jeudi 11 janvier 2018

La mort est mon métier - Robert Merle


La mort est mon métier - Robert Merle

La fausse autobiographie d'un personnage réel : Rudolf Höss, patron d'Auschwitz, renommé dans le roman Rudolf Lang. Le récit commence quand le petit Rudolf voit sa personnalité forgée par un père chrétien tyrannique, et s'achève quand il est condamné à mort pour son rôle considérable dans la machine d'extermination nazie.

Robert Merle adopte une écriture adaptée au sujet : c'est dépouillé au possible. Le narrateur ne s’arrête jamais pour réfléchir, penser, s’interroger. Il ne fait que décrire les faits froidement. Du coup, ça se lit très rapidement. Rien ne vient s'opposer à la linéarité des événements. Et surtout, ce procédé met en lumière l'état d'esprit du personnage. Robert Merle ne le peint pas comme étant quelqu'un de particulièrement mauvais ou maléfique. C'est plutôt un fonctionnaire zélé qui a baigné toute sa vie dans l'antisémitisme. Enfant, il fallait obéir à dieu/au père et lutter contre le diable. Adulte, il faut obéir à la patrie/au führer et lutter contre le juif. Cet aveuglement est glaçant. Comme c'est souvent dépeint dans une certaine littérature de l'entre-deux-guerres, les peuples s'accrochent désespérément à leur identité nationale. Rudolf n'aime rien de spécial, il n'a pas de désirs particuliers, il ne se sent vivre qu'à travers son chef et son pays. Même pendant sa jeunesse, il n'y avait que la vie à l'armée qui lui convenait. Tuer des soldats, massacrer des civils, tirer sur femmes et enfants ? Détails que tout cela. Il sert son pays, fait son devoir et occupe dans la société une place clairement définie. Cela lui plait. Il semble être au bord d'une vie paisible quand il mène une difficile existence de paysan avec sa femme, mais les leaders nazis reconnaissent en lui un outil précieux et il répond à leur appel. A Auschwitz, il va contribuer à développer et perfectionner l'industrialisation de la mort. Le jour, il réfléchit à de nouvelles façons modernes de tuer en masse, à la tenue optimale de son petit camp extermination. La nuit, il va à une soirée avec ses collègues, ou rejoindre sa femme et ses enfants dans leur petit pavillon. Il fait du bon travail. Il liquide suffisamment de milliers d'« unités » par jour pour satisfaire ses supérieurs. Ce voyage à l'intérieur de la routine macabre d'un camps et de l'esprit de son architecte est édifiant. La mort est mon métier, c'est un peu la vie d'un citoyen modèle : obéissant, fiable, zélé, sobre, patriotique, digne de confiance.

Tu ne comprends pas, Elsie. je ne suis qu'un rouage, rien de plus. Dans l'armée, quand un chef donne un ordre, c'est lui qui est responsable, lui seul. Si l’ordre est mauvais, c'est le chef qu'on punit, jamais l’exécutant.

1952, 435 pages, le livre de poche

mercredi 10 janvier 2018

Un rêve parfaitement sain

Cette petite histoire bizarre est la transcription étoffée mais fidèle d'un rêve.
Il y a du matériau pour les psychiatres en herbe.

Maurice de Vlaminck - Snowstorm
Maurice de Vlaminck - Snowstorm


La voiture avançait péniblement sur la route enneigée. Les flocons qui tombaient lentement formaient un voile blanc devant les yeux du conducteur. Il ne voyait pas plus loin qu'une dizaine de mètres. Le paysage se fondait dans une uniformité plate et inquiétante. Prudent, le conducteur plissait les yeux, prenait son temps. Il savait que bientôt il ne pourrait plus répondre de la sécurité de ses passagers. Déjà il avait fait plusieurs dérapages, et il sentait que le prochain serait fatal. Il se décida.

— Je ne peux plus prendre de risque, dit-il en se retournant vers les deux silhouettes assises à l'arrière. Si je continue on va finir dans un fossé ou dans un arbre. C'est un miracle que ce ne soit pas déjà arrivé. Il faut attendre que le temps s'améliore.

— T'as vu son état, répondit l'homme de l'arrière en lui désignant la femme au ventre énorme à côté de lui. Elle est enceinte jusqu'aux yeux. Cette grossesse dure depuis plus de deux mois. C'est plus que toutes ses précédentes. Ça ne va pas être facile.

Le conducteur se détourna de l'homme aux cheveux blonds pour se concentrer attentivement sur la femme. Elle ne lui rendit pas son regard. Ses yeux noirs étaient remplis d'ombres mouvantes. Elle fixait le monde flou et pâle qui se dressait de l'autre côté de la vitre. En effet, se dit le conducteur, son état empirait à vu d’œil. Il ne l'avait jamais vu comme ça, et pourtant il avait vécu avec elle quelques situations peu communes. Elle était terriblement émaciée, ses os saillaient sous sa peau, sa mâchoire se convulsait, ses lèvres brillaient d'un rouge vif. Le ventre était rond, tendu à l’extrême, et l'on y distinguait des mouvements nettement perceptibles. Et toujours cet air totalement absent qui, il le savait, ne présageait rien de bon.

