ultime, est là pour les consoler. Mais ce n'est pas avec de tels personnages qu'Huxley va créer de la tension, non, pour cela, il faut des inadaptés. Ils représentent une toute petite minorité, mais une minorité sans laquelle il ne se passerait pas grand chose. Bernard est inadapté parce qu'il est un peu déficient physiquement. Il en veut au monde, mais pour peu qu'il traverse une phase de succès, pour peu que les femmes soient attirées par sa gloire, le voilà réconcilié avec la société. Helmholtz, lui, est inadapté car il ressent une insatisfaction profonde : le goût pour l'art. Or, dans le meilleur des mondes, l'art est un danger. Stimulant la pensée et les passions, elle est facteur du plus grand ennemi de l'ordre social : l'instabilité. Vient ensuite l'inadapté ultime : le Sauvage. Enfant du meilleur des mondes qui a grandi dans un coin de la planète conservé comme réserve naturelle, avec des humains à l'ancienne, crasseux et superstitieux, il n'est à sa place dans aucun de ces deux environnements.

Ce qui est particulièrement marquant à propos du Meilleur des mondes, par rapport à la plupart des dystopies, c'est que cette société... n'est pas si mal. Personne n'y meurt de faim. Il n'y a pas de maladies. Pas de guerres. La sexualité est libre, les drogues sont légales. La plupart des gens sont sincèrement heureux. Et même celui qui est un dissident, qui n'a pas envie de coucher avec tout le monde ni de prendre son soma, qui rêve juste d'écrire des poèmes, le pire qui puisse lui arriver, c'est d’être déporté sur une île isolée mais confortable avec d'autres inadaptés. On a vu pire, comme répression. Le fait est que, pour une bonne partie de la population actuelle de notre petite planète, vivre dans le meilleur des mondes serait... désirable.

Alors pourquoi est-ce une dystopie ? Le manque de liberté ? C'est ce que prétend le sauvage. Il réclame le droit d’être malheureux. Mais lui-même a été conditionné. Il a grandi avec les œuvres intégrales de Shakespeare comme seule lecture, et en conséquence il est esclave de ses passions, ils se lamente face à la mort, il mélange la haine à l'amour parce que la femme qu'il désire est un peu trop entreprenante à son gout, il se flagelle sans fin par honte de ses pulsions naturelles. Il n'y a pas là plus de liberté. Et contrairement aux autres qui sont conscients de leur conditionnement, lui a l'air de se croire vrai, naturel.

Le meilleur des mondes est proche, très proche de nous. « On laissait fonctionner la télévision, tel un robinet ouvert, du matin jusqu'au soir. » Cette proximité est troublante. Le soma ? Les antidépresseurs, l'alcool, le cannabis, le sucre... L'histoire de l'humanité est très étroitement liée à celle des drogues. Puis l'on rentre dans une librairie et, enfin, on est rassuré de se sentir entouré du meilleur de l'esprit humain, qui par sa présence, par l’intérêt que lui portent encore les hommes, nous prouve que cette vision du futur reste inexacte. Et que, du coup, on a toujours la guerre. Youpi...

« Il y avait une chose appelée Ciel ; ils consommaient néanmoins des quantités énormes d'alcool. Il y avait une chose appelée âme, et une chose appelée immortalité. Mais ils prenaient de la morphine et de la cocaïne...»

285 pages, 1932, pocket

samedi 31 décembre 2016

Extension du domaine de la lutte - Michel Houellebecq


Extension du domaine de la lutte - Michel Houellebecq

Jusqu'à présent je n'avais lu de Houellebecq que son petit essai sur Lovecraft. J'ai trouvé Extension du domaine de la lutte, son premier roman, dans une boite à livres à Brive, entre quelques heures de train et quelques heures de voiture. Au voyage retour, cette fois intégralement en train, je lisais péniblement Eumeswil, un gros pavé d'Ernst Jünger. Au bout de cent pages bien écrites, certes, mais d'un rythme d'une rare platitude, je feuillette les pages suivantes pour voir si, par hasard, il n'y aurait pas plus loin de quoi me motiver. Non, on ne dirait pas. Alors je commence Houellebecq, et il faut bien le reconnaitre, c'est un peu plus fun.