— Justement, dit le conducteur. Il vaut peut-être mieux qu'on soit loin de tout tant que c'est pas terminé. Je ne pense pas que ça passera inaperçu.

— Peut-être, accorda l'homme aux cheveux blonds. Peut-être. Mais je préférerais avoir une une chambre, un évier, des draps. Écoute, on n'est pas loin d'un village. Quelques kilomètres, au plus. On peut bien y aller ?

Le conducteur observa la neige, qui tombait encore plus fort. Il ne s'était arrêté que depuis quelques minutes mais il sentait déjà que repartir serait impossible. Le moteur refroidissait, la neige s'accumulait autour des roues. Et même s'il le pouvait, conduire dans ces conditions était une responsabilité qu'il ne voulait pas endosser. Il regarda encore une fois la femme. Il la connaissait bien, mais elle continuait à lui faire peur quand elle était dans ce genre d'état. Non, pas simplement peur. Elle le terrifiait. Lui aussi aurait aimé que ce couple improbable soit seul dans une chambre d'hôtel, et lui bien à l'aise dans un café, une boisson chaude entre les mains, entouré de gens bruyants, certains moroses, d'autres joyeux. Il apercevait une opportunité pour s'enfuir, et il décida de la saisir.

— Non, je ne veux pas nous tuer. Je ne conduirais pas. Mais écoute moi. Ici, vous avez des couvertures, de l'eau, de la nourriture. Vous pouvez même faire tourner le chauffage. C'est une route complètement isolée, personne ne passe par ici. Voilà ce que je propose. Vous restez ici, et je vais au village à pied. Je réserve une chambre et je ramène quelques locaux habitués au climat pour tracter la voiture. T'en penses quoi ?

L'homme blond hésita. Au fond, il aimait cette idée. Se retrouver seul avec elle. Expédier le dur moment à passer. Reprendre un quotidien plus simple. Apprendre des erreurs du passé.

— D'accord. Mais ne reviens pas avant, disons, deux ou trois heures. Trois heures. Ça ne devrait plus tarder.

Le conducteur acquiesça, s’emmitoufla dans plusieurs couches de vêtements, cacha son visage sous une écharpe et un bonnet, mit dans un sac à dos des bouteilles d'eau, de la nourriture sèche, un téléphone portable. Il ouvrit la portière puis, sans un geste d'adieu, il s'engouffra dans les bourrasques et disparut.

Seul avec la femme enceinte, qui restait toujours aussi inerte, l'homme blond se prépara. Il amassa quelques couvertures, et attendit. Les minutes passaient lentement. Petit à petit la femme se tendait. Elle respirait de plus en plus vite. Le tressaillement de sa mâchoire se faisait plus violent à chaque instant. Elle tremblait. L'homme l'observait avec un calme inquiet. Une grossesse de plus de deux mois ? C'était énorme. Il se demandait si elle le garderait. Il espérait qu'il n'aurait pas à le tuer lui-même. Il n'aimait pas ça. Certes, ce qui sortait de là ne ressemblait à rien, ne pouvait pas être autorisé à exister, mais... ça vivait. Ça avait un cœur qui battait, des orifices qui respiraient. Il avait sorti son poignard. Pourvu qu'elle fasse le boulot elle-même.


***


Il y a longtemps.

Ils étaient deux gamins à peine heurtés par la puberté, quelques poils timides commençaient à couvrir leurs joues et à apparaître sous leurs nez. C'était les vacances d'été et ils s’ennuyaient. Comme souvent, ils occupaient leurs journées à explorer la campagne. Ils erraient dans les champs et rôdaient dans les maisons abandonnées. Leur peau tannée par le soleil en était témoin. Depuis quelques temps ils s'intéressaient à ce qui ressemblait à un monastère. Ils ne savaient rien de cet endroit froid et austère. Il ne leur venait pas à l'idée de demander des informations aux êtres distants qu'ils appelaient, quand ils les croisaient, papa ou maman.

Du haut d'une colline voisine, ils apercevaient parfois des moines, figures encapuchonnées se livrant à des activités mystérieuses. Ils n'imaginaient pas un instant qu'il s'agissait simplement d'une communauté d'hommes reclus, vivant paisiblement au rythme des offices religieux. Pour leur esprit enfiévré, il y avait là de l'inconnu, des sensations fortes, des secrets à percer. Et un moyen d'occuper les longues journées d'été. Ils partaient tôt le matin, avec de quoi manger pour la journée, et imaginaient un moyen de franchir les hauts murs du repaire des hommes à capuche. Un soir, l'un des deux dit à ses parents qu'il allait dormir chez l'autre, et celui-ci fit de même. Libres pour la nuit, ils observaient le monastère éclairé par le ciel de la campagne, un ciel qui les illuminait d'un millier d'étoiles. Et du centre du bâtiment s'élevait une étrange lueur.

Rassemblant leur courage, s'invectivant mutuellement, ils allèrent au pied du mur, à un endroit qu'ils avaient repéré. Les pierres, qui étaient là depuis des siècles, s'étaient effondrées par endroit. Ils ne le savaient pas, mais le temps passait et il y avait de moins en moins de moines, et de moins en moins d'argent pour entretenir le monastère, dont des parties entières tombaient en ruine. Ils ne voyaient que les trous dans le murs, trous où ils glissèrent leurs mains et leurs pieds, jusqu'à se hisser au sommet et sauter de l'autre côté. Poussés par l’adrénaline, échangeant des regards à la fois craintifs et excités, ils se glissèrent dans les ombres. Ils ne voyaient pas signe de vie autour d'eux. Le grand jardin était vide. Quand ils jetaient un regard par les fenêtres, ils ne voyaient rien de particulier, juste de l'obscurité. Rendus téméraires par cette apparente absence de danger, ils s'aventurèrent dans un vestibule sombre. De l'autre côté les attendait un étonnant spectacle.

Tous les moines étaient là, dans le cloître. Des centaines de bougies éclairaient la scène, cachant presque les étoiles. Ils étaient debout, en rangs bien ordonnés, une vingtaine peut-être, et ils chantaient. Les plus âgés étaient assis au premier rang sur des chaises en bois. Ils chantaient en latin, et les deux adolescents ne comprenaient rien. Mais leur esprit dénué de superstition était néanmoins frappé par la beauté de la musique. Il n'y avait pas d'instrument, pas d'orgue, simplement quelques voix profondes entraînées par des décennies de litanies. Cachés dans un coin obscur, ils restaient immobiles, figés. Ils avaient le sentiment confus d'être des intrus. Non, pire encore : des profanateurs. Ce concept qu'ils ne connaissaient que par instinct leur ordonnait de prendre la fuite. Et pourtant ils restaient là, fascinés. Car devant les moines, au pied d'un autel surmonté d'une idole de la vierge et d'un large crucifix en bois, se tenait une jeune fille. Elle avait une douzaine d'années, et ses membres étaient fermement ligotés. Elle ne pleurait pas, elle regardait paisiblement les moines qui chantaient devant elle, et les reflets des flammes s'agitaient dans ses yeux sombres.

— Elle est belle, dit l'un deux enfants, celui qui avait les cheveux blonds.

— Partons, dis l'autre, partons, vite, je t'en prie.

— Regarde, dit le blond. Regarde.

Et il pointa du doigt une longue dague que tenait l'homme encapuchonné qui semblait diriger la cérémonie. Ses deux mains étaient tendues devant lui, le manche de l'arme reposait sur la gauche, et la lame sur la droite. Tout le rituel semblait converger vers cette lame et la jeune fille qui lui faisait face. Ce qui allait suivre était clair même pour des yeux naïfs.

— Il vont la tuer !

Le plus terrifié des deux ne répondit pas. Il était envahi par la peur, certes, mais comment pourrait-il fuir sans tenter d'empêcher un tel acte qui, à lui aussi, semblait évident ? Ne se consultant que d'un coup d’œil, ils se mirent d'accord. Les moines, concentrés sur leur prière et le monde spirituel qui se révélait à eux derrière leurs paupières, fermaient les yeux. L'adolescent aux cheveux blonds, pendant que son camarade restait caché, s'approcha furtivement de la jeune fille. Celle-ci le remarqua, mais ne dit rien, ne fit pas d'autre geste que tourner la tête. Il mit son doigt sur ses lèvres pour lui faire comprendre de rester silencieuse, puis il coupa ses liens avec le canif qui lui servait tous les jours pendant ses pique-niques sauvages. La fille se leva, ils rejoignirent l'autre adolescent et s’éclipsèrent par où ils étaient venus. Ils eurent le temps de rejoindre le mur avant que s’éteigne le murmure lointain des chants et que s'élèvent des exclamations venant du cloître. Soudain l'endroit résonna de bruits de pas, de voix et d’effervescence. Le mur, de ce côté, n'offrait pas autant de prises. Ils s'élevèrent tant bien que mal, mais la fille, quand elle eut comprit leur intention, grimpa en quelques instants avec une agilité déconcertante. Ils la rejoignirent péniblement au sommet juste quand plusieurs silhouettes arrivèrent. Des faisceaux de lampes torches éclairèrent l'endroit où ils se trouvaient quelques secondes plus tôt, mais là où ils étaient à présent, ils étaient invisibles. Ils sautèrent de l'autre côté et coururent, coururent à travers champs et collines jusqu'à n'en plus pouvoir, et s’arrêtèrent pliés en deux par l'effort. Mais la fille regardait tranquillement les deux garçons, ne semblant pas être épuisée, transpirant à peine. Quand ils furent remis, celui aux cheveux blonds s'adressa à elle.

— Comment tu t'appelles ?

— Je ne sais pas.

Les deux garçons se regardèrent. Qu'allaient-ils faire ? Le plus prudent voulait en parler à des adultes, à ses yeux c'était un problème qui les dépassait. Mais celui aux cheveux blonds ressentait pour la fille une attirance qu'il ne comprenait pas. Il n'avait jamais rien vécu de tel. Il avait du mal à détourner son regard d'elle. Il ne voulait pas la laisser retourner dans un monde inconnu où d'autres personnes aux motifs incompréhensibles voudraient lui faire du mal. Il convainquit son ami qu'ensemble ils pourraient prendre soin d'elle. Il y avait dans la campagne tant de maisons isolées et abandonnées qu'il serait facile d'en réquisitionner une. A eux deux, ils ne manqueraient jamais de temps à lui consacrer, de nourriture et de distractions à lui apporter. Ce plan leur semblait facile et aisément réalisable. Ils se mirent d'accord avec enthousiasme. L'adolescent aux cheveux blonds regarda la fille qui, indifférente, ne disait rien. Il lui sembla que quelque chose d'important venait de se passer cette nuit là. Il lui sembla obscurément que cette fille étrange façonnerait son avenir.