Enfin, quand je dis fun, c'est relatif. C'est un bouquin sur la dépression. En bonne partie autobiographique, si j'ai bien compris. Le narrateur a une trentaine d'années et bosse dans une entreprise d'informatique. Et il a une vie de merde. Sa vie relationnelle est pathétique, sa vie sexuelle est pitoyable. Je suppose que pas mal de gens peuvent s'identifier. Le truc, c'est que ce ne sont pas en soi des choses quoi doivent impérativement mener à la dépression. Mais ça aide, et le narrateur y est particulièrement sensible, créant ainsi une spirale négative sans échappatoire. Les quelques personnages secondaires ne sont pas mieux, tout le monde est un peu misérable. Sauf les jeunes, qui sont frais et enthousiastes, les moins moches pouvant baiser sans trop de difficulté. Tisserand, lui, est moche. Pas de chance :

Tu comprends, j'ai fait mon calcul ; j'ai de quoi me payer une pute par semaine ; le samedi soir, ça serait bien. Je finirai peut-être par le faire. Mais je sais que certains hommes peuvent avoir la même chose gratuitement, et en plus avec de l'amour. Je préfère essayer ; pour l'instant, je préfère encore essayer.

Personnellement, je crois n'avoir jamais été touché par ce qu'on appelle la dépression, mais j'ai eu l'occasion d'en voir les ravages autour de moi, parfois tout près, régulièrement. J'aimerais bien pouvoir dire quelque chose de constructif sur le sujet. En tout cas, un roman comme Extension du domaine de la lutte a quelque chose de cathartique, c'est une exploration rapide mais plutôt réussie d'un sujet très difficile. Du quoi me donner envie de lire d'autres romans de Houellebecq. Et pour finir, les deux premiers paragraphes de Sanctuary d'Alice Cooper, pour une touche d'humour noir :

Your world full of creeps
Zombies walk the street
9 to 5 barely alive
Have a beer go to sleep
And start all over again

Same gray suit
Same round shoes
Same headache
Same pills
He goes home thinks about suicide
But hes got his diploma
Got to give him that

156 pages, 1994, j'ai lu

vendredi 23 décembre 2016

1984 - George Orwell

1984 - George Orwell

 'Listen. The more men you've had, the more I love you. Do you understand that ?'
 'Yes, perfectly.'
 'I hate purity, I hate goodness ! I don't want any virtue to exist anywhere, I want everyone to be corrupt to the bones.'
 'Well then, I ough to suit you dear. I'm corrupt to the bones.'
 'You like doing this ? I don't mean simply me : I mean the thing in itself ?'
 'I adore it.'

Quand ai-je lu 1984 pour la première fois ? Il y a dix ans ? Probablement plus. J'étais très jeune, et 1984 m'avait beaucoup marqué. Et après relecture en version originale, le roman d'Orwell est toujours aussi efficace. Une structure simple, limpide, un univers glaçant et des tas d'idées captivantes, on comprend l’influence colossale qu'il a pu avoir. Le parcours de Winston Smith est d'une clarté remarquable : de citoyen moyen rebelle dans son esprit il va devenir rebelle par les actes avant de se faire choper, torturer, et d’abandonner au Parti son identité intérieure. Il y a une limpidité qui m'a fait penser à d'autres classiques comme La machine à explorer le temps ou 2001. C'est une structure presque musicale, épurée autant que possible, que l'on sent destinée à traverser les époques.