***


Se concentrant péniblement sur l'action de mettre un pied devant l'autre, faisant face aux rafales de vent, luttant contre la neige qui lui arrivait jusqu’à la moitié des tibias dans les congères, l'homme qui avait fui la voiture repensait à cette fameuse nuit. Leur candeur adolescente, étonnamment, ne s'était pas heurtée à trop d’obstacles, grâce à des parents absents et aux vastes étendues de la campagne. Ils ne purent rien arracher à la fille sur son passé ou son identité, et son ami aux cheveux bonds était irrémédiablement amoureux d'elle, si le mot était adaptée. Elle disparaissait régulièrement, plusieurs jours d'abord, puis des semaines. Ils la retrouvaient toujours, et elle ne révélait rien de ses activités. Puis les choses étranges avait commencées, et il avait comprit pourquoi cette fille allait se faire exécuter dans un monastère. Il eut de plus en plus peur, et il prit ses distances. C'était toujours lui le trouillard du duo. Il avait de bonnes raisons de l'être. Mais son ami s'accrocha à la fille. Et le voilà projeté bien des années plus tard, à donner un coup de main à un vieux pote d'enfance. En hommage au bon vieux temps. Une mauvaise idée.

Plus il s'éloignait de la voiture, plus il sentait s’évanouir le voile de la mort. Malgré les flocons glacés qui s'engouffraient dans ses narines et sa bouche, il respirait plus librement. Malgré l’effort physique, son corps se détendait. Il préférait la compagnie de la tempête à celle de la fille. Il s'y sentait plus en sécurité. Emporté par la marche, son esprit dériva. Il se souvint de certaines périodes de sa jeunesse, quand il partait de plein gré pour ce type d'aventure dans des zones reculées de pays étrangers. Seul ou avec quelques compagnons, un sac sur le dos, les chaussures aux pieds, et tout autour les arbres, la montagne, les fleuves. Un serpent qui traversait le sentier en rampant. Une averse soudaine qui faisait rechercher l'abri précaire d'un arbre. Un nuage noir qui se rapprochait plus vite que l'on ne pouvait le distancer. Une rencontre improbable et les opportunités qui en découlaient. La joie de retrouver une agglomération de quelques dizaines d'âmes après des jours de solitude. Il sourit. Il faudrait qu'il se trouve du temps pour voyager à nouveau. S'il pouvait le faire pour un type qu'il n'avait pas vu depuis presque une décennie et la chose qui lui tenait compagnie, il pouvait bien le faire pour lui.

Les heures passaient mais il était à l'aise dans son esprit. Il neigeait moins. Il vit devant lui deux voitures. L'une était plantée dans un arbre au bord de la route, et l'autre s’efforçait de la tirer sur ce qui faisait office de bitume en la tractant avec un treuil. Il s'approcha. La voiture au treuil avait, accrochée à son pare-choc avant, un large chasse-neige qui tranchait avec son apparence vétuste. Il attendit patiemment que la tâche soit terminée, puis il tenta d'expliquer aux polonais qu'il avait une voiture bloquée plus loin sur la route et qu'il avait besoin de leur aide. Ils ne parlaient, sans surprise, pas plus français ou anglais que lui ne parlait polonais, mais il put se faire comprendre en gesticulant. Les deux personnes qui conduisaient la voiture au chasse-neige, un solide homme barbu et une femme à la carrure de bûcheronne, lui firent signe de monter.