Parmi les concepts marquants, commençons par la doublepensée. Doublethink means the power of holding two contradictory beliefs in one's mind simultaneously, and accepting both of them. C'est bien évidemment un procédé parfaitement commun dans la vie quotidienne de toute époque. Par exemple : avoir un animal de compagnie, aimer les animaux et être révolté par toute cruauté envers eux, mais avoir dans son assiette à chaque repas un bout de cadavre d'animal. Ou encore : être un écologiste convaincu, savoir qu'en France la pollution de l'air serait responsable de 48000 morts par an, mais ne jamais effleurer l'idée de vivre sans voiture. Mais toute l'horreur du système politique de 1984, l'Ingsog (pour English Socialism), vient du fait que la doublepensée est non seulement parfaitement identifiée, mais encouragée. Savoir en même temps que le Parti ment et que Parti dit la vérité. Autre idée : Newspeak. Une idée qui est restée ancrée en moi depuis ma première lecture de 1984 il y a bien longtemps. Le langage est la pensée. Ne pas connaitre un mot, c'est ne pas connaitre ce qu'il représente, c'est un concept en moins dans l'éventail des possibles. Ainsi est l'objectif du Newspeak : établir un nouveau langage simplifié à l’extrême, un langage qui empêcherait à la source toute pensée dissidente en annihilant les concepts de liberté, d'individualité, d'histoire... Et même si de vagues impressions suggérant ces concepts peuvent naitre dans un esprit particulièrement alerte, que peut-il faire de ces impressions s'il n'a pas de mot pour les exprimer et les mettre en ordre ?

And even if we chose to let you live out the natural term of your life, still you would never escape from us. What happens to you here is for ever. Understand that in advance. We shall crush you down to the point from which there is no coming back. Things will happen to you from which you could not recover, if you lived a thousand years. Never again will you be capable of ordinary human feeling. Everything will be dead inside you. Never again will you be capable of love, or friendship, or joy of living, or laughter, or curiosity, or courage, or integrity. You will be hollow. We shall squeeze you empty, and then we shall fill you with ourselves.

Il ne s'agit pas de nier l'importance et la qualité de 1984, mais il ne serait pas amusant d'en parler sans être un peu critique. Déjà, l'échelle de la surveillance généralisée mise en œuvre par le Parti semble souvent totalement surréaliste. Des micros dans la campagne, sérieusement ? Une société qui n'est même pas foutue de produire suffisamment de lames de rasoir pourrait quadriller toute la campagne de systèmes de surveillance électroniques ? Question de priorité, répondra-t-on. En effet l'inefficacité chronique de cette société semble être volontaire. C'est un autre point qui me semble douteux. Par exemple, dans Meccania, roman qui a certainement inspiré Orwell, l'idée du gaspillage volontaire de ressources est aussi évoquée. Il faut maintenir le peuple occupé, même par du travail inutile, d'où l'importance de l'état de guerre permanent (ou dans le cas de Meccania la préparation à l'état de guerre) pour créer artificiellement du travail. Mais là où la société de Meccania est un succès technique abolissant toute pauvreté, celle de 1984 a juste l'air pathétique, en permanence au bord de l'effondrement. Or, une dystopie vraiment terrifiante est une dystopie qui, même au lecteur le plus critique, peut sembler, par certains cotés, bonne. Désirable. 1984 est une dystopie 100% mauvaise. Sérieusement, le Parti est à un niveau de pure malveillance digne du Mordor. Et si, par exemple, Winston Smith avait un train de vie convenable ? S'il bénéficiait de bons soins médicaux pour son ulcère, s'il avait des divertissements plaisants, serait-il aussi susceptible d'éprouver de la rébellion ? On peut se poser la question.

Ainsi 1984 est une dystopie confortable. C'est à dire que le mal, aussi puissant et terrifiant soit-il, vient de l'extérieur. Winston, dès le début du roman, est en rébellion. C'est un être suffisamment moyen pour que n'importe quel lecteur puisse s'identifier à lui. Winston est oppressé. Winston est une victime du système. Big Brother est donc devenu l'image par excellence de cette force oppressive et menaçante. Big Brother est l'état quand il écoute nos conversations téléphoniques, Big Brother est facebook quand il stocke et revend toutes nos informations... Mais le danger ne vient pas tant d'un telescreen qui espionne par la force et délivre fièrement sa propagande sans possibilité d’être éteint, mais au contraire du désir volontaire, de l'envie profonde d'allumer un tel écran et de s'y abandonner. Ceci est évidemment écrit par un occidental, un français de 24 ans, et il ne fait aucun doute que l'identification à la vision d'Orwell varie grandement ailleurs dans le monde. Prochaine étape : relire Le meilleur des mondes.