Pendant ce temps, dans la voiture laissée immobile entre les tourbillons de neige, l'homme aux cheveux blonds serrait frénétiquement son poignard. La femme commençait à changer. Malgré l'habitude, le spectacle restait éprouvant. Sa mâchoire s'ouvrait beaucoup plus que ne le pourrait une mâchoire humaine normale. Quelque chose s'agitait dans son ventre, on voyait que ça poussait de l'intérieur, comme dans une tentative active de s'échapper. L'homme s’efforçait de se maîtriser. Pas de problèmes. Il avait déjà vécu ça. Ce ne serait pas différent cette fois. Juste un mauvais moment à passer. Un prix bien léger à payer. Chacun avait un prix à payer pour rendre l'existence tolérable. Son prix à lui, c'étaient des éclats sanglants et écœurants, des rappels occasionnels de la bestialité primitive et incompréhensible qui agitait la femme qu'il désirait. La chose dans son ventre bougeait de plus en plus, sa mâchoire continuait à s'ouvrir jusqu'à l'invraisemblable, et des dents qui n'étaient pas là auparavant commençaient à apparaître. Des dents longues, fines, pointues. Il ne voyait plus ses lèvres, juste un mur de crocs ; il ne voyait plus ses yeux, juste un voile de poils hérissés ; il ne voyait plus son ventre, juste un dôme de chair prêt à éclater sous la pression intérieure. Il sentait fluctuer la réalité autour de lui. La femme changeait et avec elle changeait le monde que percevait ses sens. La voiture semblait grandir de l'intérieur, s'élargir, la tempête de neige se faisait plus lointaine, le temps se cristallisait, certains mouvements devenaient plus vifs alors que d'autres s'étiraient. Ce qui habitait la femme sortait d'elle pour prendre possession de l'univers physique qui se trouvait à proximité. L'homme suait. Le phénomène n'avait jamais été aussi fort. Son poignard glissait de ses mains mouillées par la transpiration. Les vêtements de la femme achevaient de se déchirer sous la puissance de ses spasmes et de la poussée de ce qui cherchait à sortir. Et cela sortit. Le ventre énorme s'ouvrit en deux aussi démesurément que la mâchoire hérissée de pointes qui le surplombait. C'était rouge, spongieux, de la viande en mouvement. La parodie de fœtus qui s'évertuait à s'extraire de cette masse sanguinolente avait des ailes à la place des bras. La déchirure vomissait du liquide amniotique, et l'autre déchirure qui remplaçait la bouche de la femme hurlait un cri muet. Le fœtus commença à s'élever dans l'habitacle qui s'élargissait. Ça battait des ailes dans un pitoyable espoir de s'envoler, et les membranes fripées peinaient à se tendre. L'homme remerciait la pellicule trouble collée sur la face de la chose qui l’empêchait de distinguer ses traits. Dans sa terreur il réalisait que ça n'avait jamais été aussi gros, bruyant, sanglant, en somme, que ça n’avait jamais été aussi vivant. Alors que le fœtus se cognait sur la portière fermée et le plafond, la femme leva ses bras qui semblaient avoir grandis et agrippa au-dessus de son ventre béant la chose qui tentait de s'en échapper. Elle l'amena jusqu'à sa gueule, et y planta les dizaines de lames aiguisées qui en sortaient. Elle en arracha un morceau, en avala une partie, laissa tomber le reste sur sa poitrine, et planta à nouveau ses lames, et arracha à nouveau. Tout était écarlate, recouvert de sang. L'homme resta hébété jusqu'à ce qu'un morceau humide atterrisse sur la peau nue de sa main. Il reprit ses sens. Il l'avait perdue. Ce qui l’habitait avait gagné. Il fallait fuir. Il voulut saisir la poignée de la portière mais son bras n’atteignit que du vide. La portière était à plusieurs mètres de lui. Il se glissa jusqu'à elle et l'ouvrit, mais là où il n'aurait dû y avoir qu'un marchepied, il y en avait une dizaine. Il était en hauteur et le sol enneigé était loin en dessous. Il commença à descendre aussi vite qu'il le pouvait, mais à peine franchissait-il un marchepied que trois autres apparaissaient pour le séparer du sol. Il sentit la fin venir. L'échelle de métal se replia autour de lui comme un serpent autour de sa proie et le remonta vers la femme. Mais avant qu'il ne puisse à nouveau poser ses yeux sur elle il avait été broyé jusqu'aux os. Seule une partie de son corps retrouva l'habitacle, et ses membres éclatés allèrent rougir la neige immaculée.

Il ne neigeait plus à présent. Quelques rayons de soleil se frayaient un passage à travers le gris ambiant. Bien au chaud dans la voiture au chasse-neige qui se frayait sans trop de peine un chemin sur la route blanche, l'homme aperçut au loin une petite tache brillante. Il la montra du doigt aux deux locaux qui occupaient les sièges avants. Quelques minutes plus tard ils l’atteignirent. Les polonais sortirent, empoignèrent tout naturellement deux pelles et entreprirent de dégager les roues du véhicule. L'homme, lui, ne bougeait pas. Il n'y avait à première vue rien d'insolite. Mais dans la voiture il n'y avait qu'une seule personne. La femme semblait en meilleure forme que quand il l'avait quittée. Son regard ne faisait plus que flotter, il semblait véritablement présent. Ses yeux se posèrent sur lui. Elle était recouverte de plusieurs couvertures mais on voyait dépasser quelques bouts de vêtements déchirés. Le couple avait finit de déblayer et échangeait en polonais des exclamations devant cet homme qui restait immobile au lieu de monter dans la voiture et de s'occuper de la femme qui l'occupait.

L'homme savait dans les grandes lignes ce qui était arrivé. Désormais il n'avait plus de vieil ami à aider. Elle l'avait enfin consumé. Il n'y avait plus qu'un monstre à fuir. Et les polonais lui faisaient signe de monter en voiture. Que pouvait-il faire ? Même s'il partait maintenant en courant vers le village, les polonais la conduiraient, et elle y serait quand il arriverait. Il inspira profondément une large bouffée d'air glacé et monta dans la voiture. Il s'assit. Sans un regard en arrière, sans un mot, mais sentant le souffle de ce qui se terrait juste derrière sa nuque, il fit tourner la clé.