250 pages, 1949, penguin books

dimanche 18 décembre 2016

The Country of the Blind - H.G. Wells


The Country of the Blind - H.G. Wells


J'ai consommé cette nouvelle d'une façon particulière : en la lisant en version originale sur wikisource, tout en écoutant une version audio, très agréable, disponible également sur wikisource. Ça dure une heure, et c'est chouette.

Quelque part dans les Andes, perdue dans une vallée isolée, existe une petite civilisation. Ils sont peu nombreux, quelques centaines, peut-être moins, et depuis quinze générations, tous sont aveugles. Dans leur petit coin paisible, la vie n'est pas trop dure pour eux, et leurs autres sens se sont développés pour palier à leur absence de vision. Et un beau jour, après une longue chute dans la neige, le long de pentes abruptes, égaré, voici qu'arrive un homme du dehors. Un homme qui voit.

“What is blind?” asked the blind man, carelessly, over his shoulder.

Se sentant supérieur, il est tenté d'abuser de sa force. Les locaux croient que leur vallée est le monde, qu'au dessus de leurs têtes se dresse un plafond bien défini, que le chant des oiseaux est la voix des anges. L'homme qui voit désire le pouvoir, mais seul, il ne peut qu'échouer. Alors il se résigne, et accepte les coutumes locales. Peu importe la vérité quand il faut manger. Considéré comme un handicapé simplet, incapable de percevoir les sons avec finesse, son intégration se poursuit lentement, jusqu'à ce que l'amour le mette face à un grand problème : doit-il renoncer à sa vision pour devenir définitivement l'un des leurs ?

Dans cette petite nouvelle à la prose délicieuse, Wells examine la normalité. Pour ces aveugles, la normalité est de ne pas voir, ils ignorent l'existence d'un sens supplémentaire. Non seulement toute leur conception du monde en est chamboulée, mais cela pose la question suivante : et si l'humanité dans son ensemble ignorait un ou plusieurs sens ? Et si chacun d'entre nous était comme l'un de ces aveugles, incapable de voir l'évident ? Et il semble que ce soit le cas, il n'y a qu'à voir (ou pas, du coup) le spectre limité de la vision humaine par rapport à tout ce qui pourrait être perçu. Ce genre d'idée a été exploré vers la même époque par Rosny dans Un autre monde puis par Maurice Renard dans L'Homme truqué. Et l'homme étant un animal social, la normalité est définie par les croyances communes. Ainsi, étant le seul à voir, que ce soit vrai ou non, l'étranger est fou, et en vient à douter lui-même de la réalité de ses perceptions. La fin de la nouvelle, magnifique, fait ressentir au lecteur toute la beauté des choses simples qui l'entourent, beauté qui apparait à l'étranger quand il est sur le point de la perdre. Dans The History of Mr. Polly, Wells fait redécouvrir cette beauté à son personnage : « After a lapse of fifteen years he rediscovered this interesting world, about witch so many people go incredibly blind and bored. He went along country roads while all the birds were piping and chirruping and cheeping and singing, and looked at fresh new things, and felt as happy and irresponsible as a boy with an unexpected half-holiday. » (p180)

Allez, je m'autorise un plaisir rare : une petite morale.

Ne soyons pas aveugles à la beauté gratuite.

1904

vendredi 16 décembre 2016

Meccania le Super-État - Owen Gregory


Meccania le Super-État - Owen Gregory


Meccania est une pure dystopie. C'est à dire que c'est un roman qui s'attache essentiellement à décrire une société. On peut à peine parler de personnages, la plupart étant interchangeables et servant essentiellement à exposer la structure sociale de Meccania. Bref, ici, pas de personnage principal oppressé qui va essayer de conquérir sa liberté pour ensuite échouer. Du coup, ce n'est pas un roman à mettre entre toutes les mains : c'est souvent très aride. Même en étant un grand amateur de dystopie, il y a quelques passages, pendant de longues conversations abstraites sur Meccania, qui sont un peu pénibles à traverser.