samedi 6 janvier 2018

L'oreille interne - Robert Silverberg


L'oreille interne - Robert Silverberg

J'avais lu L'oreille interne il y a déjà pas mal d'années, et je n'en gardait guère de souvenirs à part le synopsis basique : David Selig est une sorte de télépathe. Il peut pénétrer à volonté dans l'esprit des gens, fouiller dans les moindres recoins de leurs impressions superficielles comme de leur identité profonde. Mais ce don n’empêche pas Selig d'être malheureux. Même sans son pouvoir, il serait probablement un marginal. La télépathie ne fait que renforcer ce trait. Elle lui permet de connaitre intimement autrui en quelques instants, mais il ne peut pas se permettre d'utiliser cette intimité, car comment l'expliquer sans révéler son don ? La barrière des apparences n'existe plus entre lui et qui que ce soit. Si par exemple il trouve une femme qui lui plait, savoir en quelques instants qui elle est vraiment et ce qu'elle pense exactement de lui l’empêche dans la plupart des cas d'avoir de véritables relations intimes. Selig rencontre quelqu'un d'autre qui possède le même don. Mais cet autre télépathe, contrairement à lui, vit parfaitement bien avec son anormalité. Il ne la laisse pas interférer négativement sur sa vie quotidienne et, au contraire, l'utilise sans remord pour se faire de l'argent facile à volonté. Voilà qui le souligne que L'oreille interne n'est pas tant un roman sur la télépathie qu'un roman sur un homme intelligent mais ordinaire qui lutte avec une vie médiocre.

Et ce don, qui isole Sélig tout en faisant intiment partie de son identité, s'évanouit petit à petit. C'est le récit d'une première mort. C'est sa façon de vivre, de percevoir autrui, de comprendre autrui, qui lui échappe. Comme s'il devenait aveugle et sourd. Sélig, essayant de faire face à cette diminution de lui-même, nous raconte sa vie de façon non chronologique. Son enfance, ses amours, son activité de nègre pour des étudiants... Certains passages sortent vraiment du lot, comme ces vacances adolescentes à la campagne, où Sélig, tranquillement assit, laisse ses perceptions voguer d'esprit animal en esprit humain, tentant de comprendre chacun, de briser la barrière des apparences. Ou quand il fait au lecteur une visite guidée de son appartement, jetant un regard cynique et plein d'auto-dérision sur son quotidien et son passé, hésitant entre la première et la troisième personne, comme si parfois sa télépathie, qu'il considère comme un parasite, avait une existence propre et prenait la parole.

Comme Le livre des crânes, L'oreille interne s'échappe avec aisance de son statut de science-fiction : c'est certes de l'excellente SF, mais aussi aussi de l'excellente littérature en général. Un récit de la vie quotidienne, de la solitude, des aventures amoureuses en demi-teinte, de la difficulté à communiquer, de l'imperfection de chaque esprit, de l'inévitable dégradation progressive de la machine humaine. Silverberg a un langage vif, inventif, il n'hésite pas à surprendre, à multiplier les références littéraires appropriées (car elles étoffent le personnage de Sélig), à entrecouper son récit des dissertations douteuses que Sélig rédige pour gagner sa vie, à utiliser la télépathie pour peindre de nombreux portraits nuancés. Un classique que j'avais peut-être lu la première fois trop jeune pour en apprécier la maturité.

334 pages, 1972, folio SF

samedi 30 décembre 2017

Kalpa impérial - Angélica Gorodischer


Kalpa impérial - Angélica Gorodischer

Comme les Chroniques martiennes de Bradbury, Demain les chiens de Simak ou les Récits apocryphes de Čapek, Kalpa impérial est un roman composé de plusieurs nouvelles qui, ensemble, forment un tout vaste et cohérent. Et comme pour ces exemples, on reste dans le thème de la chronique historique. L'empire dont parle Angélica Gorodischer est vaste, colossal. Il s'étire à travers les continents et les millénaires. On suit essentiellement les pas des hommes et des femmes de pouvoir, des empereurs et des impératrices, des conspirateurs et des imposteurs. Certains sont bons, d'autres mauvais, et la plupart moyens.

Angélica Gorodischer maitrise sa narration, clairement. Elle étoffe ses personnages avec une vitesse surprenante, les rendant attachants ou détestables en quelques pages. Elle explore les souterrains de la puissance, où les ambitieux peuvent faire de meilleurs chefs que les bienveillants, où les plaisirs les plus primaires de quelques individus décident de la destinées de contrées entières, où se débattent quelques êtres bons rendus fous par leur position de dieu vivant. Cette valse historique est profondément imprégnée de l’atmosphère des récits qu'on récite au coin du feu à un auditoire avide d'entendre les légendes du passé. De nombreux personnages sont des conteurs, des curieux, qui attachent de l'importance à ce qui a existé avant eux, ou a ce que les hommes imaginent avoir existé avant eux.

Le principal défaut de Kalpa impérial, c'est son statut de fantasy. C'est à dire que malgré les milliers d'années qui s'écoulent, rien ne change ni n'évolue vraiment. Une impératrice succède à un empereur, une ville tombe en ruine ou traverse une période dorée, l'empire est en guerre contre le sud, puis en paix, puis en guerre, puis en paix, ainsi à l'infini. Certes, c'est sans doute le propos de l'auteure : les soucis humains sont intemporels, les problèmes que l'on croit importants se noient dans l'immensité de l'histoire, et tout n'est que vent et fumée. Mais quand on atteint la moitié du roman et que l'on réalise ça, c'est décevant. Dans la réalité comme dans les œuvres citées plus haut, les choses changent. Et souvent elles changent violemment, radicalement. Ici, pas d'évolution politique, religieuse, philosophique ou scientifique. Le monde s'agite, mais reste le même. On s'y bat pour le pouvoir, pas pour des idées. Cela n'enlève pas à Angélica Gorodischer son très réel talent de conteuse, mais la portée de son roman en est limitée.

dimanche 17 décembre 2017

La guerre et la paix - Tolstoï


La guerre et la paix - Tolstoï

Au début du dix-neuvième siècle, la Russie et la France, à travers leurs leaders Alexandre et Napoléon, ont tendance à se faire la guerre plutôt régulièrement. Tolstoï nous embarque pendant 2000 pages dans un tourbillon de princes et de princesses, de comtes et de comtesses, d'empereurs et de généraux, d'officiers et de filles à marier, de soldats et de serviteurs, de paysans et d'esclaves. C'est massif, long, génial et frustrant.

Commençons par le moins bon. Tolstoï, au fur et à mesure que l'on progresse dans le roman, prend lui-même de plus en plus de place. Il écrit ses propres réflexions sur la guerre et l'Histoire, celle avec un grand H. En gros, selon lui, les leaders ne sont que les jouets d'un inévitable déterminisme historique, et les historiens se plantent magistralement en leur accordant de l'importance. Ainsi il donne une bonne image du chef de l'armée russe qui, contrairement à Napoléon, n'a pas l'illusion d'avoir le contrôle des événements. Cette position se défend. Mais, franchement, Tolstoï en fait des tonnes. Il développe son idée sur des centaines de pages, de façon extremement répétitive et de plus en plus envahissante.

Dans le même ordre d'idée, il parle beaucoup de guerre et multiplie les scènes de batailles et d'état-majors. Ce n'est pas un problème quand il utilise le point de vue de ses personnages. Par exemple cette scène de bombardement d'une ville tranquille, du point de vue d'un homme du peuple, est excellente et touchante. Même chose pour cette longue scène de bataille où Pierre, le riche idéaliste complétement à l'ouest, se promène en première ligne, aveugle à la mort qui menace de le frapper à chaque instant. Mais quand il nous impose la compagnie de Napoléon ou d'autres personnages historique, c'est beaucoup plus terne. En effet, comment leur donner une âme, comment les placer dans des situations intéressantes ? On se retrouve surtout à entendre longuement parler de mouvements de troupes et de l'admiration béate que les leaders suscitent.

Par contre, quand Tolstoï se concentre sur ses propres personnages, que l'on soit à la guerre ou, encore mieux, dans la vie quotidienne, on touche au chef-d’œuvre. Beaucoup de ses personnages sont habités d'une énergie qui les pousse au questionnement permanent, ils cherchent leur position dans le monde, leur raison de vivre. Certains croient trouver leur place dans l'armée. Il trouvent confortables d'avoir une place clairement définie dans un petit monde bien hiérarchisé, de mettre de coté les questions existentielles. C'est le cas d'André, qui a toutes les raisons d'être heureux, mais qui ne l'est pas. Pourquoi n'est-il pas bien avec sa femme ? Il ne sait pas, hésitant entre l'humanisme et le désespoir. C'est le cas de Nicolas, qui finalement s’appropriera le rôle de gentilhomme campagnard, prendra goût à la chasse et à la gestion de sa propriété. Pierre, lui, cherche avec peine l'idéal. Ne comprenant pas grand chose au monde social, il se fait manipuler, et croit trouver chez les franc-maçons un cadre où donner libre court à ses vagues ambitions philanthropiques. Il tente d'améliorer la vie de ses paysans, d'améliorer son propre comportement, mais se heurte à l'insurmontable inertie des choses. Du côté des femmes, dans ce monde où les jeunes femmes de la haute société sont maintenues dans l’innocence la plus dangereuse pendant que les hommes vont « là-bas », comme dit pudiquement Tolstoï, c'est à dire au bordel, Natacha se laisse emporter par des pulsions qu'elle est incapable de comprendre. Tolstoï décrit superbement une scène de tension sexuelle entre Natacha et un noceur vétéran, et la jeune femme se croit amoureuse. Quand à Sonia, qui a le malheur de n'avoir ni fortune ni magnétisme et d’être seulement sage et bonne, elle finira vieille fille, comme tant d'autres femmes sacrifiées à l'autel des conventions sociales. Les personnages d'une rare finesse abondent, que ce soit Dolokhov, le débauché débordant de charisme et prêt à tout pour tromper l'ennui, Hélène, la femme de Pierre dépourvue de sens moral mais douée d'un charme manipulateur inné, ou Berg, prêt à tout pour être normal, ravi quand sa soirée ressemble à toutes les autres soirées, quand tout est chez lui comme chez tout le monde.