Mais à part ça, Meccania le Super-État est une lecture captivante. Procédé classique, un étranger vient à Meccania, en 1970 (le roman date de 1918), pour découvrir ce pays. Ce pays, comme tous les autres du roman, possède un nom fantastique, mais personne n'est dupe : c'est l'Allemagne. Une Allemagne totalitaire, au sens le plus fort du mot. Dans Meccania, il y a mechanical. Et pour cause : l'individualité est niée et confondue avec un État tout puissant. On pense bien sur au régime fasciste italien, au régime nazi et au communisme, mais ce qui m'a particulièrement sauté aux yeux, c'est la ressemblance avec ce que j'ai vu/lu sur la Corée du nord. Culte de personnalité, bien sur. Un dirigeant décédé et divinisé, possédant sa statue aux dimensions colossales, devant laquelle il convient de se recueillir. Un puissant militarisme, avec rappels constants que Meccania est entouré d'ennemis qui cherchent à lui nuire (ce qui rappelle la position de l'Allemagne avant la WW1). De rares visiteurs, comme le narrateur, qui ne sont jamais laissés libres un sens instant. Quand ils ne doivent pas remplir des formulaires infinis, ils sont entre les mains de guides spécialisés qui récitent d'un air convaincu les mérites de leur patrie. Et face à toute interrogation, l'argument clé est que Meccania est en avance culturelle, intellectuelle et technologique sur les autres pays et que, en conséquence, le visiteur n'est pas assez intelligent pour comprendre. Tous les meccaniens avec lesquels le narrateur à l'occasion de parler sont de magnifiques exemples de servitude volontaire. Ils croient ce qu'ils racontent, ils croient en la perfection de leur système, parce qu'ils n'ont jamais rien connu d'autre, parce qu'ils ont été formatés dans ce sens, sans aucune chance d'apercevoir d'autres possibilités. Et il faut bien dire que, d'une certaine façon, Meccania fonctionne à merveille. Il n'y a aucune pauvreté pas de crime. Et aucune liberté. Le département du temps, par exemple, gère la vie quotidienne de tous les citoyens. Chacun doit tenir un carnet détaillant toutes ses activités de la journée, demi-heure par demi-heure, ne laissant aucune place à toute démarche personnelle. Tout est géré par l'état, y compris la vie culturelle. Par exemple, le théâtre et la visite de musées sont obligatoires. Et tout art ne servant pas l'esprit meccanien est banni. L'art doit être utile, parler d'un sujet précis. Les chef-d’œuvre du théâtre, à Meccania, ont pour titre Acide Urique, Efficacité, Le Triomphe de Meccania, La Futilité de la Démocratie...  Autre invention remarquable d'Owen Gregory : la pathologisation de la dissidence. Toute personne se défiant de l'esprit meccanien ne peut être que malade, et ainsi doit être enfermée à vie, à moins de renier ses convictions et de s'offrir tout entier au super-état. 

Au milieux de toutes ces coquilles vides qui font office de personnages ressortent deux personnalités. Celle de Kwang, observateur ayant passé quinze années en Meccania. Pour parvenir à percer la carapace de cette société, c'est le temps qu'il faut y passer, en faisant semblant d’être convaincu, en rédigeant des livres de propagande à double sens : un meccanien y verra l'apologie de son pays, un étranger sera horrifié par un système aussi autoritaire et glacial. Kwang est un mélange entre un agent double et un lanceur d'alerte, et l'on ne peut qu’être touché par le sacrifice de tant d'années de sa vie dans le noble but d'informer le reste du monde du danger que représente ce régime totalitaire. Autre figure marquante, celle de ce vieil idéaliste, enfermé dans un asile, refusant de renier son hérésie : « Je reste ici parce que je ne suis qu'un prisonnier - dehors je serais un esclave. » 

Meccania, comme toute bonne dystopie, est d'une intemporalité frappante. Comme le narrateur quand il revient en France après six mois à Meccania, quand on n'y est pas confronté, on a vite tendance à imaginer comme impossible ce genre de société. Et pourtant...

283 pages, 1918, L'île oubliée