Accompagné par la plume de Tolstoï, errer parmi ces personnages, les accompagner dans leurs doutes et leurs craintes, leurs espoirs et leurs amours, leurs évolutions et déceptions, est un doux plaisir. Il y a là des scènes d'une beauté et d'une humanité rares. On imagine aisément Tolstoï y mettre beaucoup de lui-même, que ce soit à propos de la recherche de discipline à l'armée, des difficultés de la vie de couple, des ambitions humanistes, du désir de vie simple à la compagne. Ainsi on est un peu déçu quand à la fin il expédie la conclusion autour de ses quelques personnages principaux. Untel est marié avec unetelle, ils ont des enfants, vivent à la campagne une vie banale, et tant pis pour les autres. Et Tolstoï conclue avec soixante-dix pages d'ennuyeuses « considérations sur l'histoire, les historiens, les grands hommes, la nature du pouvoir et la liberté humaine. » Pourquoi ne pas plutôt développer ces thèmes à travers les personnages qu'il a déjà passé tant de pages à étoffer pour leur offrir un point final vraiment puissant et satisfaisant ? Du coup on sort de Guerre et paix avec l'impression d'une œuvre divisée, aussi brillante qu'inutilement boursouflée. Dommage. Mais il y a tout de même là-dedans une maitrise impressionnante de la peinture de l'âme humaine, et quelques-uns des plus beaux morceaux de littérature que j'ai pu lire.

2000 pages, 1865-1869, folio

mercredi 29 novembre 2017

Les vertus de l'enfer - Pierre Boulle


Les vertus de l'enfer - Pierre Boulle

Le parcours de John Butler, un ancien GI traumatisé pendant la guerre du Vietnam. Comme bien d'autres vétérans, il a commencé à goûter en Asie aux joies de l’héroïne pour supporter l'horreur de sa situation. Et de retour aux USA, il se retrouve seul, sans amis, sans famille, sans travail. Mais avec l’héroïne. Butler est un junkie. Le roman commence quand il se résout à une agression à main armée pour pouvoir se procurer sa dose. Et de fil en aiguille, il va joindre une vaste organisation de trafic de drogue. D'abord en tant que petit revendeur, puis chimiste, et bien plus encore. Sa trajectoire est surveillée avec attention par deux groupes. Ses employeurs, bien sur. Ils discernent dans ce camé en apparence banale un certain potentiel. C'est aussi l'occasion de vivre le trafic du point de vue des gros bonnets. Des membres du BNDD aussi, l’ancêtre de la DEA. Ceux-là offrent un aperçu du côté de la légalité, et travaillent en lien avec un psy qui tente de comprendre qui est vraiment Butler. Ses interprétations plus ou moins douteuses ne manquent pas de drôlerie. Par exemple :
Le travail le rebutait. Il haïssait d'instinct toute discipline. Il éprouvait du dégoût pour les matières qu'on cherchait à lui inculquer, sans avoir assez de ressort et d'imagination pour découvrir lui-même des sujets capables d'éveiller sa curiosité. Après différents tests psychologiques, qui révélaient une singulière mollesse de caractère, une angoisse confuse devant les réalités de la vie, une absence générale d’intérêt et une répugnance à agir, les éducateurs l'orientèrent tout naturellement vers les Lettres.

Butler est un paumé. Pierre Boulle fait le choix audacieux de faire s'épanouir son personnage dans la pratique du trafic de drogue. Dealer, Butler s'éveille, il utilise son expérience de drogué, il regarde le monde avec un regard plus vif. Il trouve même la motivation pour travailler pendant son temps libre à réactiver ses connaissances en chimie. Car Butler s'est trouvé un rêve, une passion : devenir chimiste, et créer l’héroïne la plus pure qui soit. Il est absorbé par son travail, intégré dans un milieu, respecté par ses employeurs. Il se plante toujours des seringues dans les veines, mais ce n'est plus l'opiacé qui le fait vivre. Puis l'occasion se présente de participer à un gros coup, le plus gros coup de l'histoire de l’héroïne : s'exiler un an dans les montagnes de Birmanie et achever de synthétiser cinq tonnes de poudre blanche. Là, cloitré dans forteresse, menant une existence monacale, il achève sa métamorphose. Il décide de participer à la longue randonnée de mille kilomètres à dos de mulet pour apporter la drogue à bon port. Alors que pendant la guerre du Vietnam il n'était qu'un lâche, il se comporte ici en héros. Combattre pour une vague notion de patrie, pour les hommes cravatés de Washington, contre l'ombre du communisme, dans les jungles moites où se terrent en embuscade des paysans qui défendent leur terre ? Il était lâche. Mais protéger le fruit de son labeur, la poudre si pure née de ses mains, mériter le respect de ses employeurs et de ses compagnons, avoir un objectif qui lui appartient, une situation qu'il a construite par son labeur ? Le voilà chef de guerre sur les sentiers birmans.

Bien sur, ça se termine mal pour Butler. S'étant trouvé une raison de vivre, ayant placé toute sa volonté en un seul objet, objet hautement illégal qui plus est, il ne saura pas faire preuve de mesure et replonger dans l'ombre quand il le devrait. L'auteur de La planète des singes dresse ici le portrait d'un personnage singulier, qui végète mollement dans la normalité mais qui s'épanouit jusqu'à se bruler les ailes quand l'occasion se présente, au mépris de toute question morale. Il y a là une douce et triste ironie. On ne peut que penser à tous les Butler du monde qui, faute de pouvoir s'intégrer, croupissent dans leur coin ou, au pire, s'épanouissent en opposition au bien commun.

318 pages, 1974, le livre de poche